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1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 23:19

" Au delà du principe de plaisir" de  Sigmund Freud est tout sauf un livre de sagesse qui nous demanderait de nous hisser au delà du désir et de ses impasses.

 

Pas le genre de la maison.

Tout le propos du freudisme échappe à cette logique de la sagesse, qui emplit les tables des librairies. Freud n'a nullement envie de nous livrer des recettes de bonheur à base de mots. Il veut comprendre, et pense que la compréhension libère, quoi qu'il en soit, même si elle est douloureuse. Même si ça le chagrine, il le veut. Comprendre.

 

Ainsi dans cet essai post premiere guerre mondiale, il travaille, alors dans une phase difficile personnellement, une nouvelle idée, qui sera une bifurcation dans la psychanalyse. C'est là que Thanatos entre en scène, doucement. Jusqu'au pessimisme le plus sombre du "malaise dans la civilisation" où Thanatos devient irrésistible et difficilement contenu par la culture.

 

L'actualité sinistre (guerre à Gaza, guerre en Irak, en ukraine...) nous inciterait aisément à conclure que décidément, cet humain est enclin, par nature, à la haine, à la passion de tuer, de semer la désolation et la mort. La question que pose Freud dans cet essai a taraudé les philosophes, et elle n'est pas tranchée. La haine est elle le résultat de l'Eros brisé ? Bref une perversion de frustré. Ou est elle une tendance autonome en nous ? Voire dominante. Y a t-il quelque chose en nous, avant même tout refoulement de nos pulsions sexuelles, qui expliquerait l'attirance pour la destruction ?

 

Tout commence par une histoire d'enfant qui joue. On sait que c'est le neveu de Freud mais il ne le dit pas. Il joue à envoyer un objet au loin et à le récupérer en tirant sur une ficelle accrochée.... Tout cela accompagné de sons. C'est le "for-da", une observation simple que Freud interprète pour en faire une clé des esprits.

 

Freud en est conduit à reprendre sa théorie. Le principe de plaisir est certain. Il se traduit par une régulation de l'excitation du métabolisme. On vise à l'équilibre. Le principe de plaisir est contredit par la necessité de différer, à laquelle nous nous accomodons. Nous devons accepter que le plaisir ne soit pas constant.

 

Ainsi cet enfant qui joue avec ce fil et cet objet, que fait il ? Il repète, pour le digérer en somme, la frustration créée par la séparation avec sa mère. C'est la "contrainte de répétition". La symbolisation de ce qui est déplaisant est un moyen de vivre ce déplaisir sans trop de dégâts.

 

C'est cette contrainte de répétition qui s'exprime dans le trauma. Dans les cauchemars sans fin des rescapés de guerre. Revivre la douleur est un essai pour enfin la domestiquer. Fracassé par le choc, le traumatisé essaie de réunifier sa psyché par cet exercice.

 

Ce qui est douloureux pour nous autres humains, c'est que si l'angoisse nous protège des menaces extérieures d'une certaine manière, en guise de préparation ("il y a quelque chose dans l'angoisse qui protège contre l'effroi"), rien ne nous protège des attaques intérieures. Nous essayons donc de réagir à ces attaques intérieures, comme si elles étaient extérieures. C'est le lot des névrosés. La répétition est une tentative d'absorber ces attaques, que l'angoisse n'a pas amorties.

 

La projection à l'extérieur des troubles, est aussi une tentative de cet ordre : faire comme si l'attaque était extérieure.

Mon malaise, c'est la faute à mon voisin. Une projection si familière à notre temps.

 

Mais Freud en vient à considérer qu'à coté des pulsions de vie, sexuelles, qu'il a identifiées, un autre mouvement est en nous. La pulsion de vie, de plaisir, vise le calme. Chacun est un être pour la mort. Le but de toute vie est de revenir à l'état de calme absolu d'avant la vie. Le but de la vie est la mort. Comme le but de l'acte sexuel est la "petite mort" (interprétation personnelle). Il y a quelque chose en nous qui aspire à revenir à l'absence de tension. La mort en vient donc à s'intégrer à ces compulsions de répétition. Ne dit on pas que l'usager de drogue se tue à petit feu, ou se suicide continuellement ?

 

Quel délice de suivre cet immense esprit, qui voyage des enseignements de la biologie à la philosophie ("le banquet" de Platon, réinterprété à travers la pulsion de mort), Kant ou Schopenhauer, y mêlant ses constats empiriques !

 

Ce qui est admirable chez Freud c'est son honnêteté intellectuelle. Il doute sans cesse et étale complètement ses interrogations sans fin. Il avoue ses limites, concède que ce qu'il écrit n'est qu'hypothèse et il est lucide sur sa place de penseur dans le flux du temps, forcément à une place provisoire.

 

Ceux qui le critiquent en le singeant en gourou dogmatique ne l'ont pas lu une seconde. C'est un esprit terriblement rationnel, logique, mais qui accepte le caractère de carrefour incertain de la pensée. Il n'est pas sceptique, car il prend le risque d'affirmer, de proposer, veut avant tout aider des gens qui souffrent, et il faut bien se décider pour agir. Mais sa capacité à revenir en arrière, à remettre en cause ce qu'il a écrit, à accepter de repenser et encore repenser, est tout à fait impressionnante. Et sans doute unique en son temps. Il y a du Montaigne chez Freud, même si Montaigne bascule plus souvent dans le scepticisme. Zweig aimait passionnément les deux. 

 

Quant à se prononcer sur la dualité ou non entre le principe de plaisir et le principe de mort, invariablement liés à la vie humaine, je ne le saurais. D'autres (Jung) ne voient en nous qu'une pulsion de vie, frustrée ou pas, sous influence Nietzschéenne. On peut aussi voir le mal en rousseauiste, comme une déformation. Ou comme Arendt, comme vide de la pensée. Spinoza lui voit du désir de vie, qui lorsqu'il est frustré  ou trompé peut devenir passion triste. 

 

Non, je ne saurais pas me prononcer en tant que lecteur, même si certaines pensées me séduisent. Il semble juste que des humains peuvent être des gens exceptionnels, d'autres des producteurs d'horreurs. D'autres un peu des deux. Et d'autre aucun des deux. Donc, ce que l'humain peut, les autres humains doivent un jour l'étendre. Y compris les plus heureuses surprises.

 

Pourquoi réfléchir seulement à partir du "mal" après tout ? Pourquoi ne se demande t-on pas pourquoi, malgré Thanatos en nous, l'amour peut prévaloir, même dans le pire climat d'agression ? Et si l'humain n'était qu'une palette de potentialités indécidées, trouvant ensuite un chemin dans le monde ?

 

 

Eros aigri ou versus thanatos ? ("Au dela du principe de plaisir", Sigmund Freud)
Eros aigri ou versus thanatos ? ("Au dela du principe de plaisir", Sigmund Freud)

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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