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3 mai 2014 6 03 /05 /mai /2014 17:20

Ce n'est pas un essai de plus qui entre dans la fameuse querelle de l'art contemporain. Mais un essai pour comprendre.

 

Qu'est ce que l'art contemporain ? Nathalie Heinich a cru autrefois qu'il s'agissait d'un genre. Une catégorie de l'art moderne qui interrogeait les frontières de l'art. Elle change d'avis avec cet essai récent, "Le paradigme de l'art contemporain, structures d'une révolution artistique".

 

Il faut bien s'y résoudre, le contemporain n'est pas une affaire de date même si sa naissance est datée, n'est pas un simple genre de l'art moderne. C'est bien le résultat d'une révolution. La naissance d'un nouveau paradigme. C'est à dire d'une structure générale des conceptions admises à un moment donné. Un paradigme est une rupture avec un ordre antérieur (comme le paradigme Newtonien en science). Et le contemporain rompt avec le moderne comme celui ci a rompu avec le classique.

 

Si vous cherchez un avis sur la question suivante : l'art d'aujourd'hui est il content pour rien ? Passez votre chemin. L'auteure est sociologue. Elle résume joliment sa démarche  et nous appelant à :

 

"accepter qu'à mes yeux donner son opinion puisse être une distraction assez indigente comparée à la joie de comprendre le monde".

Ni rire, ni pleurer, mais comprendre, donc.

 

Elle commence son essai en relatant l'audition des candidats au prix Marcel Duchamp, qui est un bon terrain exploratoire des représentations des acteurs du monde de l'art. Quel que soit l'orateur (et elle en montre d'autres exemples, dans des commissions d'attributions de budgets ), les mêmes notions fortes s'expriment : la centralité de la singularité de l'oeuvre et de l'artiste, les déplacements de frontières, les références savantes et la forte intellectualisation du discours (qui ne cite pas Deleuze sort), l'effacement du critère de beauté ("la beauté elle-même ne m'interesse pas beaucoup" déclare Maurizio Cattelan) . L'art contemporain s'inscrit dans une "logique de l'initiation" renvoyant ainsi à des cercles sociaux resserrés.

 

La rupture avec l'art moderne porte en particulier sur l'expression de l'intériorité de l'artiste. L'art moderne avait retourné le paradigme classique selon lequel on devait refléter le monde, en donnant la primeur à l'impression justement. L'art contemporain brise cette conception : l'art est en rupture même avec le corps de l'artiste dont il était une continuité auparavant. Il s'ensuit un régime de valeurs spécifiques mais aussi des transformations majeures sur le plan institutionnel, économique, logistique, juridique.... Selon Heinich le monde culturel a du mal à reconnaitre qu'il s'agit bien d'une rupture avec l'art moderne, car ce serait concéder que les soutiens des pouvoirs publics à ces oeuvres ne sont pas dus à la "qualité" des oeuvres, mais bien au fait qu'elles répondent à la nouvelle "grammaire" de l'art qui s'est imposée.

 

Certes, les paradigmes cohabitent, contrairement à ce qu'on peut constater dans les révolutions scientifiques, car l'art peut supporter la diversité. Mais ces paradigmes sont incompatibles, ce qui implique qu'ils vivent désormais dans des cadres sociaux différenciés. Ainsi le classique survit, mais dans la sphère amateur.

 

Un paradoxe de l'art contemporain est qu'il repose sur la transgression permanente. Les institutions l'acceptent et l'encouragent. C'est le "paradoxe permissif" de l'art contemporain.

 

L'art contemporain est un jeu avec les frontières. Les limites. Qu'elles soient morales, juridiques, matérielles. C'est une expérience des limites. Du bon goût (les boites à excréments d'artiste) ou de ce que peut admettre un musée (quand on y fait entrer un bus).

 

Il s'agit de repousser les frontières, du cynisme par exemple (assumer la recherche du profit). Ce qui est la rupture consommée avec le mythe de l'authenticité de l'artiste porté par l'art moderne.

 

La dépersonnalisation de l'oeuvre est à l'oeuvre. Avec des procédures telles que la délégation de la réalisation, la standardisation, la mécanisation. L'intention de l'artiste n'est plus une implication physique. L'atelier lui-même a souvent disparu.

 

L'art contemporain se signale par un "emballement du régime de singularité". La valeur centrale est le singulier, auquel participe l'artiste pleinement dans sa vie même.

