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24 décembre 2014 3 24 /12 /décembre /2014 13:23

Julia Kristeva, une de nos grandes intellectuelles, si discrète, munie d'un style élégant, empathique, vibrant malgré la profondeur de ses analyses, nous aide dans un essai déjà un peu ancien, "Soleil noir -dépression et mélancolie" à sortir de l'enfer des classifications (une maladie mentale nouvelle par jour, et des discussions incessantes pour se demander si l'on est face à un bipolaire ou un border line ou un "PN").

 

Classifications qui sont autant de niches marketing pour des spécialistes et les laboratoires, mais qui ne permettent pas forcément d'y voir clair, pour ceux qui souffrent, en les enfermant encore un petit peu plus dans l'obscurité, et dans la quête d'étiquetages pseudo rassurants, mais qui n'ouvrent pas sur le sens.

 

Car tout cela, toute cette souffrance qui envahit les êtres, doit bien avoir un sens. Si la chimie peut soulager, elle ne conduit pas au sens. La chimie soulage certes, et fort heureusement. Mais n'est ce pas reculer pour mieux sauter que trouver des expédients comme la traque de la bonne définition de ce que l'on vit ? Kristeva nous propose de retrouver l'essentiel du malaise. Un livre utile au moment où l'on voit déferler des portraits rassurants des propriétés ciblant "le pervers", "le harceleur", etc... Qui décrivent des attitudes, des indices, mais qui ne nous permettent pas de comprendre de quoi il s'agit pour l'humaine condition.

 

Kristeva revient à la racine de ce qu'est la dépression, peu importe ses manifestations : la mélancolie, l'angoisse, l'alternance de phases maniaques et désespérées. Comme on l'a vu dans ce blog avec Alain Erhenberg ("La société du malaise"), la psychanalyse voyait au départ la névrose comme une agressivité portée sur un objet. Mais c'était le temps du surmoi trop fort qui avait été subi. Aujourd'hui, le dépressif qui vient en cure n'en veut à personne, n'a pas d'ennemi. Il se sent vide, carencé, et non lésé comme autrefois dans une société autoritaire. Il se sent vide, car abandonné.

 

La dépression c'est d'abord "la perte". La perte de "la Chose". C'est à dire de la fusion initiale. Celle que l'on vécut avant la consolidation du Moi. Dans l'utérus et dans les premiers mois de la vie. Le dépressif est le fils d'un deuil inaccompli. Pour un certain nombre de raisons, par exemple une sur protection, un sur investissement, d'avoir été considéré comme "prothèse narcissique" parentale, le sujet ne s'est pas remis d'avoir quitté la Chose. La tristesse lui tient leu d'enveloppe substitutive lui permettant du moins de maintenir l'unité du Moi. Le mélancolique quand il dessine, a tendance à produire de l'abstrait clivé, témoignant de son deuil de l'unité psychique.

 

Celui qui n'a pas accompli, par l'entrée dans le monde symbolique, la rupture avec la chose, vivra tout comme une réminiscence de cette séparation qui le domine. Il ne pourra pas être, et c'est l'Etre qui lui échappera. Ainsi Kristeva voit le dépressif comme un athée radical. Ce morose ne peut pas considérer de transcendance, puisqu'il porte inévitablement le cercueil de sa propre transcendance. La recherche de la Chose ne peut que le conduire qu'à l'échec. Il ne la retrouvera pas, évidemment.

 

La manière de sortir de la Chose, pour cette héritière de Lacan, c'est le langage, le signifiant. Le dépressif déprécie le langage. Il le considère comme une ruine. Il ne croit pas au langage. Ainsi est il fréquemment hyper lucide, capable même de prouesses cognitives. il ne croit pas à la parole au fond et donc a recours à un langage arbitraire, ou bien à une volonté de maitrise absolue et à la soif du savoir. Mais il n'adhère pas au symbolique du langage. Le thérapeute va s'efforcer de l'y aider.

 

La voie pour le mélancolique, c'est la sublimation. La beauté. La prosodie qui permet de jouer avec la chose, de créer plutôt que de contempler le néant où nous a laissé la perte de la Chose. La découverte de la pluralité du sens, et donc de l'utilité du symbolique.

 

Kristeva propose ainsi une série d'explorations de cette sublimation. L'art religieux, avec un tableau,  le Christ de Holbein. Ce Jésus magnifiquement cathartique, qui dit "Père, pourquoi m'as tu abandonné ?" (le christianisme a réussi parce qu'il était formidablement doué psychologiquement). Nerval et son "Desdichado", c'est à dire le "déshérité". Dostoïevski et l'économie psychique du pardon. Car une solution, aussi, est le pardon. Duras, et sa littérature sans aucune torsion de sens, à fleur de douleur, où la ruine du langage est manifestée par les personnages. On ne peut pas parler d'Hiroshima, on ne peut que parler de l'impossibilité de parler d'Hiroshima. Qu'est ce qui nous émeut chez les personnages de Duras si ce ne sont ces phrases elliptiques, cette reconnaissance de l'impossible parole ? Et la tristesse qui s'en écoule.

 

Sublimons alors. Puisqu'il en est encore temps.

Les obsèques ratées de la Chose ("Soleil noir", Julia Kristeva)
Les obsèques ratées de la Chose ("Soleil noir", Julia Kristeva)

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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