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4 décembre 2014 4 04 /12 /décembre /2014 10:54

David Graeber se sent un peu seul parmi ses collègues anthropologues. Cette figure du mouvement occupy wall street, s'affirmant comme une voix qui compte dans la contestation mondiale, s'assume comme "anarchiste" (selon la traduction, qui a préféré ce mot à libertaire, à mon humble avis plus adapté). Il déplore ici que compte tenu du cousinage évident selon lui, entre les acquis de l'anthropologie et la pensée anarchiste, ses collègues ne lui emboitent pas le pas pour prétendre à un usage directement politique des trouvailles de leur exploration des sociétés humaines.

 

Le petit essai, "Pour une anthropologie anarchiste" approche aussi ce que peut être une anthropologie anarchiste (c'est à dire une conception de l'humain), et ce qu'est un anarchisme contemporain.

 

Les anarchistes sont souvent balancés entre deux poles : un humour décoiffant, une distance (qui va avec le refus des pouvoirs), et parfois une rage noire comme leur drapeau. Ainsi Léo Ferré, qui portait les deux en lui. Des textes drolissimes, et aussi une colère... lisez donc la lettre fielleuse qu'il envoya a André Breton pour acter leur rupture.

 

Graeber pour sa part se tient sur le versant lumineux. Il est léger s'il est brillant. Il ne se prend pas plus au sérieux que cela, et d'ailleurs refuse tout langage scolastique, comme forme de pouvoir là aussi. Rien de plus simple à lire que cet essai.

 

En ouvrant le livre, j'ai craint de retomber sur l'énième débat, dépassé, entre l'homme bon à l'état de nature de Rousseau, et le loup pour l'homme de Hobbes. Point du tout. Graeber ne croit pas à un "homme bon" ni à son contraire, et explique avec une grande netteté que le monde social est nécessairement "tumulte", ne serait ce que parce que la condition humaine n'est pas évidente à porter. Mais il dit de suite une chose interessante : nous devrions nous réjouir du fait qu'il n'y ait pas eu de paradis perdu. Car l'histoire humaine nous montre en réalité la capacité immense de changement dont les sociétés sont capables, et comme il le dit "ça marche dans les deux sens". Tout est possible, voila ce qu'on doit se dire.

 

Les anthropologues et les anarchistes ont toujours entretenu un cousinage. Certains, rares, comme Pierre Clastres, ont assumé ce cousinage, qui repose d'abord sur une absence singulière de préjugé sur la manière dont les gens vivent, sur une articulation originale entre internationalisme et acceptation des libertés de vivre comme on a envie.

 

Mais généralement les anthropologues hésitent à porter leurs découvertes dans le débat social. C'est dommage pense Graeber. Certes, l'anarchisme est plus une éthique pratique, alors que le marxisme tend à être une méthode analytique, mais être libertaire se pense aussi. Et Graeber a raison de souligner que les intuitions libertaires sont très prégnantes aujourd'hui dans les mouvements sociaux qui secouent la planète. On y trouve les principales exigences libertaires : la démocratie jusqu'au bout, l'autonomie, l'idée que la politique ne passe pas forcément par la conquête du pouvoir, la démarche fédérale, un internationalisme radical, la méfiance envers la confiscation politique.

 

Peut-être que sans que ce soit nécessairement conscientisé, la pensée libertaire est aujourd'hui dominante dans les mouvements "altermondialistes" comme le marxisme était l'outil incontestable des mouvements soixante huitards, mais elle ne s'affirme pas comme telle, ce qui est d'ailleurs bien son genre, car elle veut échapper à tout enfermement, y compris doctrinal. D'ailleurs on peut sans doute voir dans ces évolutions idéologiques une continuité, doublée d'une redécouverte. En réalité Marx et Bakounine ont coexisté dans la Première Internationale, et ont eu des relations à certains moments fraternelles. Il y a toujours eu des ponts entre ces deux courants brouillés, jusqu'au sang. Et notre époque est sans doute en train de les réconcilier. Les uns utilisent la puissante capacité d'analyse du marxisme, dont les fondements permettent de penser le devenir du capitalisme mondialisé, les autres comprennent que le pouvoir est une question à aborder en tant que telle, comme d'ailleurs Marx le disait lui même (et même Lénine !) en parlant d'abolition de l'Etat. Les deux courants ont tous deux échoué, et savent aussi qu'ils faut penser de manière plus ouverte et labile.