 

Qu'ont en commun les genres de l'art contemporain que sont le ready made, le conceptuel, la performance et l'installation ? D'abord que l'oeuvre n'est plus dans l'objet, qui au mieux est un prétexte. L'art est d'abord un récit. Un "art du faire raconter"; Une matière à parler et à interpréter. Un artiste, Tino Seghal, a poussé la logique jusqu'à faire de ses oeuvres des conversations orales non documentées. Yves Klein a pour sa part exposé du vide.

 

C'est pourquoi le visiteur qui entre dans une exposition avec les attentes de l'amateur d'autrefois ne peut qu'être déçu. Il doit comprendre que le concept de l'oeuvre est l'oeuvre ou plutôt que l'oeuvre c'est le concept de l'oeuvre. Il doit accepter pour entrer dans ce monde la prééminence de l'idée sur la forme.

 

Il s'agit donc d'un art documenté, dont le document conditionne l'existence.  Il s'agit d'expériences à documenter et non plus d'oeuvres à contempler. C'est pourquoi le contemporain a besoin d'un important encadrement institutionnel. L'oeuvre étant peu objectivée, c'est l'institution qui va apporter la preuve de son existence, qui va dire "ceci est de l'art". Ainsi cet art explicitement très critique a paradoxalement besoin d'une profusion de lieux officiels. Qui se sont d'ailleurs beaucoup développés.

 

L'économie artistique s'en trouve recomposée. Les lieux de l'art aussi. Par l'expérience des limites, l'art intègre le contexte, l'environnement aux oeuvres (le land art en est l'expression limite). Le contemporain fonctionne comme une sociologie pragmatique qui a conscience de toutes ses interactions sociales. Ce sont les spectateurs qui font le tableau disait on, le contemporain pousse la logique, associant le spectateur à la vie même de l'oeuvre (songeons à la performance de Marina Abramovic regardant dans les yeux des visiteurs assis devant elle). Récemment par exemple j'ai visité une exposition de lumière dure, où c'est en jouant avec les parois de lumière que l'oeuvre existait. L'idée de l'autonomie de l'art par rapport au monde a été transgressée.

 

Le statut de l'artiste en est bouleversé. Est il scénariste ? plasticien ? Acteur ? C'est cela qui est en question. L'art ne saurait plus être une pratique déterminée. La présence de l'artiste est requise en tout cas, sinon l'oeuvre ne peut pas circuler, ou même exister. Mais l'artiste n'est plus nécessairement le fabricant. Il est l'intention.

 

Le déclin de la peinture est consubstantiel à ce paradigme. Car c'était par excellence l'expression de l'authenticité de la démarche de l'artiste. Le monochrome a été la première rupture interne à la peinture. Il propose des oeuvres sans signifié, sans expérience corporelle, sans figuration.

 

L'art contemporain se raconte avant tout. La fontaine de Duchamp n'a aucun sens en dehors du discours, de son histoire, des polémiques. La contemplation n'a plus de sens, elle est supplantée par le discours, l'explication, parfois le titre de l'oeuvre. Dorénavant les programmes des Beaux Arts comportent des modules tels que "savoir parler de son travail", et ce qu'on reproche aux oeuvres dans les commissions, c'est la faiblesse du discours, son absence de cohérence ou de profondeur. Nathalie Heinich parle d'"acharnement herméneutique".

 

On touche alors au souci de l'art contemporain. Ce qui le fonde est son réseau. Etre du monde de l'art c'est la condition pour comprendre de quoi il s'agit. C'est un art relationnel. Les objets sont des messages au sein de ce réseau. Mais comment y prendre pied ? Il y faut un intermédiaire, au moins. Autre paradoxe de l'art contemporain : il élargit les frontières de l'art jusqu'à les dissoudre, mais il est largement inaccessible au  commun des mortels, et même au public dit cultivé.

 

Evidemment, un monde clôturé tend à parler de lui-même. L'art parle de l'art. Il tend à se présenter comme ce qu'il n'est pas ou plus ("une hérméneutique négative") ou à s'"interroger".

 

Cet art a besoin de médiation. Les commissaires d'exposition deviennent des auteurs. Une quantité d'intermédiaires voit le jour, comme les "chargés du public". Ces métiers culturels ont été bouleversés : le rôle de conservateur devenant très compliqué (comment conserver un mur de purée ?), et cet art posant des soucis juridiques et fiscaux très nombreux. On ne connait pas la limite de l'oeuvre parfois, où s'applique le droit d'auteur. Les artistes y mettent aussi leurs lubies. Le rapport au temps, à l'espace, est compliqué de multiples manières.

