Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 décembre 2014 6 13 /12 /décembre /2014 07:58

La grande crise du capitalisme, déclenchée par l'explosion de la bulle spéculative, de 2008 a été l'étincelle déclenchant des mouvements massifs d'expression populaire dans le monde entier, aux sorts différents. Sandra Laugier, philosophe, et Albert Ogien, sociologue, y voient, dans "Le principe démocratie, enquête sur les nouvelles formes du politique", un phénomène qui n'a rien d'une poussée épidermique mais préfigure sans doute une profonde réactualisation du politique. Mais le temps du politique n'est pas celui de l'actualité ou un tweet chasse l'autre. C'est le temps long du changement social.

 

Ces mouvements conduisent en effet  la politique (activité séparée, impliquant l'Etat, les parti, la loi... L'institutionnel), et le politique (ce qui nous relie) à se percuter. Par delà leurs différences, comme une grande vague mondiale, ces mouvements sont venus interroger la scission entre le et la politique, et dire que l'activité politique avait pour objet : le politique lui-même. Ce qu'Hannah Arendt a beaucoup développé dans son oeuvre (de manière étonnante cela n'apparait que dans une note de bas de page).

 

Ces mouvements avaient tous un mot d'ordre commun, subsumant tous les autres : démocratie. La démocratie réelle, égalitaire, est devenue la revendication du mouvement social mondial. Et cela a une profonde signification.

 

Ce mot de démocratie est devenu l'enveloppe générale qui regroupe les exigences de dignité, de transparence, de maitrise de son destin, de défense des droits sociaux, d'accès à l'éducation ou à un niveau de vie correct. La conscience se généralise que pour parvenir à vivre mieux, c'est le politique lui-même que l'on doit mettre en question, dans sa substance.  La demande, et surtout la manifestation dans les faits de la démocratie réelle, suppose que nous ne sommes pas en démocratie. Qu'elle est une ombre sur la caverne. Des faits divers spectaculaires, impliquant des individus, comme Assange ou Snowden renvoyaient à la même tonalité.

 

Même les mouvements réactionnaires, comme "le printemps français" ou le tea party , ou les intégristes de tous poils, n'ont plus que cette démocratie en bouche.

 

Les mouvements du printemps arabe, de Londres, du Chili, d'Espagne et de Lisbonne, de Turquie, ont tous veillé à une triple exigence : pas de leader, pas de programme pré défini, pas d'affiliation partisane. La référence fut partout l'égalité entre les individus, et la prise en compte, à égalité, de la parole de chacun, qui pèse autant que celle de n'importe qui, et se trouve le mieux placé pour dire ce qui lui convient. Les mouvements avaient en commun une detestation du pouvoir.

 

La non violence a été aussi une visée de tous, sauf exceptions. Pour des raisons stratégiques, apprises chez Ghandi, mais pas seulement.

 

Aussi parce que l'idée qui importe désormais, c'est celle de l'ici et maintenant. De vivre une "expérience", c'est à dire de commencer à changer les choses directement, en se changeant au passage. C'est très important, et c'est une leçon de sagesse que les auteurs ne reprennent pas sous cette formule, mais je l'utilise : les moyens de l'action en orientent les fins. C'est la grande leçon du XXeme siècle. Et jacques Rancière, cité, dit :

 

"on ne réalise l'égalité pour autant qu'on part de l'égalité".

 

On dit que ces mouvements ne représentaient rien parce que les élections les ont balayées (pas toujours cependant). Mais c'est oublier selon les auteurs que nous ne sommes pas dans les mêmes registres. Ce qui s'est joué dans les mouvements et ce qui est dit dans l'urne ne sont pas forcément connectés. Ce sont des rationalités différentes.

 

Ces mouvement s'inscrivent dans un "travail politique" incessant de la société, qui peut avoir un impact profond. Ainsi mai 68 a donné lieu a un parlement écrasant à droite, mais qui nierait que ce fut une bifurcation historique ?

 

La pensée critique est divisée sur l'analyse de ces mouvements. Un Alain Badiou n'y voit qu'une illusion renforcée sur la démocratie et une absence de discipline qui ne mène à rien. Ce qui n'est que la réactualisation de son léninisme. Negri et Hardt y voient le départ d'un travail des "multitudes" qui se constituent en sujet politique, et qui "destituent" (les marchés, les Etats, les vieux partis) avant de "constituer". Mais ils restent dans cette idée que la politique c'est un projet, une stratégie, de l'institutionnalisation. Jacques Rancière semble avoir approché de plus près ce qui se passe. Pour lui, la politique c'est rendre visible ce qui ne l'était pas, changer la destination d'un lieu, faire surgir le muet, briser une assignation. La démocratie est ainsi un éternel débordement.

