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11 juillet 2014 5 11 /07 /juillet /2014 10:57

 

Il s'en vendrait comme des petits pains aux Etats- Unis nous dit-on. Un livre d'économie politique de près de 1000 pages truffées de statistiques. Le sujet n'est pas celui, « successfull », d'une secte gnostique délurée qui aurait détourné la Terre pour que Nicolas Cage vienne la délivrer en délivrant des blagues pince sans rire, mais... une étude de long terme de l'évolution des stocks de capitaux, des flux de revenus et des inégalités patrimoniales et salariales dans le monde... Autant dire un sujet inhabituel pour un best seller.

 

Un journaliste d'Alternatives Economiques a parlé de la « révolution Piketty ». C'est peut-être une révolution éditoriale, mais à sa lecture je n'ai pas eu l'impression qu'il s'agisse d'une vraie révolution théorique ou scientifique.

 

Ce que dit Thomas Piketty dans « Le capital au XXIème siècle » nous pouvons le lire dans beaucoup d'autres essais,, nombreux, et à vrai dire dans toutes les colonnes de la pensée un brin critique. La spécificité de ce livre flirtant avec l'anticapitalisme sans jamais s'y décider vraiment, héritier de Braudel aussi bien de Keynes, un peu marxiste honteux (Piketty n'arrête pas d'y dire que Marx a raison mais pas tout à fait, enfin si, enfin mais... Mais a t-on une chance d'être écouté de la sorte en s'affichant marxiste ? Non sans doute. Piketty doit donc essayer de se convaincre qu'il ne l'est surtout pas) c'est de prendre le temps de le démontrer longuement, très longuement, avec le souci du long terme et de la preuve statistique. Son autre caractéristique c'est de l'exposer très clairement, dans un langage très accessible, et pour tout dire plaisant.

 

Il y aurait sans doute à enquêter sur le succès de l'opération. Pourquoi ce livre a t-il percé jusqu'à emplir les amphis américains et faire la une des journaux ? Je ne sais pas. C'est aussi le mystère des succès d'un livre. Il y a des recettes marketing, des réseaux, etc... Mais parfois ça prend, on ne sait pas trop pourquoi. Effet boule de neige. Le fait d'avoir été cité par M. Obama, dont le projet de second mandat cadre avec le propos de Piketty (augmenter le salaire minimum et imposer les plus riches) a du y participer.

 

Le livre veut souligner une loi d'airain du capitalisme : quand le taux de rendement du capital dépasse durablement le taux de croissance, bref quand laisser prospérer son patrimoine et bien souvent son héritage rapporte plus que de créer de nouvelles richesses, le capitalisme produit des inégalités amplifiées, sans limite prévisible.

 

Or c'est ce qui se passe à notre époque. Nous revenons à l'âge d'or du patrimoine, celui de la dite Belle Epoque (l'auteur, un peu joueur, a la bonne idée de prendre l'exemple des « aristochats » ou du Titanic de James Cameron pour nous la décrire). Nous n'y sommes pas encore mais nous en approchons, et nous pouvons réaliser pire encore en termes de fossés sociaux si la tendance continue. D'ores et déjà, le « décile » (les 10%) supérieurs tutoient les 45 % du revenu national.

 

La crainte d'un capitalisme qui fonce à l'inégalité n'est pas nouvelle. Elle date de Ricardo qui voyait dans la terre un bien fortement inflationniste car se raréfiant. Crainte qui renaît d'ailleurs sous la forme de l'explosion des prix immobiliers dans les capitales. Marx a évidemment été celui qui a prédit l'apocalypse capitaliste sous le coup de ses propres contradictions. Mais on a aussi cru, pendant la guerre froide, à une possible réduction spontanée des inégalités endogène au développement capitaliste, comme a essayé de le montrer Kuznets.

 

Il n'y a pas selon Piketty de mécanisme interne qui empêcherait le capitalisme de développer des inégalités de plus en plus béantes. En cela il est un social démocrate (au sens théorique) véritable. Sa conviction est que seule la politique peut endiguer le creusement des inégalités et donc la disparition de la démocratie, qui a besoin d' « égaux » (voir dans ce blog « la société des égaux » de Pierre Rosanvallon dont Piketty s'inspire fréquemment).

