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6 juin 2014 5 06 /06 /juin /2014 19:43

Sorj Chalandon n'aura jamais le talent de créateur de monde de John Le Carré, qui semble une de ses références fortes.

 

Mais son roman "Retour à Killybeg's", dont le propos est de nous raconter à la première personne la vie d'un combattant de l'Irish Republican Army devenu un agent anglais et le restant durant des décennies (Chalandon, journaliste à Libé, a couvert de près le conflit), est un roman bien troussé, manquant sans doute d'ambition et d'ampleur, mais riche d'un style agréable et efficace.

 

Le Monsieur sait écrire, et a de la psychologie. C'est l'essentiel, mais pas assez pour écrire un grand roman. Juste un bon roman, qui touche juste, bien que cédant fréquemment à un certain pathos et aux clichés, Sorj Chalandon n'a pas évité ce terrible regard du lecteur par dessus son épaule, qui est le traître de tout écrivain.

 

Si on entre en Irlande, si on comprend ce qu'ont subi les irlandais, on ne fait qu'effleurer les sources de ce conflit colonial nordiste, qui semble résumé par un affrontement entre religions, mais recouvre comme une grille de lecture trop aisée d'autres réalités, que le mépris social envers les irlandais laisse percer à jour. C'est dommage, car la figure du traître aurait pu permettre d'interroger plus encore ce lien entre l'oppresseur et l'opprimé. De même, si on s'offre une plongée dans le mouvement clandestin, elle reste bien superficielle. On comprend certes que les anglais n'auraient jamais gagné contre le petit poucet, car c'est une population, des générations, qui s'oppposaient à eux, et non une organisation isolée. La solution ne pouvait pas être militaire.

 

Tyrone a été donné. Il vient de révéler  aux médias, alors que le processus de paix change la donne politique, son parcours de trahison. Alors il rentre dans sa petite bourgade irlandaise rurale d'enfance, loin de Belfast, où il attend les ombres chargées de la vengeance. Pendant cette attente, il nous raconte sa vie irlandaise, cet engagement naturel, spontané, génétique, dans l'IRA. Il nous décrit surtout la violence qui a empoisonné cette société en guerre et s'y est installée partout, et la brutalité stupéfiante des anglais envers les indépendantistes irlandais. Cette brutalité a pris en prison les formes parmi les plus odieuses des exploits barbares du XXeme siècle, et on sait qu'on ne manque pas de concurrents.

 

Trahir, ce n'est pas facile. Et ce n'est pas un choix cynique et froid. C'est souvent un processus, comme on le voit dans le roman, plutôt que le résultat d'une délibération éthique. Toute trahison a ses ambiguités. Il est évidemment facile de montrer du doigt le traître, quand la question de la trahison n'a pas été posée sérieusement.

 

Nous sommes ici dans le rôle essentiel, la "plus value", de la littérature. Nous permettre de saisir la nuance, la complexité, de s'y promener, d'offrir le point de vue que l'Histoire ne peut pas approcher avec ses grands coups de pinceau et ses agrégats. La littérature a aussi pour fonction d'explorer la perspective de celui qui n'a pas d'avocat. Dont le point de vue intime sur l'Histoire est tu.

 

Le traître a pu penser qu'il sauvait, permettait à l''avenir de s'éclairer, et que sa trahison était plus formelle que réelle. C'est un concours dramatique de circonstances qui conduit Tyrone, assez jeune, à commencer à céder au chantâge et à trahir. Ensuite cet enchainement qu'il ne contrôle pas est devenu une camisole. Il ne peut plus revenir en arrière ou du moins le croit il. Des années plus tard il est le produit d'un fait de jeunesse involontaire qu'il n'a pas su gérer.

 

Finalement, c'est plus la honte, sentiment non malveillant et social par excellence, qui fabrique le traitre, que l'appât du gain ou la petitesse. On sort plein d'indulgence pour ce traitre et en même temps conscient de la nécessité d'une justice. C'est donc un roman de réconciliation tragique qu'écrit Sorj Chalandon.

 

Les sociétés doivent à un moment sortir de leurs guerres. Le traitre est celui qui peut servir de bouc émissaire commun aux deux camps. En cela, celui qui n'aura su autrefois se sacrifier sera l'objet du sacrifice final, nécessaire à la paix. Tragique et ironique destin.

 

 

Saisir le traître ("Retour à Killybeg's, Sorj Chalandon)
Saisir le traître ("Retour à Killybeg's, Sorj Chalandon)

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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