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20 mai 2014 2 20 /05 /mai /2014 23:35

Je l'ai déjà noté je crois dans ce blog : l'édition "critique" a muté, depuis 2008, de manière frappante. Auparavant elle se concentrait sur la critique, justement, de la pensée dominante, des évolutions du monde et des choix politiques. Depuis quelque temps, elle s'attaque à l'avenir. Elle donne la parole aux intellectuels qui s'attachent à parler d'autres lendemains. Ces intellectuels sentent que plus grand monde ne pense que tutto va bene, et que certains mirages se sont dissipés, dont celui du réformisme tranquille, pépère.

 

Aussi, devant un certain sentiment d'urgence et de démoralisation aussi, on doit  trouver des raisons d'espoir, de convergence et d'action, et pas seulement des occasions de souligner le noir d'un tableau qui parle de lui-même. Ils s'y essaient donc, avec plus ou moins de bonheur. Et l'on retrouve logiquement de nouvelles polémiques entre ces penseurs, qui comme autrefois, bataillent sur ce qu'il est possible d'imaginer, comme aux âges d'or de l'utopie. Cet effort prométhéen pour essayer de sortir du monde tel qu'il est, me paraît fascinant, en dehors même des contenus plus ou moins intéressants ; certains -il faut bien le dire -recyclant de vieilles lunes, assaisonnées différemment aux sauces du langage.

 

La difficulté de ces pensées est d'être utopique sans être utopique. La démarche utopique a en effet tellement montré ses apories, depuis très longtemps. Imaginer des sociétés clés en main ne suffit pas, car on se brise les dents sur la culture des individus, simplement. Alors on est tenté de s'isoler en micro communautés qui finissent par découvrir leur absence d'autonomie à tous égards, ou à imposer l'utopie par la violence meurtrière.

 

Aussi ces penseurs s'efforçeront de trouver les formules permettant d'imaginer l'inédit dans ce qu'il peut surgir du "mouvement réel" des sociétés (Marx), sans prétendre revenir à une sorte de législation historique, ni prétendre changer l'humain en ce qu'il a de plus profond par une intervention volontariste.

 

Un livre, une somme considérable, comme "Commun, essai sur la révolution au XXIeme siècle", rassemble peu d'idées nouvelles en réalité, et revisite en les articulant des chemins déjà ouverts ailleurs. Mais les superbes éditions de "La découverte" auraient-elles édité ce gros pavé décidé à théoriser a révolution il y a quelques années ? On peut en douter. Car il n'aurait pas été écrit.

 

Le "commun' est devenu un principe politique de plus en plus mobilisé au sein des mouvements qui contestent le néolibéralisme. Pierre Dardot et Christian Laval essaient de définir le contenu possible de cette idée, en s'opposant à certaines de ses conceptions.

 

Il est très important de le définir, car il apparait désormais à beaucoup que la propriété n'est plus ce droit naturel magnifique menacé par le commun, mais au contraire une source de menace sur la survie même de l'humanité. Au nom de quoi unir les forces de la civilisation ?

 

Défendre le commun face aux nouvelles enclosures ?

 

Cette idée de "commun" fait souvent référence, de manière défensive, aux "commons", soit ces terres qui lors de la phase de construction du capitalisme, ont été l'objet des enclosures. C'est ce grand mouvement de clôture qui a entre autres permis de jeter dans les manufactures des centaines de milliers de gens qui vivaient de l'élevage extensif, devenus ainsi des prolétaires séparés de leur outil de production. Aujourd'hui, le néolibéralisme serait une nouvelle vague d'enclosures. On redécouvre ainsi l'idée de "biens communs".

 

Un texte fondateur de l'alter mondialisme est "reclaiming the commons" de Naomi Klein écrit en 2001.  Le texte s'oppose à la privatisation du monde. Le terme "commun'" est proposé comme permettant une "chaine d'équivalence" entre tous ceux qui s'opposent à cette logique d'appropriation privée. Aux yeux de Klein il s'agit d'opérer le lien entre la lutte locale et celle contre les évolutions mondiales les plus abstraites, ainsi accessibles à la raison des citoyens du monde.

 

Le capital imposerait ainsi de nouvelles enclosures, dans l'énergie, dans le domaine intellectuel (brevetabilité du vivant). Une rupture a ainsi été l'accord de la cour suprème américaine pour breveter une bactérie et faire sauter la barrière entre découverte et invention. Le capitalisme a ainsi transformé des savoirs indigènes en brevets, instaurant sa domination sur des peuples et les endettant. Monsanto s'est proclamé, selon la grande combattante indienne Vandana Shiva, "le Dieu de la vie".

