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7 août 2014 4 07 /08 /août /2014 20:34

J'ai passé mes vacances dans une région relativement désertique. Qui dit désert dit politique. Non pas parce que nous désertons la politique et qu'elle est un désert mais parce qu'elle est ce qui peuple le désert, ou si l'on préfère, ce qui permet de ne pas le regarder.

 

"Faire de la politique autrement", "refonder la politique" ou la "rénover", "redonner foi dans la politique", "trouver une solution politique", "redonner ses lettres de noblesse à la politique",, nia nia nia, etc.... je n'entends que ça.  Et on nous somme de nous occuper de politique, car n'est-ce pas, sinon, la politique s'occupe de nous. Mais ceux qui "font" de la politique, savent ils ce qu'ils invoquent ? J'en doute. Il est frappant de voir que jamais ils ne nous disent ce qu'ils entendent par là.

 

Qu'est ce que ce concept qui leur semble tellement évident ?

 

Donc j'ai eu envie de revenir à ce livre d'Hannah Arendt, qui pose la question radicalement au moins : mais "Qu'est ce que la politique ?". Je l'ai relu. Cette fois-ci, sans doute densifié culturellement, avancé dans ma réflexion, plus familier de sa pensée, et ayant entre temps lu l'Eneide de Virgile, élement essentiel de la réflexion ici développée, j'ai pu cheminer avec la philosophe. La première lecture avait été un rendez-vous un peu raté, ça arrive.

 

Ce qui conduit Arendt a écrire ces lignes c'est la conscience de la "crise de la politique". A vrai dire, en réfléchissant deux minutes, je me suis dit en reprenant l'ouvrage que la politique a toujours été considérée en crise, en tout cas depuis que "le Siècle" existe et qu'une opinion publique se préoccupe de politique. Arendt la voit en crise durant la guerre froide. Mais Hugo la voyait en crise après le golpe de Napoléon le Petit. Stendhal après la chute de Napoléon. Peguy a écrit "Notre jeunesse", un essai magnifique qui n'est que déploration de la crise de la politique. Et tous ceux qui ont été occupés de politique ont parlé de crise. D'ailleurs, la modernité est crise. Comme l'explique très clairement Myriam Revault d'Allonnes dans un récent essai sur "la crise". Mais cela ne veut pas dire que chaque crise ne le soit pas en elle-même, avec ses spécificités.

 

Un espace pluriel, un espace qui se tient entre nous

 

La politique, pour Arendt, découle de la "pluralité humaine". C'est d'abord cela. La conséquence de cette pluralité. Elle est liée à la différence entre nous. C'est un premier constat, et il est déjà radical, convenons en. Car on sait que cette pluralité file des ulcères à une bonne partie du monde. La politique, n'en déplaise à l'extrême droite, est de nature différente que la famille. Elle ne concerne pas les mêmes mais les différents.

 

Evidemment on remonte de suite a Aristote et à son animal politique. Mais Arendt nous demande de méditer ce que la notion signifie.  L'animal politique n'est pas politique par essence. C'est par la relation qu'il est politique.

 

La politique est donc un espace ENTRE LES HUMAINS fondamentalement.

 

Cela parait inutilement théorique ?

Songeons donc à la dérive biopolitique de notre temps, à l'obsession de nous changer, de discipliner les corps, de prendre soin de notre hygiène et de notre santé, de vouloir notre bien être, de se préoccuper de nos bonnes moeurs et de notre poids. N'est ce pas un dévoiement fondamental de la politique, de faire diversion, en s'occupant de changer les hommes plutôt que d'investir cet espace entre les hommes ?

 

Arendt craint la disparition pure et simple de la politique. Concédons que ses craintes étaient fondées. Il n'y a qu'a regarder ce qu'est l'Union Européenne. Mais en son temps, ce qui creuse son souci, c'est l'invention de la bombe atomique. La politique est devenue un monstre effrayant. Et la réaction humaine peut être de se retirer, d'ignorer la politique, et de souhaiter, autant que possible son affaiblissement. Réaction que la philosophe comprend, et moi aussi. La substitution de la bureaucratie à la politique n'est pas plus réjouissante, tout le monde en sera d'accord. En tout cas, la politique n'est pas consubstantielle à l'Humain. Ce n'est pas cela que dit Aristote quand il parle d'animal politique. Il dit que l'Humain peut vivre dans une Polis. Et d'ailleurs nous savons qu'une très grande part de la population, les esclaves en particulier, n'étaient pas de la Polis.

