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27 août 2014 3 27 /08 /août /2014 01:34

Je connaissais Clara Zetkin, notamment parce que je me suis beaucoup intéressé à la figure unique de Rosa Luxembourg, dont elle était l'amie la plus proche (Rosa lui a bien rendu en ayant une liaison secrète avec son fils... Ah l'amour, l'amour, l'amour...).

 

Il faut rendre hommage à Gilbert Badia, pour le travail important qu'il a réalisé au bénéfice de la mémoire de la résistance allemande, en particulier pour montrer qu'elle n'était pas que le fait de généraux cinégéniques se réveillant à l'approche de la défaite, mais qu'elle était populaire, ouvrière. Il est important de savoir que le nazisme n'était pas l'expression d'une essence révélée de l'allemagne, car malgré tout, malgré les infimes chances de survie, on résistait dans ce pays totalitaire.

 

C'est lui aussi qui a signé l'unique biographie, je crois, disponible en français de "Clara Zetkin, féministe sans frontières". On a oublié cette figure, qui surgit parfois dans un article lors de la journée des droits des femmes dont elle est l'instigatrice, mais elle fut la femme socialiste la plus renommée en Europe au début du XX eme siècle, et une véritable icône rouge en russie soviétique sur ses dernières années. Notre Premier Ministre socialiste préfère Clémenceau. C'est ainsi.

 

Elle est de cette génération qui a pu faire le lien entre Engels qu'elle a connu (pas Marx cependant), et l'âge des révolutions russe et allemande. Elle a franchi toutes les époques, de la marginalité socialiste à son développement rapide, sa banalisation, les explosions révolutionnaires, le reflux et l'abattement face au fascisme.

 

On trouve d'un clic la bio complète de Mme Zetkin, que je ne vous infligerai pas longuement. Juste un rappel rapide ; elle est allemande, se marie avec un artiste russe socialiste, vit en france, puis en allemagne, devient à la fin du 19eme siècle une personnalité importante au sein du parti social démocrate allemand, dont elle est l'âme féministe. Théoricienne, responsable de revues, responsable du travail parmi les femmes, Clara Zetkin a voué sa vie à la révolution.

 

Puis lorsqu'au début du siècle, le parti commence à dériver dans la bureaucratie, avant de se déshonorer dans le vote des crédits de guerre, elle participe aupres de Rosa Luxembourg et Franz Merhing à l'animation courageuse et désespérée de l'aile gauche du Parti, allant de meeting en meeting. Déja âgée et en mauvaise santé, elle est épargnée apres guerre par la répression sanglante contre les spartakistes. Ses amis Liebkniecht, Jogichès, et surtout celle qui lui permettait de tenir debout, Rosa, sont liquidés avec la complicité de leurs anciens amis .

 

Elle entre au Parti communiste allemand, en devient une dirigeante, souvent minoritaire voire au bord de l'exclusion. Pour les plus jeunes à la tête brûlante, elle incarne un peu trop les tergiversations supposées du passé. Mais son amitié forte avec Lénine la conduit à se rapprocher du parti russe, et à exercer, au titre de ses qualités personnelles (ce qui est rarissime, car elle n'est pas soutenue par le parti allemand, ultra gauchiste au début des années 20), un rôle important au sein du Komintern.

 

Clara Zetkin devint proche de Boukharine, qu'on considérait comme la "droite" du parti communiste soviétique (mais tout est relatif...). A ce titre, elle sera anti stalinienne. C'est son statut de grande star de la classe ouvrière, et son âge avancé, qui lui vaudra de ne pas finir d'une balle dans la nuque comme beaucoup de communistes russes intelligents et formés, ce que Staline considérait comme passible de mort.

 

En lisant la biographie de cette belle figure courageuse, bourreau de travail malgré sa santé défaillante toute sa vie, mère de deux enfants qui resteront très proches d'elle, grande oratrice, intrépide malgré un côté femme très classique, aux idées très avancées sur l'égalité des sexes et surtout l'éducation, je me suis dit : elle a souffert, et pas uniquement des circonstances, mais aussi de la veulerie et de la médiocrité de ses adversaires comme de ses camarades. Et toujours pour les mêmes raisons que l'on trouve dans les biographies de personnages inspirants. Sa sincérité, sa pugnacité, sa lucidité, sa loyauté, en faisaient un danger pour les bureaucrates politiques de son temps. Cette figure centrale par son charisme, a donc en même temps été toujours marginale, même quand elle était théoriquement en phase avec le SPD et l'Internationale. Sans Rosa Luxembourg, mais surtout Lénine plus tard, elle aurait été écrasée dans sa lutte politique.