 

Cette nouvelle vague d'enclosures est une violence, comme celle décrite par Marx et Polanyi. Rosa Luxembourg, ou David Harvey aujourd'hui montrent en quoi le capital ne fait pas que clôturer mais vient déposséder toujours plus, à travers l'impérialisme, ou l'approfondissement local de la dépossession qui passe par la marchandisation de tout. Le système a besoin de contrer la suraccumulation du capital par la libération d'actifs. Les grandes opportunités récentes ont été l'ouverture de la Chine, la mise sur le marché de la Russie et du bloc de l'Est, puis les offensives de privatisation dans le monde.

 

A cette dépossession s'ajoute une logique de subordination de tout le fonctionnement social à la reproduction du capital. C'est cela, le néolibéralisme : aligner la reproduction de la société et la reproduction du capital.

 

Le commun ce n'est pas un bien ou une essence, c'est agir en commun

 

Avant de nous embarquer dans une immense réflexion historique, juridique, philosophique sur cette notion de "commun", Dardot et Laval disent tout de suite que s'il s'agit de la réduire à celle de biens communs conçus comme des réserves d'indiens, (la banquise par exemple), c'est une illusion de vouloir sanctuariser quoi que ce soit dans un monde capitaliste qui impose partout sa loi. Tout sera miné par la logique du profit pour le profit, si le commun est limité à un sauvetage d'espèces en voie de disparition,  l'isolation de domaines inaccessibles à la main de l'Homme, ce qui est illusoire.

 

Le commun ne peut être compris que comme une norme sociale nouvelle qui vient contester en son coeur celle de la propriété qui asservit le monde.

 

Ces auteurs matérialistes restent fidèles à l'idée de l'activité humaine sur le monde comme fondatrice. Ils proposent de voir le commun non pas comme une essence qui affecterait certains biens ("un patrimoine naturel de l'humanité"), ni comme l'enjeu d'un prophétisme (les mutations du monde accoucheraient presque naturellement du commun), mais comme un principe politique. C'est le fruit d'une réciprocité liée à l'exercice partagé de responsabilités publiques.

 

Le commun est ainsi une rédécouvert extensive, généralisée,  de l'idée démocratique athénienne, et les auteurs trouvent sa source chez Aristote en particulier. Le commun est une pratique, un droit, une "praxis instituante".

 

A ceux qui objectent de suite que l'on nous refile tout simplement le communisme et rien de plus nouveau, Dardot et Laval répondent d'emblée que cette réflexion sur le commun procède justement d'une critique approfondie de ce qu'ont été les expériences dites communistes. Ils écrivent ici une chose que l'on ne saurait jamais trop approuver :

 

" Il n'y aura de nouvelle pensée de l'avenir possible que si l'on consent à réexaminer ce qu'il en a été des grandes formes du communisme".

 

Une des premières formes proposées a été l'idéal platonicien d'homologie entre la communauté politique et la communauté de corps et d'âme individuelle. Un modèle moral donc, qui court aussi dans l'histoire du christianisme et de ses hérésies. Puis vint le communisme de l'association des producteurs, avec la révolution industrielle, celui de St Simon, Proudhon puis Marx. Le socialisme scientitifique marque une rupture en déduisant du développement historique la venue nécessaire du communisme.

 

Dardot et Laval sont des auteurs qui se réclament explicitement de Marx, et cela les conduit, justement, à pointer ce que Marx a pu louper. La faille de l'historicisme marxiste, c'est son analogie entre la révolution bourgeoise et la révolution socialiste. Lorsque la bourgeoisie renverse l'ancien régime, elle a déja développé des rapports de production bourgeois. Où sont les rapports socialistes dans le monde actuel ? (il me semble que Dardot et Laval oublient que l'objet de la sécurité sociale c'était dans l'esprit des socialistes de 1945 de créer cela, ce qui a échoué, sans doute sous le coup de la bureaucratisation du social). Marx a pensé que le capitalisme construisait lui-même du commun en socialisant la production, ce en quoi il s'est trompé. Cette idée de la nécessaire avancée du capitalisme accouchant nécessairement du commun, a conduit les communistes en russie et en chine à développer à marche forcée. L'administration du développement a tué la politique.

 

Or, le commun est politique. Dardot et Laval rappellent ainsi un mot d'ordre des conseils ouvriers hongrois de 1956 : "pas d'exécution sans part égale de tous dans la décision". Le communisme réel n'a pas créé le commun, il l'a plutôt détruit.

 

Il s'agit donc de repenser le commun. Qui ne se confond pas avec le public. Elinor Estrom, prix nobel 2009, peut y contribuer, elle qui a montré qu'entre propriétés publique et privée, il existe une catégorie possible du commun. Il s'agit d'un travail d'institution de la coopération qui échappe au commandement extérieur et au marché. Et qui évite les écueils des "passagers clandestins" (ceux qui profitent des dynamiques sans y apporter leur contribution) et la passivité des guichets. Ils reposent sur des liens denses et des normes claires de réciprocité.