 

Changer le monde, changer les gens ?

 

Mais la politique de notre temps s'est préoccupé de changer les hommes plutôt que le monde. L'Homme moderne a pu être considéré comme cette chose à changer en profondeur, à partir du moment ou aucun critère transcendant ne vaut plus pour encadrer son jugement. Le jugement des hommes est laissé à lui-même, la politique va donc se recenter sur les gens plutot que sur ce qui est entre eux, les relie. Il faut donc s'occuper des gens : par le Lao Gai, la psychanalyse ou les décrets sur l'obésité, que sais-je ?

 

C'est là selon Arendt un grand dévoiement. Car outre le fait qu'il s'agisse d'une utopie (sanglante), la politique perd sa raison d'être : s'occuper du monde, et pas des gens. Car quand on met des hommes ensembles ils créent des choses, des institutions. Et c'est bien ce qui devrait préoccuper la politique. Non pas l'essence de l'humain, mais cette production là.

 

De la politique comme liberté, à la liberté comme but de l'action politique

 

Le sens de la politique, c'est la liberté. C'est évidemment difficile de le concevoir.... Car nous n'en avons pas tellement l'expérience, c'est certain...

 

Et nous pouvons légitimement nous demander si au contraire, la liberté ne commence pas là ou s'arrête la politique. C'est en réalité, depuis les expériences totalitaires, ce qui domine dans l'esprit des Hommes. La capacité de destruction universelle des gouvernements ne fait que rendre cette tentation plus forte.

 

Pourtant le sens de la politique, le sens de son invention, est bien la liberté. L'agir. Le seul miracle que nous pouvons attendre. Et les miracles existent en politique. Ca s'appelle l'inédit, simplement. Et l'inédit survient.

 

Quand le politique est défini comme tel, vivre dans la Polis EST la liberté. lSONOMIA c'est l'égalité devant la politique. La politique est liberté, liée à un espace, et qui commence avec le dépassement de la nécessité, donc qui n'est pas un besoin premier mais un luxe que finalement, on s'est peu permis dans l'Histoire.

 

La conception de la politique comme SE CONFONDANT avec la liberté s'est étiolée. Le concept d'Histoire a remplacé cette approche radicale de la politique.  La politique s'est vue chargée de la nécessité.

 

Cette fusion de la politique avec la liberté est liée à la pluralité dont on parle au début. Car comprendre le monde n'est possible que par la pluralité. Le monde ne peut être vu qu'en perspectives. Que par la pluralité des points de vue. La liberté n'est pas l'objectif de la politique, mais la politique elle-même.

 

Le christianisme pour nous occidentaux est un moment fondamental évidemment. Il est au départ foncièrement anti politique on le sait.  La bonté est la voie un point c'est tout. Et puis il y a ce gros malin de Saint Augustin qui remanie tout cet ensemble génialement. La politique devient l'affaire d'un petit nombre, les multitudes ayant d'autres chats à fouetter.  La construction moderne, et celle de l'Etat, se concentre autour de la protection de la vie afin de permettre la libération des forces productives. La liberté est donc devenue un objectif de la politique, et non sa définition même.

 

La politique pour nous, veut construire des hommes libres, elle n'est pas la manifestation de la liberté elle -même.

 

Cette idée me parait incroyablement féconde ! Une foultitude d'exemples viennent à l'esprit, comme la méfiance à l'égard des contre pouvoirs, éradiqués, au profit de l'action socio culturelle-participative, visant à "libérer".

 

Ce n'est qu'a de très rares exceptions (la révolution française, la Commune, les conseils ouvriers hongrois, Hannah Arendt est conseilliste, comme Rosa Luxembourg une de ses figures tutélaires) que la liberté reprend le visage de l'égalité politique, c'est à dire de la possibilité pour tous de gouverner.

 

La plupart du temps, depuis Athènes et Rome, la politique s'est identifiée à l'Etat, spécialisé, aux professionnels et représentants, chargés de la politique, et dont les progrès constitutionnels doivent nous protéger. La liberté politique est remplacée par la protection de la liberté contre le politique.

 

Se protéger de la politique ?

 

En monopolisant la violence légitime, censée nous protéger, préserver nos libertés, l'Etat est parvenu jusqu'au point où la politique est une menace. La puissance de la violence potentielle dans les mains de l'Etat est telle qu'elle peut faire disparaitre l'humanité, et la politique.

