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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 18:56
 
 
Game Of Thrones me donne tellement à penser, que j'ai réouvert Norbert Elias, ce génial sociologue de la construction de l'occident qui m'avait tant plu lors de mes chères études.
 
Dans "La société de cour" il montre ce que l'Histoire a de spécieux, quand elle s'imagine comme litanie de faits héroïques censés procéder d'individus dont les qualités surgiraient dans le cours des évènements . Les "grands hommes" sont avant tout les hommes qui conviennent à leur temps, et prennent sens dans des "formations sociales" particulières soumises à des tensions et des évolutions. La distinction entre l'individu et la société n'a pas de sens, l'individu étant en réalité un système ouvert. La société est composée d'individus, n'est rien sans eux mais elle est tissée de leur interdépendance, et c'est dans une société donnée qu'un individu trouve sa substance même. C'est ce que Norbert Elias nous montre en étudiant cette société de cour qui s'est construite lentement, franchissant un cap avec François 1er, puis Henri de Navarre, culminant à Versailles avec le Roi Soleil, et s'épuisant dans ses rituels pour périr lors d'une Révolution qu'elle ne sut anticiper. Il s'agit bien d'une société de cour, et non pas de "la cour", puisque dans cette société la cour est le principe organisateur, qui succède au principe antérieur de la vassalité féodale.
 
La société de cour est l'aboutissement d'un processus de curialisation des guerriers qui accompagne le développement de la civilisation. Celui-ci produit de la différenciation sociale. Se crée en particulier une bourgeoisie, dont une bourgeoisie d'offices, d'administration. C'est cette évolution qui conduit à l'affermissement de l'Etat. Et d'abord de l'Etat monarchique absolutiste. La psychologie des hommes se transforme pour s'adapter au nouveau régime d'interdépendance qui émerge.
 
 
L'absolutisme ce n'est pas l'élimination des tensions, c'est au contraire la gestion de ces tensions. C'est parce que des conflits naissent entre des groupes dominants que le Roi parvient à en jouer et à devenir indispensable, pour créer l'équilibre des forces et se hisser sur celui-ci. Le Roi a donc besoin de la reproduction des tensions. Mais il les maîtrise. Telle est la fonction de la cour en particulier, en ce qu'elle permet de conserver l'aristocratie, et de la dominer.
 
 
Dans cette société de cour où n'existe nullement la distinction entre le privé et le public, ni pour l'Etat ni pour les individus, la réalité d'une position sociale n'est que l'opinion que les autres s'en font. Cette réalité est à la source d'un "remodelage" des personnalités très spectaculaire, qui fait que la cour de Versailles nous apparaît un phénomène très étrange. Ces poudrés obsédés par le "ridicule" comme l'a montré un film assez pertinent de Patrice Leconte, peuvent nous apparaître ridicules eux-mêmes. Mais parfaitement cohérents dans leur temps. Norbert Elias nous montre que la psychologie n'est pas intemporelle. Elle est historique. Ce que Freud avait peut-être tendance à sous estimer. L'Histoire et la psychologie doivent se décloisonner car "ce sont les hommes qui évoluent dans et par le rapport avec les autres".
 
 
La cour c'est d'abord la maison du Roi. La société de cour procède d'un fonctionnement patriarcal et patrimonial tout à la fois. La domination du Roi sur le pays est l'extension de l'autorité sur sa maison. Les nobles ont à la fois leur appartement à la cour  (Versailles peut accueillir dix mille personnes), et leur maison en ville. Leur maison n'a rien d'une maison faite pour la vie de famille, qui n'a pas de sens (la fidélité entre époux n'a pas grande importance notamment), il s'agit d'abord de fonder et de maintenir une "maison", et d'assurer son prestige, tout  s'avérant dépendant de cette notion dans une société de cour. La maison dans ses détails architecturaux procède ainsi du rang, elle est liée à des obligations ("noblesse oblige"). Le système de dépenses est orienté par la nécessité de la lutte pour le prestige. Il a un caractère impérieux. Il n'a rien à voir avec le système bourgeois de l'épargne pour le gain futur, mais prend sens dans la consommation de prestige qui n'a pas d'alternative quand on est un aristocrate. Survivre c'est lutter pour son statut social à travers la consolidation du prestige. C'est ce prestige qui détermine la réussite dans la cour, et qui fonde la distinction entre la cour et la noblesse campagnarde méprisée, sans parler du peuple.
 