 

L'illusion techniciste du communisme informationnel

 

Un champ privilégié du commun est évidemment la société de la connaissance. De nouveaux communs s'y sont développés à partir de l'idée de biens qui sont non rivaux mais se cumulent pour le bénéfice de tous (la recherche).

 

Ainsi sont citées des expériences telles que Wikipédia, linux, ou le copyleft.  On ne restreint pas l'utilisation d'un logiciel libre, on s'organise pour le laisser libre. Ces logiques s'étendent à l'autoproduction, avec les imprimantes 3 D (le mouvement "maker"). Surgit ici l'idée d'un communisme informationnel qui viendrait contaminer positivement toute l'économie.

 

Dardot et Laval incitent cependant à voir que ce n'est pas "la connaissance" qui en elle même produit le commun. Ce sont des choix d'institution. On peut aussi faire des choix contraires dans ce domaine. L'idée de la neutralité du net par exemple, a été un choix, mais il aurait pu être autre. Le commun est une affaire d'institution, de pratique instituante de règles de coopération et de réciprocité. Amazon de son côté utilise la coopération pour maximiser son profit, en faisant coopérer le client à la vente des livres, organisant des pseudos communautés de clients (finalement semblables aux soirées tupperwear).

 

D'autres théoriciens du commun comme Antonio Negri et Michael Negri comptent aussi sur un commun vu comme produit du développement du capitalisme de la connaissance.

 

Les auteurs y voient un retour étonnant à Proudhon. Celui-ci en effet voyait dans le travail une "force collective" autonome. Le capitalisme consistait donc pour lui en un "vol", "une erreur de compte". Une vision que Marx a balayée en montrant que l'organisation du travail était mise en place par le capitalisme pour en extraire la plus value, et en montrant la cohérence profonde du salariat dans ce mode de production. C'est donc le coeur des rapports de production qu'il faut mettre en cause, et aucun pas de côté du salariat ne pourra en exonérer.

 

Or, Negri et Hardt pensent que l'activité économique moderne crée d'infinies relations de communication, crée du commun. En réalité les "multitudes" de salariés de ce monde de communication et de connaissance sont autonomes du capital, déjà. Le communisme est déja là, et le capitalisme tombera comme un fruit mort. La création de valeur ne vient plus du capital fixe mais de la somme des connaissances interconnectées. Le capitalisme ne serait plus qu'une rente. Le "vol" proudhonien donc. Une expropriation de la coopération. Qui pourra se passer de lui.

 

Pour les auteurs, on est ici face à une illusion techniciste. Impasse est faite sur le caractère encore très taylorien du travail ("les process"), sur la domination de l'entreprise sur le salarié cognitif y compris dans sa subjectivité et son intimité, sur la capacité de l'argent à modeler les psychologies pour se les soumettre.

 

Dardot et Laval nous renvoient à tous les apports de la psychologie du travail. Cette idée d'un travail tertaire émancipé est une illusion. Au contraire, des sphères épargnées par les logiques de la valeur d'échange ont été conquises par les logiques d'évaluation issues de l'industrie privée. Les comportements privés et les désirs ont été assujettis. L'idée d'une sortie naturelle de ces multitudes éduquées du capitalisme est un retour à un certain messiannisme marxiste, retouché par St Simon et Proudhon et repeint aux références high tech.

 

Un droit du commun

 

Le commun doit donc être institué, il ne sortira pas naturellement du capitalisme tardif. Dans l'Histoire du droit, on peut trouver des traditions fécondes pour imaginer cet avenir.

 

Marx a évoqué le droit germanique qui comportait une propriété non étatique, mais non privée. La propriété privée conçue comme naturelle, depuis Thomas d'Aquin, Calvin puis Locke, ensuite justifiée par l'utilitarisme d'un Bentham, ne résume pas la philosophie du droit. Le droit romain lui-même comportait la notion de droit d'usage. Au delà de la propriété publique, au delà de l'appropriation privée. Marx, dans son étude sur le "vol de bois" a parlé de ce droit de ceux qui travaillent le domaine. Cette vieille idée a survécu dans le slogan (étrangement oublié par les auteurs) :

 

"La terre appartient à ceux qui la travaillent".

 

L'époque doit créer, selon les auteurs, de nouveaux droits d'usage. Une norme sociale d'inappropriabilité.

 

De nouvelles formes politiques, où s'incarne le commun

 

Une question est : peut on créer de l'institution sans recourir à la souveraineté, à l'autorité ? Dans "De la révolution" (chroniqué dans ce blog), Arendt parle de l'idée de constitution et regrette qu'on ait oublié que cela signifie se constituer, et non gouverner. Elle voit dans les clubs révolutionnaires parisiens puis dans les conseils ouvriers allemands (Rosa Luxembourg accompagnera toujours Arendt dans sa réflexion) des moments qui ont matérialisé cette idée là de la constitution politique de la société.