 

Les inégalités produites par le mode de production capitaliste fondé sur l'accumulation privée ont été réduites au cours du XXeme siècle, au point ou on a pu parler de capitalisme sans capitalistes. Cette réduction est entièrement expliquée par des chocs politiques : les deux grandes guerres en particulier, qui ont conduit à repartir à zéro d'une certaine façon, ont suscité le renforcement des États et la ponction des fortunes privées.

 

L'histoire de la répartition des richesses est donc politique. Elle ne trouve pas sa source dans quelque logique interne à la vie économique. Celle-ci est traversée de « forces de convergence et de divergence » des revenus, les forces de divergence l'emportant sans intervention politique.

 

Thomas Piketty entend briser d'autres idées fausses : il n'est pas vrai que les oppositions entre générations auraient remplacé celle des classes sociales. Les inégalités sont transversales à toutes les classes d'âge.

 

Notre époque se caractérise certes par une nouvelle forme d'augmentation de l'inégalité : le décrochage des hautes rémunérations. C'est un fait nouveau, même si comme toujours les inégalités en patrimoine restent bien supérieures aux inégalités des revenus du travail. Mais ces revenus du travail indécents, de la part d'une micro « élite » qui décide de sa propre rémunération, vient s'incrémenter en patrimoine évidemment.

 

La force de divergence fondamentale qui crée les inégalités, c'est lorsque le taux de rendement du capital est supérieur à la croissance économique. Alors le passé compte plus que le présent.

 

L'horizon du monde étant une faible croissance, ne serait-ce que par motif démographique (premier facteur de la croissance de la production), si le taux de rendement du capital reste autour de 5 % en moyenne, alors des inégalités sans précédent pourraient voir le jour d'ici à la fin du siècle. Le rapport entre capital et revenu est à l'augmentation, le premier s'approchant parfois d'un chiffre représentant six ou sept années du second.

 

Certes le capital a changé. Autrefois (Piketty a le bon goût de puiser de longs exemples dans les romans de Jane Austen et Balzac, ce qui rend très agréable et vivante la lecture et permet de respirer un peu entre les passages plus théoriques et statistiques), il était foncier et lié à la dette publique. Aujourd'hui il est plus lié au capital productif qu'à la terre. Depuis la décolonisation on a assisté à un immense rééquilibrage mondial qui fait qu'aujourd'hui tous les pays se possèdent les uns les autres, pour parvenir à un certain équilibre (exception : l'Afrique, possédée par les autres). Les paradis fiscaux, qui absorbent 10 % du PIB mondial empêchent certes de retrouver mathématiquement l'équilibre...

 

Le patrimoine privé représente la quasi totalité aujourd'hui du patrimoine, dans la mesure où les dettes publiques sont à peine couvertes par les actifs publics.

 

Piketty étudie les dynamiques respectives du capital selon les continents. Les histoires diffèrent : le nouveau monde a une histoire très particulière : il paraissait autrefois un monde assez égal (le paradis jeffersonien des petits propriétaires) car la croissance démographique était forte, et les inégalités étaient masquées par... l'esclavage qui constituait un capital non comptabilisé... C'est l'âge d'or vu par le Tea Party. Le nôtre est celui des trente glorieuses, lorsque la Libération avait « euthanasié » les rentiers (Keynes) à base d'inflation , d'imposition et de nationalisations. Ces histoires différentes ont marqué fortement les cultures politiques.

 

Depuis les années 80 on assiste à une reconstitution très forte du capital, nourrie par les politiques de recul fiscal et les privatisations (dont le gigantesque transfert russe, mais la France a aussi réalisé de considérables braderies) et à l'amplification des inégalités en patrimoine et revenus du travail. La part du capital dans le revenu national a progressé. Si la politique n'agit pas, alors on pourrait retrouver des Vautrin conseillant à Rastignac de faire un bon mariage plutôt que de devenir Procureur. Même si les inégalités en capital sont moins concentrées qu'au 19eme siècle et à la Belle Epoque, le fait majeur du XXème étant l'apparition d'une classe moyenne patrimoniale (40 % des français possèdent leur logement).

