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9 juillet 2014 3 09 /07 /juillet /2014 15:37

Avec « Ceux du Nord Ouest », Zadie Smith, une habituée de ce blog (trois de ses ouvrages y sont déjà chroniqués) continue de s'interroger sur l'humain en délicatesse avec les strates de son existence. Il s'agit de devenir soi-même, en prise avec les autres certes, mais aussi avec soi-même comme trajectoire sociale.

 

 

Les personnages de Zadie Smith, comme leur auteur, sont confrontés à leur parcours et à la difficulté de se stabiliser alors qu'ils ont endossé et doivent toujours enfiler plusieurs costumes sociaux : fille, noire, cadre, ancienne du bloc, sœur. Qu'est ce qu'être soi-même quand être soi suppose de tenir ensemble des dimensions éparses, contradictoires, devenues incertaines quelquefois car juste enfouies dans l'inconscient, dans la mémoire ?

 

Ceux du Nord Ouest - sans doute un hommage à Ceux de Dublin de Joyce - sont issus des quartiers afro caribéens du Nord Ouest de Londres, eux-mêmes comme beaucoup de quartiers urbains concernés par ces contradictions qui frappent les métis sociaux, parfois métis tout court. Ils doivent vivre leur vie, menacés par la culpabilité de la trahison, obligés de rompre avec leur passé, saisis par des injonctions paradoxales. Ils sont comme Jon Snow dans Game Of Thrones : jamais chez soi, jamais parmi les siens. Bâtards sociologiques. Exilés des deux rives, asilaires en transit où qu'ils soient, toujours en attente d'une part qui leur manque. Ils sont de peau noire dans leurs cabinets d'avocats, étranges diplômés dans leur famille, jamais vraiment à ce qu'ils font ni pour les autres ni à leur propre conscience.

 

Quand ils divergent les uns des autres malgré les liens de l'enfance, ou décident d'avancer, ils se sentent sans amarres et amers. Ils ne savent s'il faut s'adapter ou porter haut leur spécificité. Ils essaient de trouver le bon équilibre. Ce n'est pas forcément ce qu'on attend d'eux. Ils sont fiers et pleins de honte.

 

Le social l'emporte, le social marque les corps, les gestes. L'individu ça n'existe pas vraiment, mais justement ça existe et c'est cela le souci. C'est ce qu'on roman, à base de personnages, peut souligner.

 

C'est un récit ouvert sur les autres. Le social est incontournable. Il vous condamne à errer hors du sentiment de plénitude de la communauté d'enfance. On a l'impression que l'ascension sociale était un mensonge, un mirage, elle ne fait que déplacer les difficultés. Pour ceux restés à quai, la réussite des autres est un désaveu, un stigmate, un abandon. Malgré toute la bonne volonté, il y a séparation, divorce.

 

Certains, comme Nathalie l'avocate Black, « Keisha » dans le quartier, qui a brillamment réussi mais habite non loin de son quartier d'enfance, en conçoivent un sentiment d'irréel. Ils ne savent pas qui ils sont, mais c'est le réel lui-même qui devient cotonneux. Il ment. Ainsi Nathalie a besoin de se sentir réelle, et à cet effet donne dans la conduite à risque, ce qui la conduira à l'impasse brutale. Il est difficile pour Leah la rousse, qui œuvre dans le social pour rendre aux siens, qui ne comprend pas comment on peut la voir comme une proie à voler alors qu'on était ensemble au lycée, de concevoir l'enfantement. Car enfanter c'est transmettre. Mais que doit on transmettre ?

 

Il y a aussi le sens qu'on doit donner à tout cela. La notion de « mérite » qu'on sait forcément truquée car on a connu les dons de ceux qui ont échoué et on ne sait toujours pas pourquoi le tri a été opéré.

 

C'est un roman beau et amer, où Zadie Smith trouve une gravité nouvelle, s'essaie au drame. Une plongée dans un monde évidemment oublié de la littérature, à laquelle elle offre son immense talent pour le sortir de ses caricatures, sans aucune sentimentalité ni faux semblant.

 

Zadie Smith c'est Virginia Woolf au rythme du reggae. Elle combine le meilleur de la tradition anglaise lettrée : la précision de dentelle, le sens de la psychologie, la capacité à décrire l'intime et à connecter cette sphère avec le grand large social, à écrire sur cette mystérieuse énergie qui circule entre les êtres ; et ce qu'elle explore dans ses racines populaires du Nord ouest londonien.

 

Une voix unique capable d'une grande liberté dans le style, comme son profil doit le permettre, une voie intempestive ou rare. Zadie Smith est aussi à l'aise dans les terrains vagues qui sentent l'Herbe (à fumer) que dans les intérieurs cossus. Aussi à l'aise dans le style classique tenu que dans l'écriture marquée par le rap. Elle écrit sur elle à la troisième personne, aussi convaincante quand il s'agit de parler d'un dealer ou d'un juriste conservateur. Elle est elle aussi à la recherche du temps perdu, car en vérité il est en face de nous, dans chaque instant présent.

 

Nous tenons là un immense écrivain qui a su s'engouffrer dans les ouvertures permises à son regard. Si la liberté c'est de refuser toute assignation et d'être capable de revenir sur ses traces sans jamais rester en place, Zadie Smith est furieusement libre.

 

Le combat pour être Soi  (« Ceux du Nord Ouest » , Zadie Smith
Le combat pour être Soi  (« Ceux du Nord Ouest » , Zadie Smith

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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