 

L'avenir est donc à la jonction de l'idée de constitution et de mutualité (le commun conçu comme réciprocité). Une constitution mutuelle de la nation. L'idée fédérative en somme, appliquée aussi bien à la sphère économique qu'à la politique. En somme revenir à cette démocratie des conseils, surgie à plusieurs reprises lors du XX eme siècle et réprimée. En Russie, en Allemagne, en Hongrie deux fois, en Italie, en Espagne. Cette possibilité d'une politique qui ne reposerait plus sur la séparation entre le politique et le social, mais qui la transcenderait.

 

 

On retrouve ici les idées initiales du mouvement socialiste. Trouvées chez Proudhon, qui imagine une double fédération de communes et dans la vie industrielle. Mais Marx ne s'en est pas éloigné, lui qui a vu dans la commune "la dictature réalisée du prolétariat" et a développé cette idée selon laquelle le prolétariat ne peut pas gérer la machine étatique en l'état, mais la détruire et créer ses propres institutions.

 

 

Il s'agit donc d'institutionnaliser politiquement la société. Et de converger vers cette norme du commun comme nouvelle norme dominante, partout. Le commun est un principe politique qui demande que des domaines soient inappropriables et relèvent de notre action commune. Que la propriété soit d'ailleurs privée publique ou collective, ou dissoute.

 

L'entreprise doit devenir l'entreprise commune. Elle n'existe d'ailleurs pas juridiquement aujourd'hui : ce qui existe est la Société. Mais l'entreprise en tant que déploiement collectif de compétences qui crée la valeur, n'existe pas.

 

Reste à imaginer comment ne pas seulement s'en remettre aux SCOP, aux coopératives, aux associations qui conservent une fonctionnement autre que formel ? Elles ne parviennent pas, seules, à inverser la logique du monde. Et elles ont du mal à protéger leur fonctionnement propre dans un environnement sauvage. Comment porter le commun au coeur du fonctionnement du monde ? On peut imaginer alors beaucoup de processus, comme d'imposer un bicamérisme de gestion dans les entreprises, qui serait comme le début du processus qui a eu lieu politiquement en angleterre, la chambre des lords devenant peu  peu très secondaire. Dans le même temps les services publics eux mêmes doivent devenir des communs, ce qu'ils ne sont pas. Des expériences fructueuses ont eu lieu, autour de l'eau par exemple, en Italie.

 

C'est un livre extrêmement instructif. Parfois tombant dans l'érudition, à travers de longs développements dont l'utilité se discute (notamment quand on aborde le droit romain). Son défaut ce me semble est de sombrer dans l'utopie en revenant à la description de fonctionnements déjà exposés il y a deux cents ans,  à mettre en place, sans plus s'interroger sur les conditions, en dehors de l'idéologie des militants qui les prônent, qui permettraient d'espérer une telle évolution du monde social. Pour des marxistes c'est assez surprenant. Les exemples sollicités par la démonstration sont assez rares, et à cet égard on ne sort pas grandement optimistes sur les chances de réussite de ce grand projet du commun.

 

 

Les auteurs touchent une idée fondamentale quand ils parlent du dépassement de la séparation du politique et du social. Il semble en effet que le modèle de la démocratie représentative, de la politique comme activité propre, séparée, soit en train de mourir historiquement. Les auteurs effleurent le sujet, et auraient pu se demander pourquoi cette crise est là, ils ne le font pas, se contentant de noter l'impuissance organisée du politique face au marché. C'est dommage. Car beaucoup y réflechissent dans des styles différents. Michel Serres ou Bruno Trentin (cité d'ailleurs) par exemple.

 

 

Dans leur introduction les auteurs rappellent la phrase de Louis XV, "après moi le déluge". C'est peut-être le déluge qui forcera l'humanité en proie au fatalisme et aux opiums marchands, à se poser la question d'un monde non plus guidé par l'égoisme mais par la coopération et le partage. Ou pas.

 

 

 

 

Le commun, nouvel horizon historique (Pierre Dardot, Christian Laval, " Commun, essai sur la révolution au XXIème siècle"
Le commun, nouvel horizon historique (Pierre Dardot, Christian Laval, " Commun, essai sur la révolution au XXIème siècle"

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Oeuvres politiques
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CA 26/08/2014 09:54

Pour compléter la conclusion, il y a des travaux en cours qui essayent de donner de la substance à ces propositions plutôt théoriques. Par exemple en science politique : http://yannickrumpala.wordpress.com/tag/communs/

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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