 

Nous vivons le retour de l'héritage. L'allongement de la durée de la vie ne contrecarre pas ce come back car on hérite simplement plus tardivement. Dans le cadre d'un déplacement de tous les âges de la vie, on hérite plus vieux d'un capital plus important qui a fructifié. S'y ajoutent les donations anticipant l'héritage. En France, un sixième des générations nées en 70-80 touchera en héritage plus ce que la moitié de la population gagne dans une vie. Les inégalités héritées du passé sont donc d'ores et déjà énormes, du fait d'un rendement du capital supérieur au taux de croissance. Seule la croissance peut créer les conditions d'un changement de structure des inégalités sans autre intervention, car elle crée de l'opportunité de rattraper un peu le passé. Et nous ne pouvons guère compter sur un retour de la croissance, en tout cas pas significatif.

 

Les fameux 10 % les plus hauts en termes de revenus représentent tout de même 500 000 personnes en France, soit un vrai groupe social. Ce qui complique les données politiques du problème. Le denier décile est d'ailleurs un monde en soi, et on voit se détacher une fraction représentant 0, 1 % de la population, en pleine sécession. Plus on monte évidemment, plus les actions supplantent l'immobilier.

 

Les inégalités de revenu du capital n'ont rien à voir avec un quelconque mérite. Les grosses fortunes savent échapper à l'inflation, elles captent les belles opportunités de profit par des effets d'échelle, elles grossissent naturellement. Et la moitié de la population n' a absolument aucun capital qui puisse être profitable.

 

La rente est donc de retour. Piketty en voit un signe dans le langage, le mot « rente » étant idéologiquement de plus en plus escamoté, par les rentiers.... Ainsi on parle de « rentes de situation » des cheminots ou des conducteurs de taxis... Les rentiers eux sont des « investisseurs »...

 

La solution prônée par Thomas Piketty , dans le cadre de la mondialisation, est celle d'un impôt mondial sur le capital, qu'il juge utopique certes, mais nécessaire comme horizon imaginaire d'une redistribution des richesses. La crise des dettes publiques elle-même peut être résolue de cette manière, puisque comme à l'époque où Marx critiquait les dettes publiques comme moyen de prédation, elle est une manière de financer l’État en enrichissant les patrimoines privés plutôt que de passer par l'impôt.

 

L'inflation ne saurait être un remède en soi, car elle redistribue surtout entre les patrimoines, les gros possédants s'en tirant sans dommage, et elle ne peut pas fonctionner à long terme puisqu'elle est intégrée dans les calculs des uns et des autres.

 

Le principal intérêt du livre de Thomas Piketty est de démontrer brillamment, sur la foi d'un travail titanesque, l'amplification des inégalités et leur peu de lien avec l'innovation ou le dit mérite (« la productivité marginale » c'est à dire l'apport individuel). C'est un livre qui donnera du fil à retordre à ceux qui essaient encore de laisser croire que le monde est constitué d'une immense classe moyenne homogène, accompagnée d'exclus à la traîne que la croissance va intégrer, excepté les « assistés »...

 

L'assistanat ici, c'est bien celui, massif, de l'héritage. Piketty démontre qu' historiquement, le marché n'a jamais spontanément réduit ou stabilisé les inégalités. C'est le surgissement de l'action politique dans l'Histoire qui a pu en freiner l'expansion.

 

Au final Piketty le modéré est obligé de rendre les armes à Marx. Lorsque les gains de productivité importants ne sont pas là pour surmonter les contradictions (certes Marx n'avait pas anticipé la possibilité de forts gains de productivité, qui ont sauvé le capitalisme en partie), alors le capitalisme se précipite à une accumulation sans limites qui risque de jeter les capitalistes les uns contre les autres (la guerre, la colonisation), en suscitant une baisse tendancielle du taux de profit. L'autre solution est de pressurer encore et toujours plus le salariat, ce qui ne peut pas être durablement tenable politiquement.

 

L'impôt, dans l'esprit de Thomas Piketty, est une issue paisible, permettant la domestication d'un système qui court à sa perte. Mais imposer l'impôt, n'est-ce pas déjà trop pour l'immense accumulateur ? Il semble bien que oui si on en croit l'hallali sans précédent contre la notion même de contribution collective.

 

Bon alors, et ce best seller de Piketty ça donne quoi ? (« Le capital au XXI eme siècle » , Thomas Piketty)
Bon alors, et ce best seller de Piketty ça donne quoi ? (« Le capital au XXI eme siècle » , Thomas Piketty)

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Economie
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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