La surveillance de soi devient donc un trait psychologique majeur. L'étiquette est la préoccupation majeure. Le Roi en fait un outil de pouvoir primordial sur l'aristocratie, qui maintient celle-ci comme couche distincte dans la société. Le monarque va mettre à contribution le moindre de ses gestes pour augmenter ce pouvoir et animer ce jeu des distinctions et cette lutte pour le prestige. Cette lutte est épuisante et même détestée mais vitale pour la noblesse qui désormais est totalement dépendante de la vie de cour. Aussi quand Marie-Antoinette tente de déroger, c'est la noblesse qui rouspète. Il faut continuer tout le cirque du lever, du coucher, etc, car c'est ce cirque qui organise l'ordre social.
 
Dans ce cadre, les êtres développent certaines qualités : l'art d'observer ses semblables, l'auto observation. C'est ainsi que les créations culturelles de ce temps nous offrent les portraits humains (Mémoires de Saint Simon, écrits des moralistes français) les plus réussis. L'art de manier les hommes a été porté à son apogée. L'auto contrôle, dans un monde ou le comment remplace le pourquoi, atteint un niveau inédit. Se met en place une "cuirasse" d'auto contraintes.  La Raison joue un rôle majeur, et pour Norbert Elias on ne saurait ignorer que "les lumières" ont aussi leur source dans la société de cour et pas seulement dans l'évolution de la bourgeoisie ascendante. Le drame classique exalte ces qualités, le théâtre devenant un art du dialogue et non de l'action.
 
Au contraire de ce qu'on verra dans la société bourgeoise, jusqu'à aujourd'hui, la contrainte sociale s'exerce sur le privé qui est aussi public, alors que sous le règne bourgeois le privé est un refuge relatif, la contrainte s'exerçant sur le professionnel.
 
Cette nécessité d'auto contrôle suscite la distanciation. On se regarde faire. On contrôle. Elle porte ses effets jusqu'à l'amour, avec l'apparition de l'union romantique, qui a partie liée avec la distance et la distinction. Norbert Elias propose une analyse fouillée du roman d'Honoré d'Urfé, "l'Astrée", qui montre une noblesse moyenne mettant en avant la nature, l'amour, face aux vilenies cyniques de la haute noblesse. La nostalgie romantique de la nature (l'image de la noblesse perdue, réenchantée), vivant au milieu des bergers, imprègne toute la culture aristocratique de ce temps, les tableaux de Watteau, le succès de Rousseau chez les nobles éclairés, ou les jeux de Marie Antoinette déguisée en laitière. Le romantisme bourgeois post révolutionnaire a des liens avec ce premier romantisme là.
 
Le Roi règne sur la cour, mais ne croyons pas qu'il ne subisse pas de pressions. Il les subit d'en bas. Mais elles ne sont pas convergentes. S'appuyant sur les gens qui dépendent en tous points de lui (on constate encore cela dans les fonctionnements de cour ultra contemporains), le Roi exploite les antagonismes au sein de la cour, et entre la cour des aristocrates et la noblesse de robe. La monarchie absolue n'est pas un régime fondé sur le charisme. Le charisme convient aux sociétés en crise, et non aux temps de consolidation comme le fut le règne de Louis XIV. Alors que le chef charismatique, qui veut renverser un ordre politique, instaure l'unité autour de lui, le monarque absolu vit un "paradoxe de la grandeur". Sa grandeur procède de son calme, et même d'une certaine médiocrité.  Louis était moyennement intelligent,, moyennement cultivé. Il n'était pas novateur. Il surveillait et entretenait les tensions. Lavisse disait :
 
 
" La grande puissance et l'autorité de Louis XIV viennent de la correspondance de sa personne avec l'esprit du temps".
 
