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17 décembre 2014 3 17 /12 /décembre /2014 21:34

J'éprouve comme beaucoup une certaine fascination triste pour les faits divers, inutiles, poisseux aussi, et tellement intriguants. Ils m'écoeurent mais j'ai toujours le sentiment qu'ils disent quelque chose d'essentiel. Leur caractère exceptionnel n'est pas fortuit. C'est une des raisons qui m'ont attiré autour de mes vingt ans vers les surréalistes. J'ai trouvé chez eux l'aveu de cette fascination, et une familiarité envers ma manière de ressentir ces faits. J'ai cru aussi les percevoir chez Duras, tant critiquée, qui écrivit "sublime, forcément sublime" à propos de la maman du petit Gregory.

 

Les éditions Jean Michel Placé éditent des anthologies surréalistes autour de thèmes. L'un d'entre eux est consacré au "Fait divers surréaliste". Le mouvement surréaliste, naissant dans les années vingt se prolonge jusqu'aux années soixante. Il est donc à cheval sur deux périodes d'approche du fait divers. Une approche au départ purement morale. L'acte est diabolique, un point c'est tout. Cette hypocrisie révulse les surréalistes, et leur réponse n'en est que plus provoquante et sans retenue. L'après guerre va voir monter les tentatives d'interprétation, sociologiques, psychologiques. Bref le fait divers apparait aussi comme symptome. Mais ce n'est pas le propos du mouvement que d'analyser. Les surréalistes proposent une autre vision des faits divers. Ils sont ailleurs. Il y a assez d'experts judiciaires, de professeurs de conduite, de démagogues flattant les peurs. Il fallait une autre perspective, celle de l'empathie furieuse et sans préalable. C'est le surréalisme qui la propose.

 

Ils ne concluent rien, et s'ils écoutent ce que disent les psychiatres (Lacan donne un article), ils ne décrivent pas ce qui se passe à l'intérieur du personnage, n'essaient pas forcément de comprendre l'incompréhensible, ils voient le fait troublant et choquant comme un flash. Une faille sur une réalité. Le fait divers est comme l'écriture automatique ou l'association libre. Il révèle, brutalement. Nous avons donc là des petits miracles surréalistes, bien que sordides. Des mythologies nouvelles, emportées par un romantisme échevelé. Des visions sur l'enfoui. Et surtout, ce qui me touche personnellement, des rencontres avec l'autre, dans ce qu'il a d'incompréhensible, d'étrange, et de pourtant si proche. C'est cette coincidence entre l'incommensurable et le voisinage qui est frappante.

 

Pour les surréalistes, ces éruptions sont héroïques à leur manière. La plupart du temps elles viennent brutalement trouer la gangue de l'ordre social, de l'oppression. Il s'agit de faits horribles mais qui sont à la mesure de l'horreur qui les inspirent. Parfois, les crimes expriment une révolte violente contre l'ordre social, qui surgit d'un seul coup; et dont le sens n'apparait même pas à l'auteur. C'est le cas avec les fameuses soeurs Papin (qui inspirèrent Genet et Chabrol), qui ne savent pas expliquer leur acte monstrueux, et coordonné. Mais si on peut donner une lecture idéologique des actes, ce n'est pas ce qui touche le plus les auteurs. Ce qui les touche, c'est la radicalité de l'expression d'une révolte, d'une liberté, qui hurle à travers l'acte. La force enfouie qu'elle révèle.

 

Plus encore, la discordance entre la vérité des faits et la vérité selon l'auteur du crime fascine les surréalistes. En ouvrant une béance entre des niveaux de réalité.

 

Le parti pris des surréalistes, c'est une solidarité d'affect avec ces auteurs de crime. Ils sont avec. Ils ne jugent pas, ni n'exonèrent (sauif exception, pour une étudiante qui avait été l'objet d'un troc sexe contre diplômes, et où les mandarins sont exonérés de culpabilité). Les suicides, ces actes incongrus, attirent particulièrement l'attention du mouvement, par la question qu'ils soulèvent et qu'ils ne cesseront d'agiter, et de résoudre parfois par le passage à l'acte comme René Crevel.

 

Benjamin Peret écrit : "si la vie et la mort sont toutes deux des maisons closes, il importe peu que ce soit l'une ou l'autre qu'on choisit".

 

Ces crimes sont l'expression violente d'une liberté irréductible. Ainsi en est il de l'"homme des bois"', parti dans le maquis pendant la guerre, jamais revenu dans la société, refusant tout ordre, rôdant, et finissant par se heurter à la police. Ainsi en est il de la meutrière Germaine Berton, qui pour Aragon est "le plus grand défi que je connaisse à l'esclavage". La parricide Violette Nozières est mise au centre d'une affiche surréaliste, entourée de tous les membres mâles du groupe. Crevel exprime son admiration en écrivant que le geste de Nozières condamne "un monde ou tout était contre l'amour". Il s'agit souvent de femmes, comme ces deux adolescentes fugueuses, fuyant l'assistance publique, vivant de leur corps, et rêvant de tout foutre en l'air. Jugées pour agression. Elles passent à l'acte contre la pourriture d'une société. Ni la morale ni l'analyse ne peuvent suffire à ces poètes qui y voient comme la confirmation de leurs intuitions libertaires. La liberté se venge, même si elle n'est pas consciente, si elle prend des détours incompréhensibles et insupportables.

 

Les faits divers sont des volcans ("Faits divers surréalistes", textes recensés par Masao Suzuki)
Les faits divers sont des volcans ("Faits divers surréalistes", textes recensés par Masao Suzuki)

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Inclassable
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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