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21 août 2014 4 21 /08 /août /2014 21:03

Jean François Bayard est un essayiste prolifique, passionnant, qui développe une pensée sur la littérature, mais forcément, comme la littérature est le monde -et on le verra tous les mondes - sur la vie.

 

Son précédent essai (évoqué dans ce blog), "aurais je été résistant ou bourreau ?" m'avait beaucoup plus. Il touchait déjà à la métaphysique, aux mystères du temps. Je n'ai donc pas beaucoup hésité en apercevant sur une table de libraire une couverture blanche affirmant :

 

" Il existe d'autres mondes".

 

J'aime beaucoup les affirmations péremptoires en guise d'introduction. En général, je m'y plonge.

 

Il est très étonnant que cet essai, lui aussi stimulant, parfois aussi un peu drôle, d'un ton très simple, raffiné, de mentionne pas une seule fois Philip K Dick. C'est même stupéfiant. Car l'œuvre de Dick ne parle que de cela (en particulier son "hit", "Le Maître du Haut château" : de la probabilité des univers multiples, et de la question de leur communication. En lisant Dick avant Bayard on n'apprend à peu près rien chez le second, on savoure juste ses exemples, ses démonstrations, ses extrapolations. C'est déjà beaucoup.

 

Pour ceux qui ont pu un peu se renseigner (voir dans ce blog les essais d'Etienne Klein ou d'Hawking), la physique s'approche peu à peu de cette idée : l'univers n'est pas unique. Il en est un parmi peut-être une infinité d'autres.

 

Si tel était le cas, ce que les scientifiques les plus sérieux pensent vraiment comme une possibilité, nous devrions essayer d'en rechercher des traces. C'est ce que Bayard se propose. Et il est tout à fait clair, catégorique : il est désormais certain de les trouver, d'abord dans la littérature, ensuite dans sa vie. Il est même convaincu de connaitre certaines vies qu'il peut mener dans d'autres univers. Nombre d'artistes, outres les savants, ont eu l'intuition forte de l'existence d'autres mondes, à commencer par Borgès qui parle de "Jardin aux sentiers qui bifurquent".

 

D'abord, il convient de rappeler (même si je n'y comprends rien, honnêtement), ce qui fonde scientifiquement l'idée des multivers, et ce qu'elle induit.

 

Si cette hypothèse a été plusieurs fois citée dans l'Histoire (y compris par Auguste Blanqui ! Etonnant...), c'est la théorie des quantas qui en déclenche l'examen scientifique approfondi. Les quantas en effet peuvent se situer en plusieurs endroits si on ne les observe pas.

 

En 1935 a lieu l'expérience dite du chat de Schrodinger (rassurez vous, sans vrai chat). Il y a une boite où ou met le chat. Dedans un élément radioactif, quand il se déclenche, dégage un poison mortel via un compteur geiger.

 

Ce que permet de montrer l'expérience, c'est que le chat est à la fois mort ET vivant tant que l'observation n'est pas faite, s'agissant d'un phénomène quantique.

 

De cette expérience découle la théorie des ondes, ou des cordes, et l'hypothèse d'univers multiples, infinis, qui fonctionnent par bifurcation. Ces univers occupent le même espace. Il faut imaginer une onde radio, nous ne pouvons que capter une seule radio en même temps.

 

C'est d'abord la science fiction qui s'empare, dans les arts, de l'hypothèse, comme Frédérick Pohl aujourd'hui. Les essais de voyage dans le temps, retombant toujours sur des problèmes insolubles (du genre si je reviens changer le passé, alors quand je repars je ne me retrouve pas), ont conduit les auteurs à s'intéresser eux aussi à l'espace, et donc à la question du multivers.

 

Bayard est donc loin de l'allégorie d'un univers multiple, permettant de rêver à ce que l'on serait devenu si.... Non, lui il prend pour telle l'hypothèse sérieuse de l'univers réel multiple, et il en cherche les traces. Et il les trouve.

 

La littérature use à profusion de l'intuition du multivers. Par exemple Murakami qui en fait un axe privilégié de son oeuvre. 1Q84 c'est un univers parallèle de 1984.  Les auteurs se concentrent sur la notion de passage entre les univers, ce que les scientifiques jugent impossible, car réclamant une débauche d'energie inenvisageable.

