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7 décembre 2014 7 07 /12 /décembre /2014 11:45

François Xavier Bellamy est Maire Adjoint, figure montante de l’UMP, et « philosophe » (c’est-à-dire qu’il a des diplômes… On est en France. En france on est "philosophe" quand on a un diplôme (agrégé, normalien) et qu'on publie. Alors on se dit "philosophe". En vérité, on écrit de la philosophie. D'ici à se prétendre philosophe...).

 

J’ai lu « Les déshérités », essai catastrophiste sur la prétendue disparition de toute transmission dans notre pays, qu’on nous dit comme l’acmé de la pensée de droite "républicaine" (vous vous demandez ce que ce terme signifie ? C'est un mantra. Censé apaiser. De la sophro). J’ai trouvé un poncif réactionnaire certes plus prudent et nuancé que les zemmoureries en cours, encore que donnant même dans le point Godwin (le rapprochement entre la méthode globale de lecture et les autodafés nazis, fallait oser, il l’a fait sinueusement…).

 

Tricherie sur l'objet

 

Cette énième variation déclinologue, qui avance sous les auspices du bon sens, machine à flatter les vieux militants UMP croisés dans les salles des fêtes (« ah c’était mieux avant »), pèche comme toujours par des escroqueries de préalable à la réflexion. La pensée insincère procède toujours par la désinvolture initiale : elle ne définit pas son objet avec rigueur, de manière à pouvoir dire ce qu’elle veut. Elle refuse d’affronter le débat en construisant de fausses évidences.

 

Ce garçon ira loin en politique !

 

Ainsi Bellamy procède de la même manière que tous les déclinologues, dont le plus talentueux reste tout de même Finkielkraut. Ils considèrent la société comme un homme qui avance sur un chemin temporel. Cet homme va bien, va mal, ou va mieux, ou plus mal. Mais on considère que c’est le même homme.

C’est là l’escroquerie.

 

Car la France rurale d’autrefois, la France industrielle d’antan, la France à quelques dizaines de milliers d’étudiants d’autrefois (ou même celle de mai 68 avec ses 200 000 étudiants), n’a rien à voir avec la nôtre. Ainsi les comparaisons n’ont aucun sens si on ne comprend pas qu’on ne parle plus du même objet. Prenons un exemple simple : oui on était super bon en latin il y a un siècle, mais il n’y avait pas le XXème siècle à apprendre en Histoire… Et avouons que ça nous occupe pas mal !

 

Comparaisons, pièges à cons pour revenir à ce « maudit » 68 ….

 

Sans doute certaines connaissances ont régressé, et c’est un souci parfois (ou d’autres fois non, par ailleurs). Mais Bellamy, comme les autres pleureuses passéistes ne voient que la colonne débit. L’apprentissage des langues étrangères par exemple, a décollé, même par rapport à ma génération de quadras, et ne parlons pas de nos parents. Mais ça ne les arrange pas de le voir. De même l’apprentissage de l’informatique, ça ne compte pas. Or, ça mobilise les élèves et le système d’enseignement. Le sport n'existait pas à l'école autrefois. Et il est heureux qu'on ne découvre plus à vingt ans que les enfants ne sont pas livrés par des cigognes.

 

Les problèmes il y en a. Mais les problèmes culturels avant tout, ça se déplace. Autrefois, il y avait peu d’étudiants, maintenant il y en a beaucoup. Mais on peut s’interroger sur le niveau général des étudiants. Sauf que l’échelle n’a rien à voir. On ne parle pas du tout du même monde.  Quand les étudiants n’étaient qu’une minorité issue des élites économiques françaises, sauf exception, alors certes ils étaient brillants. Mais ils n’étaient pas nombreux. Bellamy a-t-il pris le temps de recenser les brillants de nos générations ? Il y en a.

 

Pense t-on que la connaissance du monde ait reculé dans les classes populaires ? Certainement pas. La mondialisation, rouleau compresseur nous transformant en marchandise, a ceci de positif toutefois qu’elle nous permet d’entendre parler du monde entier (avec des effets pervers aussi, comme la paranoïa). Mais préférait-on la culture française qui croyait que le monde s’arrêtait à la liste des préfectures apprises par cœur ? L'ouverture d'esprit a progressé. Il est loin le temps d'OSS 117, et Monsieur Bellamy en garde la nostalgie.

 

On est moins bon en orthographe, certes (l'ortographe en elle-même n'a pas grand sens à mon humble avis, c'est la grammaire qui en a. Et le sens. Le sens ne dépend pas de deux "l" ou deux "t" non plus), mais sur beaucoup d’autres plans les connaissances se sont approfondies, ne serait-ce que parce que le savoir s’est déployé lui aussi. La physique n'a plus le même sens. Le monde d'aujourd'hui a tellement changé qu'il est compliqué, adolescent de se plonger d'abord dans Zola parce que ce n'est pas familier. Oui, et alors ? On peut procéder autrement, et c'est là que le débat devrait commencer.

