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16 août 2014 6 16 /08 /août /2014 18:06

Qu'est ce qui fait que Nancy Cunard devient cette tornade scintillante qui écuma le temps des avant-gardes ? Les explications psychologiques donnent une idée, mais comme chacun elle aurait pu aller dans une toute autre direction. C'est toujours le mystère de la singularité, et c'est tant mieux. On ne doit pas pouvoir s'approcher trop, je pense, du fonctionnement de l'humain. A cet égard on peut se satisfaire de l'échec des sciences sociales. Personne ne nous prévoira ni ne nous programmera. Au pire on établira des probabilités et on les maitrise déjà. Tant mieux ! Nous ne serons peut-être jamais des mécaniques transparentes, Sans doute parce qu'il est impossible d'arrêter le fleuve qui nous crée n'y vraiment d'y déceler quelque forme précise. Nous savons de source sûre qu'il y a des "classes" par exemple, mais nous ne pouvons pas les délimiter vraiment.

 

L'exposition de 2014 au quai Branly, autour de sa "Negro Anthology",  a sorti Miss Cunard des limbes du XXeme siècle fascinant des utopies culturelle et politique.

 

Grâce à François Buot, nous avons sa biographie depuis 2008. Un livre un peu énervant dans ses premières parties à mon goût, car "intello people" ou Who's who bac + 12, accumulant des listes de rencontres incroyables (Nancy Cunard a fréquenté intimement tout ce qui était vraiment talentueux, incompris, et redécouvert plus tard, de Tzara à Beckett, de Bloomsbury à Neruda, de Crevel à Man Ray, avec un goût certain pour le génie ).

 

Nancy née à la toute fin du 19eme siècle, est une aristocrate anglaise, issue d'une famille ayant fait fortune dans les lignes transatlantiques. Elle est fille d'un couple assez improbable, d'une mère américaine qui se rangea après une jeunesse agitée, et d'un père un peu ours. Elle se rebellera contre sa mère, ce qui sera sans doute son impulsion principale, et passera à côté de son père. A la maison, il y avait Georges Moore, l'écrivain, anticonformiste, amant presque officiel de sa mère (l'Angleterre victorienne a aussi ses embardées désirantes, tolérées si on n'en entend jamais parler, surtout quand on est riche). C'est auprès de lui, auquel elle resta attachée profondément, qu'elle trouva sans doute l'hypothèse de vivre simplement comme elle le voulait, jusqu'au bout, sans aucune compromission. L'exigence aristocratique dynamita en quelque sorte son avant gardisme en toutes choses.

 

Sa jeunesse est moins interessante bien que scandaleuse, et qu'à cette époque le scandale avait un sens. Elle évoque un peu celle de la fille Hilton, sauf que Nancy aime par dessus tout la poésie, une nuance importante... Mais alors il importe de brûler la chandelle et l'on boit, on ne dort pas, on fête la fête, et l'on tombe amoureuse sans cesse, troque l'amour pour une aventure d'un demie soirée. Nancy est une habituée des rubriques à scandale raffolant des tenues excentriques et osées de la jeune héritière, de sa désinvolture.

 

Cette propension à vivre vite, à écumer les capitales européennes, et à suivre le désir, quitte à briser les cœurs, de nombreux cœurs, sans jamais tricher, Nancy la gardera toute sa vie. Mais son personnage s'épaissira et cherchera à réaliser pour se réaliser. Elle deviendra muse, de nombreux artistes (on peut dresser une longue liste des œuvres ou elle apparait, et pas des moindres, de "tendre est la nuit" de Fitzgerald sil vous plait à "Aurélien" d'Aragon). Elle se fera poétesse, éditrice (avec Aragon notamment), militante percutante de gauche, d'une gauche vivante et rien moins que grégaire.

 

Les grands combats qui enflammèrent sa vie sans préjugé ni soupçon de mesquinerie ou d'épargne furent  la solidarité pour les noirs dans le monde, et particulièrement en amérique (à une époque où l'Europe ignore la question), l'engagement auprès de la République Espagnole, et par extension la lutte contre le colonialisme et le fascisme.