 

La lecture est peut-être alors une clé de fréquentation de ces autres univers, comme le "déja vu", ou l'"inquiétante étrangeté de l'ordinaire" dont parle Freud.

 

Le coup de foudre amoureux, avec cette sensation d'avoir de tous temps connu une personne qu'on découvre, est peut-être un écho d'une vie ailleurs.

 

Les artistes ne sont ils pas ceux qui disposent d'une sensibilité permettant de recevoir quelque écho de ces autres univers ? Cela permettrait de répondre au mystère de l'imaginaire, de l'inédit, et de la cohérence étonnante de certains mondes créatifs, voire de certaines anticipations. Bayard parle en particulier de Kafka qui dispose manifestement d'un don de prescience incroyable. Mais pourquoi ne pas considérer que cette dévoration de son imaginaire, cet incroyable besoin d'écrire, de décrire un monde unique, détaillé, hyper crédible, ne reflètent pas la présence d'un autre réel ?

 

Il est vrai que chez Kafka on peut être troublé par l'authenticité des ressentis des personnages d'un monde fictif. Comme si l'on percevait plutôt que l'on pressentait le totalitarisme à venir. De plus chez Kafka, l'idée d'un monde alternatif est explicite, comme si l'auteur avait l'intuition de ses sources.

 

Au lieu d'être divisés en instances comme le pense le freudisme, nous pourrions alors, tel Dostoievski, être plusieurs. Ce multiple étant l'écho de nos vies ailleurs, ces vies de bifurcation de la matière, infinie, comme tend à le démontrer la physique quantique.

 

Bayard développe aussi l'exemple de Nabokov, incroyablement proche de son personnage pédophile dans Lolita, et pourtant aucunement attiré par les jeunes filles, comme toutes les enquêtes l'ont montré. Alors pourquoi une telle obsession pour le thème, et une telle proximité possible avec le personnage ? Cela le freudisme ne le résout pas, par les notions de fantasme ou de sublimation. Il y a un vrai mystère de l'imaginaire. Et le multivers en est peut être l'explication.

 

Les quatre soeurs Bronte ont passé leur enfance à édifier des royaumes et à les faire vivre, entassant des écrits innombrables, des récits, des chroniques, des traités diplomatiques.... De vrais mondes. Puis elles ont écrit elles-mêmes des romans. On peut lire chez les Bronte de la sublimation, par rapport à leur existence quelque peu enfermée. Mais Virginia Woolf elle-même y a perçu autre chose, en parlant d'Emily :

 

" elle avait sous les yeux un monde brisé, livré au chaos, et se sentait la force de lui rendre son unité".

 

Car les personnages de ces auteurs ne sont pas simplement des compléments, des bouts, mais de véritables personnalités alternatives, troublantes par leur réalisme et leur intégrité.

 

Le créateur a donc peut-être accès à une porte. Thomas Kuhn on le sait a théorisé les révolutions scientifiques, et utilisé le concept de paradigme, grille de lecture du monde. Lui-même a été troublé par ce que signifie et démontre un changement de paradigme. C'est un "changement de monde". Il dit même carrément :

 

" comme si le groupe de spécialistes était transporté soudain sur une autre planète  où les objets familiers apparaissent sous une lumière différente".

 

Et quand il parle de Lavoisier : "Lavoisier a travaillé dans un monde différent".

 

Le principe de l'"incommensurable" qui caractérise le passage d'une théorie à une autre évoque bien ce saut entre des mondes.

 

L'art a exploré ces hypothèses, mais peut aller plus loin, par exemple dans des biographies parralèles, dans les procédés de réécriture, et dans l'exploration de la polysémie des textes et de la diversité de leurs interprétations. Dans nos propres vies aussi nous pouvons tenter d'être attentifs à des signes particuliers, comme ces rencontres évocatrices, ainsi qu'à la pluralité d'autrui.

 

Une manière, magnifique, de réenchanter le monde. Que dis-je ? Les mondes !

 

Pas besoin de se trouver sept vies de chat (de Schrodinger ou pas). Nous vivons ici et maintenant l'infinie possibilité d'existences que nous pouvons vivre.

 

A la recherche des univers introuvables ("Il existe d'autres mondes" Jean-François Bayard)
A la recherche des univers introuvables ("Il existe d'autres mondes" Jean-François Bayard)

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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