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22 juillet 2014 2 22 /07 /juillet /2014 15:38

C'est le roman d'un style : le flux.

 

"L'apocalypse des travailleurs" de Valter Hugo Mae, quadra portuguais débarquant en traduction en France, est avant tout cela : l'utilisation d'un style particulier. Qui a du sens pour narrer l'histoire dont il s'agit.

 

 

L'écriture du flux, c'est le fil ininterrompu, ou à peine par des chapitres où l'on reprend la respiration après apnée lectorielle, des évènements vécus par les personnages et de leurs paroles et dialogues, tout cela étant fondu dans le même torrent.

 

Il y a des virgules oui, comme autant de vaguelettes dans le courant, mais pas de point.

 

Que nous dit ce style ? Qu'aide t-il à dire ? Il nous dit l'impossibilité de s'arrêter, d'appuyer sur pause. Il nous dit que lorsque Gainsbourg fait chanter à Birkin qu'elle aimerait "que l'monde s'arrête pour descendre", ce n'est pas envisageable. La mort alors, apparait en robe nimbée de clarté.

 

La fatigue gagne. La vie mord sans cesse les petits travailleurs, à la lisière du lumpen proletariat. L'Etre là, sans cesse, à peine apaisé par l'amour et la fraternité, est immensément pesant. Et il n'est pas fortuit que le point final de cette vie d'apocalypse, où il tarde de passer les portes fermées du purgatoire, finisse par un véritable point final dramatique. Comme une vie finit toujours. Le flux comme style c'est donc une vie, un roman-vie.

 

Les styles et les idées se confondent elles ? Le prétendre serait d'un platonisme qui ne me sied pas. Mais on saisit cependant la correspondance frappante du fond et de la forme dans ce roman.

 

Le fond du roman c'est la misère accablante, qui peu à peu réduit la vie, la fait entrer dans un couloir tout étroit. Celle de deux femmes, qui font des ménages et sont soumises au désir des hommes qui les réIfient, mais non sans espoir. Le sexe, n'est ce pas, peut être l'antichambre imprévue de l'amour ? Il l'est pour les deux femmes. Avec des sorts bien différents.

 

Le sexe pour les femmes de la petite survie précaire, c'est une lutte. Contre le harcèlement. C'est indissociable de la lutte pour la survie, pour l'existence, pour l'existence souveraine, dans une bulle d'air souverain possible. Choisir le désir plutôt que subir, c'est une voie.

 

Il y a la misère d'Andryi aussi, immigré ukrainien au Portugal, "le pays des fleurs", contraint de s'imaginer comme une machine à endurcir pour tenir le choc du dépaysement et du travail.

 

Ce sont de petites vies étroites, sans bruit, où le bonheur peut s'introduire aussi comme rien, malgré l'égoïsme auquel la misère incite : un jour de vacance, le sentiment de ne pas être seul dans cet univers social écrasant,qui jamais ne se dit vraiment, car on a même renoncé à s'en préoccuper tellement s'en sortir est un effort.  Il y a toujours pire que la misère. Il y a aussi la misère et la peur, la misère et le cauchemar : la vie des parents d'Andryi en Ukraine.

 

C'est un roman dur et humain, dénué de sentimentalisme et sentimental. Accablant de misère. Accablant pour la misère. J'ai fini de le lire à la pointe sud de l'Europe de l'ouest, un peu avant Gibraltar. Là où ces dernières années la misère, qui est plus que la pauvreté, a rejailli.

 

Le roman d'un style ("L'apocalypse des travailleurs", Valter Hugo Mae)
Le roman d'un style ("L'apocalypse des travailleurs", Valter Hugo Mae)

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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