 

Excepté pour les stars comme Koons ou Hirst où les salles de vente font la loi, le secteur public a pris la main sur les collectionneurs. Le système musée-critique est nécessaire à l'art contemporain, la reconnaissance officielle servant de caution et de support de la valeur marchande de l'oeuvre. Mais le contemporain s'est mondialisé. Il a créé une vie cosmopolite mélangeant les artistes, les galeristes, les critiques qui se retrouvent de biennales en foires. Peu de temps pour se faire remarquer dans ces grands moments, et donc on voit émerger un art efficace, un "art de foire" pour capter l'attention. Le marché de l'art est un marché très spécial, non régulé, où parfois les vendeurs sélectionnnt les acheteurs en fonction du prestige qui en ressort. C'est un marché de biens uniques aux règles très particulières, mais où règne aussi la spéculation la plus sauvage. C'est un marché où la singularité tenant lieu de valeur cardinale, la rapidité de l'ascension est fulgurante, la jeunesse est reine, la recherche de la nouvelle star est frénétique. Le conceptuel ainsi, plus lisible, est favorisé au détriment d'autres approches.

 

Nathalie Heinich nous offre une belle définition de ce nouveau paradigme et un beau parcours dans ses expressions et les mutations qu'il a engendrées. Mais on aurait pu attendre d'une sociologue qu'elle s'interroge aussi sur la congruence de l'art contemporain avec d'autres mutations sociales. Cet effet de fermeture, cette ignorance des critiques par le milieu qui répond en se radicalisant, même si le paysage est plus divers qu'il ne le parait ici, font écho me semble t-il à d'autres sphères de notre existence.

 

Cet art qui ne se préoccupe plus de sa portée universelle, ne prend plus la peine de diffuser un mode d'emploi parfois, développe un discours de plus en plus autoréférencé, devient un méta discours sur l'art, ne rappelle t-il pas d'autres pratiques sociales d''entre soi ? La vie de ce petit milieu en apesanteur n'évoque t-elle pas ces gated communities retirées du monde social ?  Mais aussi ces logiques de fuites et de recherche d'homogénéïté sociale qu'un livre à fort écho comme "le ghetto français" d'Eric Maurin avait bien décrites ?

 

L'art contemporain n'est il pas un symptome comme d'autres du délitement social, et d'une envie de rester parmi les siens ? Alain Touraine va jusquà évoquer, mauvais prophète, la "fin de la société". Une société qui se contente d'une exclusion massive, semble indifférente à l'explosion des inégalités, ne cherche plus à se rassembler mais à  dresser des protections. La sécession des cultures n'est elle pas un aspect d'une sécession à l'oeuvre entre les milieux sociaux ?

 

La fracture culturelle est elle compatible avec la construction de mondes communs ? C'est une question qui mérite d'être posée à ces artistes supposés "critiques".

 

L'art peut il se permettre, économiquement, un splendide isolement ? Pour l'instant il semble que oui, les institutions acceptant la situation. Mais cela durera t-il ? Pour en revenir à la conclusion du livre lui-même, ce que promet un régime de singularité emballé, c'est justement l'inédit. L'art nous réserve sans doute encore des surprises. Souhaitons le, rien ne serait pire qu'il s'enferre dans quelque conservatisme, fut il post moderne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le contemporain au risque de l'isolement ("Le paradigme de l'art contemporain, structures d'une révolution artistique", Nathalie Heinich)
Le contemporain au risque de l'isolement ("Le paradigme de l'art contemporain, structures d'une révolution artistique", Nathalie Heinich)

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Art
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Martine 04/10/2014 13:03

Très intéressant votre article, merci. Ce qui me passionne dans l'art contemporain, c'est justement d'y découvrir une "âme humaine", comme si l'artiste me permet d'entrer dans son esprit et me montre matériellement son idée. Quelqu'un comme Hirschhorn, par exemple, exprime dans son oeuvre l'envie, le besoin de participer à faire progresser l'humanité et sa réflexion. Son travail veut promouvoir l'activité de penser, qui est pour lui la beauté même. Et je ne le trouve pas hermétique pour les néophytes dont je fais partie.

Irène 24/05/2014 21:12

Une lecture lucide et avertie, du livre de Nathalie Heinich et de l'art contemporain. Merci !

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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