 

Pour les deux auteurs, proches de Rancière sur ce point, ces mouvements sont de la politique en acte, la réactualisation vivante de la démocratie, l'affirmation du politique en tant que tel, et en tant que manifestation de l'égalité. Un "cogito" cartésien collectif. Nous sommes, et nous sommes égaux. Donc ces mouvements font de la politique sur la politique.

 

En particulier, en ressortent des idées nouvelles sur la politique : celle de l'injustice démocratique. Le constat de la condamnation au silence de certaines populations, qui surgissent sur la scène.  Celle aussi, qui a été traitée par les penseurs sous le terme de "care" (pas la version de Martine Aubry, qui parle de société du soin, soit un ripolinage de l'Etat social). Le care c'est un appel au changement de regard. C'est l'attention au particulier. A la voix de chacun.

 

Il y a dans ces mouvements l'idée, on l'a dit d'"expérience". Le philosophe qui revient fort, John Dewey, parlait de la démocratie comme "enquête". Nous serions une communauté d'enquêteurs qui partent de ce qu'ils sont et essaient ensemble de surmonter des problèmes (cela me semble déboucher sur le principe délibératif). Je pense aussi à l'éthique orwellienne fondée sur l'enquête, ou aux anthropologues, êtres sans préjugés.

 

Au souci du particulier correspond le souci du détail. Ces mouvements ont cherché des procédures les protégeant de la dérive personnelle, de la loi d'airain de l'oligarchie, mais aussi leur permettant de conserver leur unité. L'unité dans le pluralisme radical. Le mouvement le plus large ("les 99 %) dans le respect maximal de l'autonomie.

 

(Ce n'est pas un hasard si Sandra Laugier est une spécialiste de Wittgeinstein. Dont elle effectue aussi une lecture politique. Ainsi dans ce livre voit elle les mouvements manifester un souci du langage, de la parole d'autrui, un effort d'écoute et de rapprochement, qui évoquent l'éthique du philosophe allemand.)

 

Ces mouvements n'ont pas demandé la disparition de la politique en tant que telle. Mais l'ont violemment interrogée. Et en ont demandé le mariage avec LE politique. Là est le fait majeur, mondial, qui selon les auteurs fera florès. Car il repose sur une puissante lame de fond : l'individualisation, alliée au niveau élevé d'éducation à la remise en cause des hiérarchies et des monopoles d'information, à la frustration des jeunesses éduquées et connectées.

 

C'est donc un essai éclairant, capable de resituer des évènements parfois contradictoires dans une perspective, qui plus est optimiste. Les auteurs parient sur une repolitisation du monde, mais qui passe par la subversion de la politique telle que nous l'avons envisagée jusqu'à présent, c'est à dire cristallisée dans un éventail institutionnel.

 

Un regret sur cette lecture est qu'elle consacre peut-être trop de temps à des enjeux théoriques et scolastiques un peu pointus (autour de l'éthique par exemple) au lieu d'explorer (le livre est pourtant une "enquête") les moyens évoqués, utilisés par ces mouvements pour faire de la politique l'enjeu de la politique.

 

Un autre regret est d'avoir mis de côté la production. Mais aussi la culture. Si on parle du politique, alors ces deux dimensions (ce qui nous permet de survivre ensemble et ce qui donne du sens à notre existence) sont fondamentales dans la réflexion sur le politique à venir. Le renouveau timide, mais réel, de la question de la démocratie économique, de la démocratie dans l'entreprise (à travers l''economie sociale et solidaire, même si elle ne porte pas le fer dans le coeur du système mais compte sur sa séduction), n'a pas sa place dans la réflexion des auteurs. Or, c'est sans doute la frontière politique décisive dans le monde libéral qui est est le nôtre.

De la politique au politique ( "Le principe démocratie, enquête sur les nouvelles formes du politique", Sandra Laugier, Albert Ogien)
De la politique au politique ( "Le principe démocratie, enquête sur les nouvelles formes du politique", Sandra Laugier, Albert Ogien)

Partager cet article

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com
  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
  • Contact

Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


ete2010-035.jpg

 

 

D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

Recherche