 

C'est toujours par l'intermédiaire des rencontres, des passerelles humaines, que Nancy vécut ses combats, parfois un peu avec candeur, bien que très avisée, cultivée, intelligente. Jamais en fait elle ne se fourvoya. Au final on peut dire qu'elle a toujours vu clair, et plus tôt que les autres, aussi bien sur le talent des artistes que sur les questions ardentes du siècle. Elle ne se laissait pas embrumer par les conventions, la communication ou les propagandes. Elle fut toujours fidèle à un certain communisme de coeur, mais jamais embrigadée. Pour elle, la relation l'emportait, même si la limite à ne pas franchir était la neutralité face au fascisme et à la xénophobie.

 

Nancy incarna, par sa présence physique et son "look" si particulier (des bracelets africains jusqu'aux épaules, dès les années 20), les avants gardes qu'elle fréquenta et soutint : Dada puis le surréalisme. Mais elle se tenait toujours un peu à côté. Un pas de côté. Libre. Insoumise. Un léopard anxieux, avide d'amour et craignant par dessus tout l'ennui, cet ennui terrible qu'elle avait du ressentir enfant, élevée par une gouvernante stricte, ayant remplacé une française aimante.

 

Est ce ce souvenir qui détermina sa francophilie ? Nancy vécut surtout en France, détestant un certain esprit anglais, celui de sa caste. Elle revint souvent à Londres et y vécut la deuxième guerre, en essayant de lutter.... au service de la France libre.

 

La grande œuvre de Nancy, ce fut son anthologie de la négritude. Un travail immense, original, explorant tous les aspects et l'histoire des noirs, qu'elle découvrit par l'intermédiaire d'un des deux grands amours de sa vie (elle en eut des dizaines) : le pianiste américain Henri Crowder. Cet amour confirma chez elle une attirance pour la culture noire, qu'elle connut en écumant les boites de jazz, et une révolte contre leur oppression. Nancy vécut à Harlem avec des noirs dans les annés 20, s'engagea sur place, bien longtemps avant MLK ou Angela Davis, auprès des prisonniers noirs, elle écrivit un pamphlet ultra violent contre le racisme de sa propre mère (au risque de perdre alors sa pension) qui critiquait sa liaison. Tout cela en plein jour, avec une netteté étonnante, sans aucun compromis. Elle parvint avec son anthologie (elle en fit paraitre d'autres, sur l'Espagne notamment), à rassembler toutes les voix noires qui commençaient à émerger dans le monde, à leur donner un écho et le sentiment de leur puissance. Au nigéria, dès son vivant, une école porta son nom : la Cunnardia...

 

L'autre grand amour de Nancy Cunard fut l'Aragon d'avant Elsa. L'œuvre du poète, souvent dans des écrits que nous connaissons comme dédiés Mme Triolet, est traversée par son souvenir puissant et amer. Elsa le savait et le respecta. Ce fut, pour Louis et Nancy, une aube avortée et magnifique. Nancy aime beaucoup, mélangea étrangement fidélité de toute la vie (accumulant une correspondance à atteindre la Lune) et légèreté trépidante. Mais on ne lui en voulait jamais, car il était manifestement évident qu'elle répondait à sa vérité. Par sa présence, par l'amertume aussi qu'elle suscita, ce don de soi et cette absence, Nancy Cunard inspira les artistes qu'elle aima.

 

Peu ont vibré comme elle pour la République espagnole, et surtout les républicains espagnols. Elle n'était pas Hemingway venant se servir de gloire. Elle fut présente à la frontière en 1939, sur les plages d'Argelès, au Vernet, pour témoigner, soutenir, autant qu'il en fut possible. Elle n'oubliat jamais ce combat et fut une des rares à même essayer de le continuer après guerre (passant par Toulouse, et son "capoul" que nous connaissons encore), étant expulsée par le régime.

 

C'est l'histoire, qui finit tristement, dans l'épuisement et la névrose - mais combien de vies finissent tristement ?- d'une liberté en actes. D'une recherche éperdue de beauté, de justice, d'humaine fraternité, et aussi de plaisir.

 

On pourrait moquer cette aristocrate encanaillée et on l'a beaucoup fait. Mais qui est de taille ?

Attention, liberté en vue (Nancy Cunard, "François Buot")
Attention, liberté en vue (Nancy Cunard, "François Buot")

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Biographie
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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