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12 août 2014 2 12 /08 /août /2014 00:13

Et donc... Susan Sontag est aussi une grande romancière.

 

J'aimais l'essayiste, l'intellectuelle engagée, j'aime désormais aussi la romancière, au sortir de la lecture du très ambitieux "en Amérique".

 

Un roman de facture on ne peut plus classique, très influencé par l'"âge d'or" du roman. Sans doute Mme Sontag a t-elle voulu écrire, sur la fin de sa vie, un de ces amples romans qu'elle dévorait enfant.

 

"En Amérique" conte le périple, d'inspiration réelle, de Marinah Z., la reine des théâtres polonais, partie à l'apogée de sa carrière avec quelques couples implanter un Phalanstère fouriériste en Californie. Rien que ça... Echouant, comme tous ceux qui ont essayé, et s'en remettant à ses talents de scène pour survivre dans le Nouveau Monde, refusant de rentrer en Pologne où l'attend un contrat à vie à honorer. Elle deviendra la plus grande comédienne, en anglais s'il vous plaît, de ce pays, et la concurrente de Sarah Bernhard. Elle acceptera quelques concessions à ses principes d'actrice européenne, mais parviendra à jouer Shakespeare dans tout le pays et à imposer sa voix encore fortement marquée de l'accent polonais, lors de tournées triomphales, après avoir connu la dèche au sortir de la période communautaire ratée, mais n'en retirant aucune espèce d'amertume ou de découragement.

 

Quelle intelligence, quel travail, et quel savoir-faire que dénotent ce roman !

 

Susan Sontag a plongé dans la Pologne de la fin du 19eme siècle, terre de ses ancêtres, puis dans l'Amérique post Lincoln, qui nous apparaissent extrêmement vivantes et crédibles. Nous abreuvant de tant de détails, de chair, qui donnent corps à un livre et font de la littérature un monde parmi les mondes.

 

L'écriture est classique, soutenue et limpide, mais l'auteure a recours à tous les styles. L'épistolaire, le dialogue, le flux de pensée ou de parole, une écriture chaotique d'amalgame d'évènements nombreux parfois, l'omniscience, la distanciation, la copie des journaux intimes... Cette alternance est extrêmement plaisante et convient à ce rythme effrené de la vie américaine où tout est transformation et croissance rapide. La conception du roman épouse le battement rapide de cette amérique foisonnante et fulgurante dans son développement.

 

L'expérience du phalanstère est un moment passionnant. On est partis surtout parce que le charisme de Marinah ne se laisait rien refuser, et que son enthousiasme ne cédait devant rien, sans trop y penser. La diva est une diva, et elle embarque son monde, à commencer par son mari, aristocrate et homosexuel honteux, et par un soupirant qui cohabitent en bonne harmonie. Marinah est leur épicentre.

 

L'expérience échoue, parce que personne n'a vraiment mesuré de quoi il s'agissait. On ne s'improvise pas pionnier aussi facilement. Il n'y a pas grand chose d'idéologique dans tout cela, si ce n'est de vouloir renoncer à la mesquinerie de la vie polonaise, quitter une Nation dominée par plusieurs autres, et à toucher du doigt cette amérique. Car ce n'est pas l'utopie qui attire, mais l'amérique sans doute. C'est à dire le possible, l'espoir, le passé qui ne colle pas aux basques. Cette griserie immense, sans limites. Peu d'égalitarisme, car Marynah emmene avec elle une domestique jamais sorti de son village, totalement ahurie devant cette vie... Drôle de fouriérisme. Le grand rêveur de la Passion organisatrice est une inspiration bien lointaine.

 

C'est un très beau roman sur le théâtre, sur le mystère de l'art aux Etats-Unis, sur ses relations avec la naissance d'une Nation et son esprit. L'art aux Etats-Unis sert plus que tout les valeurs de construction de cet immense melting pot. C'est aussi un livre sur les gens de théâtre, leur tendance à l'égotisme, leur incapacité à imaginer autre chose que de s'imaginer. On touche beaucoup à la technique du jeu, à la vie de théâtre. Sontag ne triche pas. Elle entre à fond dans ses matières : dans la culture potagère comme dans la vie villageoise polonaise. Créer un monde, ça se mérite.

 

Il y a cette très belle scène de début de roman, dont je me souviendrai je pense. Sontag a choisi son sujet. Elle se voit en Pologne, à l'époque. Elle est là, incognito, fantôme. Elle est dans un lieu où l'on fête quelque chose. Et elle découvre ses personnages un à un à qui elle donne un nom et un profil. Elle nous laisse profiter des délices de sa vie imaginaire, de sa capacité créative. Nous y sommes.

 

C'est avant tout, sans doute, une déclaration d'amour à la folie de l'amérique, à cette énergie qui en déborde, charriant mille laideurs et profusion de stupéfactions, osant tout, abandonnant et remplaçant à peu près tout, tournée vers le futur. Marinah pensait qu'elle voulait retrouver l'authenticité de la vie collective à la ferme, alors que c'est la conquête de l'espace illimité qui l'appelait sans doute. En une époque où (voir Thomas Piketty) l'Amérique est encore relativement égalitaire car terre de gens arrivés là sans rien, terre de puissante immigration, où chacun a d'abord le droit d'oublier le passé.

 

Avancer, espérer, vouloir être ailleurs encore et encore, se transformer inlassablement (comme le petit Piotr, le fils de l'actrice, qui devient bien vite Peter). Tels sont les désirs de ces personnages, à commencer par notre actrice. On est loin de cette célébration du présent qui revient fortement dans notre moment contemporain. Ecumer le monde, tel était alors, en cette époque d'optimisme d'avant la grande guerre, temps d'innovation ardente et de nouvelles frontières, l'esprit du temps.

 

Elle voulait l'avoir et elle l'a eue ("En Amérique", Susan Sontag)
Elle voulait l'avoir et elle l'a eue ("En Amérique", Susan Sontag)

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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