 
La monarchie avait vaincu la noblesse à la fin des guerres de religion. La noblesse devenait noblesse du Roi. Il suffisait à Louis d'entretenir les jalousies autour de lui, à la cour, pour se rendre absolument puissant, absolument nécessaire. Ces jalousies prévenaient tout risque d'opposition puissante, les forces se neutralisant. Chacun exerce son contrôle sur l'autre, au profit du Roi.
 
 
Mais la source de cette fuite vers la cour est lourde, elle est économique. Elle procède de l'afflux des métaux précieux qui peu à peu a dévalué la monnaie et appauvi la noblesse qui vivait de rentes fixes, alors que le Roi maitrise les finances, et peu à peu installe des roturiers aux postes administratifs. Elle procède aussi des transformations de la guerre. La combinaison de plusieurs causes, comme la création des armes à jet puis à feu, et ensuite la mise en place d'armées de mercenaires à la solde, a marginalisé la noblesse guerrière. Le système d'interdépendances Roi/vassaux est mort. Richelieu ira jusqu'à interdire le duel, comme la mesure symbolique qui met à mort la noblesse d'épée. L'aristocratie file à la cour pour essayer de survivre et de ne pas croupir sur ses terres dévaluées. Elle dépend des bons offices du Roi, désormais. Certains épisodes, comme la Fronde, sont des tentatives encore de se révolter contre cette dépendance, en s'alliant d'ailleurs avec la bourgeoisie. Mais la monarchie s'en sort car les intérêts de l'aristocratie et de la bourgeoisie ne parviennent pas à s'articuler sans lui.
 
 
La société de cour, qui avait permis de gérer les équilibres entre la noblesse et la bourgeoisie des parlements, sur laquelle le Roi s'appuyait fortement,  n'a pas su se réformer pour intégrer les nouvelles couches bourgeoises. Le carcan a donc du exploser. Et d'ailleurs, la Révolution a tout autant procédé d'une exaspération contre les parlements que contre l'aristocratie. Le Roi n'était d'ailleurs pas particulièrement visé, initialement. Le système régulateur des tensions sociales était devenu inadapté alors qu'il avait superbement fonctionné un siècle auparavant. Ce n'est pas le génie individuel des monarques qui est en cause, mais bien les courants profonds qui transforment les formations sociales.
 
 
L'explication de la monarchie absolue chez Elias a des airs de ressemblance avec celle du bonapartisme chez Marx il me semble. Quand des classes sont en lutte et qu'aucune ne l'emporte de manière décisive, la solution politique peut émaner du sauveur. Dans le cas de la monarchie absolue ce n'est pas le sauveur mais le Roi, qui est remplacé par son héritier légitime à sa mort, ce qui est la source de la continuité de l'Etat et de son renforcement continu.
 
Ainsi une formation morte comme la société de cour (pas si morte que cela, car on trouve bien des micro sociétés de cours, sans problème), qui nous semble si désuète, est pleine d'enseignements pour comprendre nombre de logiques sociologiques. Ces gens n'étaient pas déraisonnables dans leurs comportements ridicules de cour. Ils obéissaient à la raison profonde de leur temps. Plus tard cela était devenu déraison, comme on le voit par exemple dans Marie Antoinette de Sofia Coppola. Déraison adolescente. Mais comment ces gens qui n'avaient eu d'autre choix que de se vouer à la vie de cour auraient ils pu accéder à la lucidité historique qui leur aurait intimé de vite se transformer en entrepreneurs bourgeois ?
 
Comment accepter que l'on est condamné par l'Histoire et modifier son psychisme ancré dans le passé ? Notre présent ne nous montre t-il pas, aussi, des groupes condamnés, qui continuent à agir et à penser comme si le monde ne changeait pas ? Nos élites ne sont elles pas dans cette situation, elles qui ressassent les mêmes discours frelâtés, malgré le silence ou la désapprobation des peuples ? Comme si le monde d'autrefois allait revenir, par l'effet d'un cycle dont on ne saurait la cause ?
 
L'absolutisme c'est l'interdépendance ("La société de cour", Norbert Elias)
L'absolutisme c'est l'interdépendance ("La société de cour", Norbert Elias)

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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