 

La tentation alors est de se débarrasser de la politique.

 

Sans doute Arendt touche elle là une des raisons peu explorées de l'acceptation de la révolution néolibérale. Pour la plupart d'entre nous, rien ne peut être pire que cet Etat monstrueux. N'oublions pas que la révolution des marchés commence au début des années 70, quand les deux mastodontes nucléaires face à face paraissent deux géants insensés pouvant éradiquer la vie de la terre d'un coup de stress.

 

Le destin de la guerre est aussi une cause puissante qui menace toute politique. La guerre depuis la première guerre mondiale est redevenue ce qu'elle a été dans des temps anciens : une guerre d'anéantissement. Ce n'est plus simplement la poursuite de la politique. La poursuite de la politique aboutissait à un équilibre nouveau, avec le vaincu, et donc à la reconnaissance du vaincu. L'anéantissement, que les régimes totalitaires ont imposé (Guernica est peut-être la ligne de départ, et on a inventé la bombe atomique pour éviter qu'Hitler ne la trouve avant et s'en serve) comme la nouvelle forme de la guerre, vient percuter le sens même de la politique, en remettant en cause cette "pluralité" qui est la source.

 

D'Athènes à Rome, la naissance de la pluralité politique

 

Qu'est ce que cela signifie pour la politique ? La guerre de Troie finit par la destruction de Troie. Mais Homère, par son épopée, reconnait les vaincus. Les vaincus entrent dans l'Histoire. Achille et Hector sont deux Héros. L'Illiade envisage les choses de points de vue opposés, c'est à dire par la reconnaissance de la pluralité indispensable. La Polis est donc fille d'Homère. L'agora est le campement de l'Illiade, mais permanent, et occupé par la discussion. Achille est le modèle de l'Homme Libre grec. Et pourtant il est troyen.

 

Un fait majeur, et c'est en cela que lire l'Eneide de Virgile est une clé, est que les romains se sont considérés comme les descendants de Troie, par l'intermédiaire de l'odyssée d'Enée. Rome , la toute puissante Rome, est bâtie par les vaincus salués par les grec Homère. L'anéantissement n'a pas eu lieu, et c'est ce qui a permis à la pensée du pluralisme d'exister à Rome, et de féconder la politique. Les romains ne se séparaient pas des grecs, les ennemis de leurs ancêtres.

 

C'est ainsi que le monde naît en tant que monde. Par le pluralisme des peuples. Le pluralisme reconnu des points de vue, et donc le commun, même entre anciens ennemis. Une idée neuve qui est bien vieille. Rome d'ailleurs, a fait de la notion de pacte de réconciliation un fondement de sa vision du monde. Rome n'a cessé de s'allier avec les battus de ses batailles. Jusqu'a devenir un Empire ingérable. Nous sommes fascinés par Rome, parce que nous savons que cette tentative d'unification progressive intégrale n'a plus beaucoup de chances de survenir. Nous ne voyons pas Athènes de la même manière, car Athènes repose sur la délimitation, non sur la Loi romaine comme contrat, alliance.

 

L'expérience de l'anéantissement, ainsi, vécue au XXeme siècle, a préparé la chute de la politique. On a compris que la politique n'était plus reconnaissance de la pluralité. Vaut mieux s'en protéger.

 

Face au désert

 

L'action politique apparait donc simplement absurde.

 

Je ne peux m'empêcher en associant "absurde" et "absence de réciprocité" de penser au prophétisme de Kafka quand l'arpenteur du Château ne parvient pas à trouver un interlocuteur dans ce Château qui l'a pourtant fait venir au village.

 

Le dernier chapitre du livre, sur le désert qui vient, non seulement parce que Dieu y est à l'état de squelette, mais aussi car nous avons abandonné la liberté politique, est absolument magnifique. Mais Arendt ne finit pas sur ce constat tragique. Elle relève la tête et pense qu'il est possible d'imaginer un monde plus humain plutôt qu'un désert simplement absurde que nous nous evertuons à supporter par la psychanalyse ou en fuyant. Car l'inédit est la règle de l'Histoire, comme la venue de nouvelles générations. C'est une lueur indéniable.

L'espace entre les hommes ("Qu'est ce que la politique ?" Hannah Arendt)
L'espace entre les hommes ("Qu'est ce que la politique ?" Hannah Arendt)

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Philosophie
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Cynthia 13/11/2014 23:50

Wow. Tout simplement

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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