Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 juillet 2014 2 15 /07 /juillet /2014 16:19

Dans un essai fort bien écrit, certes un peu touffu (typiquement psy....) tout juste paru mais qui fleure un peu vintage, ce qui n'a rien de péjoratif, Max Dorra appelle à en revenir à l'outil privilégié à ses débuts par le traitement psychanalytique : l'interprétation des rêves.

 

En une percée matérialiste, spinoziste (une citation du philosophe introduit chaque chapitre), il s'essaie à une synthèse entre le marxisme, en ce qu'il dévoile le rôle de l'Idéologie comme illusionnisme, et le freudisme, en ce qu'il essaie de lever le voile des illusions. Les rêves luttent, parce que ça lutte en nous comme au dehors de nous. Les rêves parlent sur ce qui se passe en nous et en dehors de nous.

 

"Lutte des rêves et interprétation des classes" donc. L'interprétation des rêves est encore et toujours un chemin vers la libération. Qui nous permet de dire : « Je suis donc, enfin, je pense. Jusque là, j'étais pensé ». Le rêve, comme la parole sur le divan ou l'écriture pratiquée en lâchant la bride, permet la libre association. Mais le rêve en est le lieu privilégié :

 

« Un front de libération des associations ».

 

Associer, c'est laisser tout venir, revenir. Sans utiliser la raison, « sans faire le malin ». Le rêve est une libre association qui utilise ce symbolique que nous avons non pas choisi mais « pris en marche ».

 

L'en dehors et l'en dedans sont donc à ne pas séparer. Ce livre est tout entier inspiré par les livres de Leroux (les films des Podalydès aussi) : « Le mystère de la chambre jaune », suivi du « Parfum de la dame en noir ». On y voit une société en prise avec l'illusionnisme, la magie. Qui repose, comme l'idéologie, sur la capacité à détourner l'attention. Rouletabille parviendra à résoudre l'énigme du meurtre dans une chambre close en oubliant la différence entre dehors et dedans, en taisant sa raison d'une certaine façon, ou en laissant aller sa raison au souvenir d'un parfum de femme... C'est une connaissance d'un nouveau genre, évoqué par Spinoza déjà.

 

Notre vie psychique est encombrée, pour de multiples raisons, pas toujours pour notre bonheur, par des tours de passe passe qui contribuent à nous maintenir dans le mirage, et à notre souffrance. Les souvenirs écrans, les souvenirs couvertures, sont autant de tours de prestidigitateurs.

 

Nous usons nous mêmes de ces tours, sans cesse, face à cette présence considérable et effrayante : autrui. L'Enfer sartrien.

 

Car quand nous sommes face à autrui nous avons un rôle à tenir. Nous sommes saisis dans le champ de la valeur et devons nous y faire une place, « La Place » qui nous est dédiée pour citer Annie Ernaux. Nous sommes classifiés et donc classés. Nous devons exister, et donc nous jouons d'illusions, nous pratiquons des montages de rushes. Nous séduisons, intimidons, détournons l'attention. Qu'est ce que le « Moi », sinon un tri, une sélection, un travail de montage ? Le rêve est une immense réserve de rushes qu'on peut associer indéfiniment.

 

Le Moi n'est pas dissociable du Nous. Le Moi est un « fragment d'un discours commun ». Il se rapporte à un champ symbolique qui nous dépasse et s'incorpore dans des classifications. Ce lien entre le Moi et le Nous est d'autant plus solide que le Moi a besoin d'un Nous pour conjurer l'angoisse, pour donner une Valeur aux images du Moi. Le Nous parle à notre insu. Un jour Albert Camus s'en est aperçu, du fait que son enfance pauvre parlait en lui. Autre signe du social qui parle en nous : les « mimetons » : ces moments où nous imitons ceux qui nous dominent, involontairement, par des mimiques ou des intonations. Le « On » est capable de s'infiltrer à la source même de nos désirs. C'est pourquoi, bourdieusien, Max Dorra comprend que l'on ne désire souvent que ce qui nous est socialement désirable, notre personnalité s'étant créé en fonction même de notre place.

 

Or il est possible de se libérer de dominations et des illusions groupales (chauvinisme, nationalisme, sectarisme). Les groupes ont ceci d'atrophiant qu'ils court circuitent le sens que nous pouvons trouver en nous, qui fonde notre propre singularité. Lorsque nous nions cette singularité, nous nous exposons à la souffrance. Qui ne s'est pas senti étouffer dans un groupe, parce ce qu'il subissait sa présence au fond ?

 

Cette possibilité de devenir un peu plus soi-même dans le monde, l'artiste la montre, lui qui ose « jouer les notes interdites de sa tonalité » et qui est en rupture avec ce qui s'est dit avant lui. L'art est l' « art de s'égarer en soi ». Le rêve nous le permet à tous. Nous pouvons nous libérer de la valeur, qui nous rend si vulnérable. Car lorsque le Moi est malade de la valeur, et que nous nous identifions à une place, un « chiffre », un statut, un chevalet, alors la perte de cette position est tout simplement une mort.

 

Car le rêve continue là où notre parole s'est arrêtée. Nous pouvons donc le suivre pour aller à la découverte de nos propres régions inconnues. Dorra ne pense pas que le rêve soit « structuré comme un langage » comme le disait Lacan. Il ne s'agit pas de décrypter un code fixe, mais plutôt d'écouter une musique qui a sa propre signification.

 

Nous avons tout intérêt à devenir qui nous sommes, et à ne pas nous laisser « escamoter », verbe que Max Dorra apprécie particulièrement.

 

A cette fin, le rêve peut nous conduire loin en nous, en dissipant les artifices dressés en notre for intérieur pour nous permettre de nous fondre dans le Nous, parfois à nos périls. Le rêve élargit les champs des possibles.

 

A nos rêves.

 

Rêver à retrouver sa raison ("Lutte des rêves et interprétation des classes, Max Dorra)
Rêver à retrouver sa raison ("Lutte des rêves et interprétation des classes, Max Dorra)

Partager cet article

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com
  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
  • Contact

Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


ete2010-035.jpg

 

 

D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

Recherche