 

Un pseudo mouvement uniforme

 

Bellamy en outre fait comme si son déclin était général, uniforme. Les inégalités n’existent pas. Tout le monde est peu ou prou en déclin. Ce qui est faux évidemment. La réalité est très hétérogène, voilà ce que l’honnêteté réclame. Alors que l’illettrisme guette ici, l’esprit de compétition qui fait qu’on gave les enfants de devoirs en CP guette là.  Nous assistons à une atomisation au sein de la massification, sans doute, avec des aspects très contradictoires.

 

Surtout Bellamy prend bien garde, pour préserver l’ordre social, de masquer les causes profondes des difficultés réelles de l’éducation contemporaine. Il les impute au pédagogisme, et à ses sources idéologiques. Si on peut toujours discuter des questions pédagogiques, et pas forcément d’ailleurs dans le sens de Monsieur Bellamy (pour ma part, ce que je reprocherais à l'école est d'essayer de scupter un être moyen plutôt que de cultiver les singularités), l’essai ignore ridiculement l’apparition des écrans qui a tout bouleversé, l’accélération du progrès technique au cours du siècle qui a suscité une crise de la culture, de la transmission

 

Le mot "consommation", qui est le vrai sujet, car la vraie concurrence à l'effort éducatif, par l'opium de l'immédiateté, n'est utilisé qu'une ou deux fois. On ne peut pas défendre le modèle capitaliste offensif et critiquer ses aspects culturels... Ca ne se ferait pas. Alors on s'en prend à la culture elle-même, et à ses pseudos dévoiements.

 

Quant à l’accès à l’information, oui il change la donne. Cela ne veut pas dire que la transmission soit obsolète, loin s’en faut, mais on ne peut plus la concevoir comme avant, cela c’est sûr. Lorsqu’un professeur a publié sur internet son cours, venir en amphi l’écouter le lire n’a que peu de sens. Monsieur Bellamy ne comprend pas cela ? Pour un philosophe ?

 

Comme toujours, toute réflexion a ses aspects positifs. Bellamy rappelle que l’éducation a une part de violence, de subi, qu’il faut accepter. C’est indéniable. Que l’expression à tout prix ne doive pas remplacer l’étude des acquis géniaux de l’humanité, je souscris. Que la perte du texte, du temps consacré aux longs textes, soit triste, j’en suis d’accord, moi qui aime plus que tout les livres, jusqu’à lire entièrement l’essai prévisible, démagogique (toutes les générations conservatrices ont trouvé en vieillissant que les jeunes étaient des crétins par rapport à eux. Le Maire adjoint flatte ses électeurs) et bourré de poncifs de Bellamy (qui écrit bien, reconnaissons lui cette qualité, allez).

 

Mais quelle outrance de penser qu’on n’apprend plus rien à l’école, qu’on ne fait plus d’Histoire (ma fille de 10 ans me parle de la Renaissance, de la Révolution à table, elle dévore les livres, elle fait du théâtre à l'école, et sa classe a réalisé un spectacle époustouflant autour de Joséphine Baker), que nos enfants seraient incultes à cause d’une école qui hait le savoir (mon fils savait compter jusqu’à cent en grande section de maternelle, ce dont j’étais bien incapable). Les évaluations sont légion, ce qui prouve bien qu'on apprend, et qu'on vérifie qu'on apprend.

 

Le débat sur l’école d’aujourd’hui, complexe, compte tenu de la diversité des élèves, du fait que les supports du savoir se sont multipliés, que l’école n’a plus du tout le contrôle sur la culture qu’elle avait autrefois (la télévision, la radio, internet sont là, petit détail que Bellamy n’a pas remarqué….), qu’elle ne peut pas promettre l’ascension sociale ou même l’intégration car les diplômés se retrouvent précaires et sous rémunérés, qu’elle devient hyper sélective dans un contexte de lutte à outrance pour les places à la sortie…. Ce débat mérite mieux que les caricatures déclinistes, qui font mine d’oublier les bases mêmes de la réflexion historique et sociologique : d’abord on se demande de quoi on parle. Et l’école d’aujourd’hui n’éduque pas le même enfant qu’autrefois. Le parent n’est plus le même. La société n’est plus la même. Aux enjeux d’aujourd’hui doivent s’appliquer nos efforts de critique, et non pas en référence au monde de Marcel Pagnol qui n’existe plus.