 

Elle ne n'est pas beaucoup trompée dans ses jugements. Radicale mais sage, avisée, prenant le temps de l'analyse et refusant le dogme médiocre. Elle n'a pas été un personnage de tout premier plan, cherchant toujours un mentor (Engels, Bebel, Kautsky, Rosa, Lénine, Boukharine). Mais elle a théorisé le front unique féministe (marcher séparément et frapper ensemble entre féministes socialistes et bourgeoise), qui a pesé sur le cours des évènements pour les droits féminins. Elle a compris les fautes dramatiques des sociaux démocrates, puis du jeune parti communiste allemand obsédé par la fièvre insurrectionnelle, ne se préoccupant pas de la sociologie réelle de l'Allemagne, puis ensuite dérivant dans le stalinisme, qu'elle n'avait plus la force d'affronter à plus de soixante dix ans, mais avec lequel elle prit soin de ne jamais se compromettre (jamais elle ne dit un mot de louange sur Staline, ce qui était quasi impossible).

 

Elle était très connue en France. C'est elle qui représenta la troisième internationale au congrès de Tours, de création du parti communiste (ainsi qu'en Italie). Venue clandestinement, on dut fermer les portes, éteindre la lumière, interrompre un discours de Cachin, et elle apparut alors à la tribune lançant ses accents lyriques caractéristiques, déclenchant les hourras de l'assemblée. Elle était devenue un symbole majeur du mouvement ouvrier, de sa continuité, de sa ténacité, de sa culture.

 

Il est émouvant de voir cette grande idéaliste, souvent pleine de sentimentalité communiste, se débattre avec les échecs, les déceptions blessantes, et essayer quand même de trouver une voie juste, jusqu'au bout, dans une époque d'une dureté inimaginable (l'allemagne de 1914 à 1933, la russie post révolutionnaire...).

 

Restera son intervention de vieille femme, doyenne du Reichstag, devant l'assemblée majoritaire des nazis, à la fin de sa vie. Elle avait droit à un discours introductif. Elle vint de Russie, presque aveugle, pour le prononcer, et dire aux brutes en uniforme ce qu'ils méritaient d'entendre.

 

Notre époque ne produit plus de personnages de ce type, car personne ne songe plus à vouer sa vie à une idée, à une perspective de salut terrestre. En tout cas pas chez les personnes dotées des talents d'une Zetkin. Si l'on retrouve une telle ferveur en politique, c'est malheureusement dans les courants déments de l'intégrisme, que l'on voit se déchainer au Moyen Orient par exemple.

 

Ainsi Clara Zetkin apparait presque comme figure anachronique. De plus en plus incompréhensible. Au fur et à mesure que le monde de la révolution s'éloigne dans le passé. Les questions que l'on peut se poser est la suivante : peut on regretter l'oubli de ces exemples ? Ou doit on considérer que ces figures ne peuvent plus, de toute manière, dire grand chose aux générations de notre temps ?

 

Le mouvement ouvrier qui s'est réclamé de la mémoire des Zetkin et autres a donné dans le statuaire. Il a donc figé ces personnages héroïques dans le marbre froid, puis le béton, puis un plâtre pourrissant tombant en miettes. Les noms de rue inaugurés par des personnages conformistes, de la même trempe de ceux qui en réalité barrèrent la route à ceux qu'ils célèbrent formellement, ne leur font pas grand honneur. On aimerait revoir ces figures dans leur forme épique. Le cinéma depuis quelque temps s'y essaie parfois avec la résistance. Ainsi, le film, médiocre, sur les Aubrac.

 

Il nous reste l'Histoire, cependant, pour apprendre auprès d'eux, et nous sentir des liens.

 

Clara, témoin magnifique de l'ascension et de la chute ("Clara Zetkin, féministe sans frontière", Gilbert Badia
Clara, témoin magnifique de l'ascension et de la chute ("Clara Zetkin, féministe sans frontière", Gilbert Badia

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Biographie
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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