 

Nombrilisme lettré et anachronisme

 

Dans la méthode de pensée de Bellamy, on trouve aussi un élément caractéristique de la bourgeoisie cultivée : l’ethnocentrisme intellectuel. Ainsi j’ai failli rire tout seul en constatant qu’il bâtit son argumentaire sur « trois chocs » qui selon lui ont brisé la transmission…. Quels sont ils ? …. Descartes, Rousseau, et Bourdieu…

 

Descartes, avec son « je pense donc je suis », qui est une remise en cause de tout ce qu’on a appris est pour Bellamy le premier responsable du démantèlement de la culture. Rousseau poursuit avec son homme de nature qui serait perverti par l’éducation. Et Bourdieu, en dévoilant le caractère truqué de l’école, aurait culpabilisé tous les enseignants, pétrifiés derrière leur miroir renvoyant l’image d’un oppresseur chargé de reproduire les classes sociales.

 

Pour Bellamy, donc, ce sont les auteurs qui fabriquent le monde. Un postulat typique d’un professionnel de la pensée. Ce qui compte pour lui compte pour le monde entier. L’idée que le système d’éducation soit avant tout un système à analyser en cohérence avec le fonctionnement économique et social, lui passe par-dessus la tête.

 

De plus, quelle contradiction flagrante !!!! Si plus personne ne lit, plus personne ne s’intéresse au passé, comment se fait-il que Descartes, Rousseau, Bourdieu, soient si nocifs ? Leurs effets délétères auraient dû être dissous depuis longtemps dans la grande mare putride de l’ignorance.

 

Roland Barthes, et d’autres, en prennent pour leur grade…. Il y a vraiment de quoi se tordre….. Les gens qui lisent Barthes seraient donc convaincus de la nécessité d’abandonner toute culture…. Oui, c’est cela, oui… Les gens qui s’abrutissent devant Koh Lanta (le maire adjoint UMP philosophe n’a rien à dire contre TF1) ont dû être pervertis par Barthes, c’est évident…

 

Par ailleurs, Descartes et Rousseau ça date un peu…. Bellamy ne se demande pas un seul instant comment un pays a pu construire un  système éducatif après eux…. Alors qu’ils étaient beaucoup plus influents que maintenant, notez… On est donc en plein anachronisme historique. On dirait du Michel Onfray de droite.

 

Le déclin des déclinologues

 

Une telle offensive réactionnaire a de quoi effrayer. Remettre en cause Bourdieu, pour justifier les inégalités, c’est logique de la part d’un élu conservateur pour qui chacun mérite ce qu’il a un point c’est tout (ce qu’un Piketty fracasse avec son livre sur le capital, qui démontre que le passé compte plus que tout dans notre société). Mais remettre en cause Descartes et Rousseau, c’est autre chose… C’est la nostalgie maurassienne médiéviste. De l’époque où on disait : écoute, obéis, ne remets rien en cause, et tais toi. L’âge moderne nait avec le cartésianisme, l’audace d’utiliser sa raison. C’est pour le déclinologue, un scandale dont on ne se serait pas remis. Mieux valait la certitude obscure de l’âge médiéval. Les gens se tenaient bien. C’était beaucoup mieux.

 

Nous avons là un symptôme effrayant de l’évolution idéologique de la droite française.

 

Pour ma part, je pense qu’ils serait profitable à chacun de se plonger dans la logique cartésienne, de déguster les confessions de Rousseau et de méditer son programme éducatif sans doute insuffisant mais qui est une pièce indispensable de la réflexion sur l’éducation, qui ne consiste pas à répéter des prières dans une église. Et je ne saurais trop conseiller de lire Bourdieu, qui pour mon cas personnel, a été déterminant pour comprendre certaines violences sociales, d’autant plus efficaces qu’on en fait porter la responsabilité, par magie, à ceux qui les subissent.

 

Je préfère  en tous les cas ces auteurs, leurs limites, je préfère l’incertitude de l’époque, accepter que les solutions d’hier ne sont plus celles d’aujourd’hui, avec toute la tension supposée, que ce que nous propose Bellamy. C’est-à-dire rien. Des images d’Epinal. Sa deuxième partie s’appelle « refonder la transmission », mais il n’y a nulle refondation proposée. Il suffirait de revenir en arrière et de faire comme si rien n’avait changé. De se croire dans le monde du Petit Nicolas et des Choristes. Voilà, ce qu’est capable de proposer l’intellectuel montant de la bourgeoisie politique de notre pays.

 

On est loin de Peguy…. Comme quoi le fameux « déclin » frappe aussi les déclinistes.

C'était mieux avant jusqu'à la nausée (François Xavier Bellamy, "les déshérités")
C'était mieux avant jusqu'à la nausée (François Xavier Bellamy, "les déshérités")

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Oeuvres politiques
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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