 

L'anthropologie et l'anarchisme partagent une conviction : "l'étendue des possibilités humaines" est une réalité. La société n'est pas condamnée à fonctionner sur le principe du calcul égoïste. Une figure socialiste révolutionnaire, Marcel Mauss (qui ne se disait pas libertaire, pour lui ce courant étant identifié à georges Sorel, théoricien ultra blanquiste), a une place clé dans cette conception du monde. Dans son "essai sur le don", Mauss a affirmé la chose suivante : l'argent n'a pas succédé au troc. Avant le marché l'humanité se comprenait comme une société du don. L'économie était enchâssée dans le social (Graeber aurait aussi pu parler de Karl Polanyi et de sa "grande transformation"), contenue dans le social. Les relations l'emportaient sur le calcul, et beaucoup de sociétés ont pu fonctionner en essayant d'éviter la constitution d'inégalités, et la cristallisation du pouvoir. L'éthique est, dans certaines sociétés, en haut de la pyramide des normes. Cela n'a rien d'humainement impossible, puisque des formes historiques sont décelables, partout sur la planète, et en toute époque.

 

L'anthropologie montre que le contre pouvoir n'a pas été une réaction au pouvoir. Mais que le souci d'éviter le pouvoir peut être au centre du fonctionnement social. Ainsi dans certaines sociétés observées, le rôle de la chefferie est tellement ingrat que personne ne peut avoir envie de le conserver trop longtemps.

 

Pour empêcher le pouvoir nombre de sociétés ont fonctionné sur le principe du consensus, qui a aussi cours dans notre vie sociale assez banalement. On se réunit, on cherche un consensus. Si on le trouve tout va bien, sinon ceux qui ne sont pas d'accord peuvent considérer que ce n'est pas si grave et laisser faire, ou bien bloquer le processus si la décision remet en cause le lien. On voit cela tous les jours. Le principe majoritaire donnant tout pouvoir à une majorité, est issu d'une vision militaire, née dans la société des citoyens en armes d'Athènes. Elle visait à fixer les rapports de forces et à montrer à la minorité ce qui lui arriverait si elle n'obtempérait pas au souhait de la majorité. Ce n'est pas l'essence de la démocratie, c'est une procédure, qui a un sens.

 

Il y a d'autres moyens de penser le fonctionnement social, et l'anthropologie les connait et doit les mettre à disposition du monde. Certes Graeber reconnait avec humour (et sens de l'absurde), qu'il ne sait pas répondre à la question : qu'est ce qu'un Etat Nation anarchiste ? Puisque la question est un noeud de contradictions. Il nous suggère donc de décaler la pensée, de faire un pas de côté, et de nous demander en quoi l'histoire de l'Etat a été naturalisée, en quoi elle nous laisse penser que le pouvoir cristallisé, issu au départ d'une logique de spoliation et de pillage, est une fatalité naturelle, liée à la nature humaine. Or l'anthropologie montre la diversité des pratiques sociales, bien que tout ce qui ne ressemble pas à l'Etat typique occidental soit méprisé, laissé dans l'obscurité, sauf quand ces sociétés, tumultueuses elles aussi (et non pas à idéaliser), versent dans des moments d'intenses crises. Alors nous nous interessons aux sauvages et nous déplorons leur arriération.

 

Nous sommes hypnotisés par l'Etat et par le pouvoir, et tout ce qui va avec (par exemple l'idée que les partis existants sont des essences, qu'ils ne disparaitront jamais, qu'ils incarnent une sorte de politique incontournable, consolidée à jamais). Nous pensons que le changement social passe par sa conquête. Or qui a prouvé cela ? Au contraire (voir James C Scott, à propos de la "Zomia" sud asiatique, dans ce blog, dont les travaux sont un écho historique parfaitement cohérent avec les éléments théoriques ici proposés par Graeber), la révolution peut, non seulement ne pas être considérée comme "une chose", un moment, une rupture politique localisée dans le temps et l'espace), mais comme un processus, doublé d'une logique de "fuite". La fuite ne concerne pas que les exilés fiscaux bourgeois. Elle est aussi un moyen de lutte pour les offensés.

 

Sortir du jeu, c'est échapper. Cela peut commencer en éteignant la télé, en ignorant les scènes sordides qu'on nous sert pour nous laisser croire que c'est là l'essentiel en jeu, en entrant dans cette librairie où personne chez mes copains ne va parce que c'est un truc d'intello et que dans les talk shows on se moque des intellos.

 

A vrai dire, ce qu'on appelle l'indifférence politique est bien souvent tout sauf de l'indifférence, c'est une forme de rébellion. Graeber n'évoque pas forcément ces logiques de décrochage d'abord mentales. Il parle plutot de ces paysans qui s'arrangent entre eux et font semblant d'obéir aux impulsions des autorités. Mais dans notre société occidentale, fuir c'est sans doute d'abord fuir le spectale, retrouver un cheminement autonome de pensée. Ne pas aller où l'on nous dit. Ou les pouvoirs nous disent. Même les micro pouvoirs. Même les pouvoirs au sein des organisations dites "alternatives".

 

Faire la révolution ce peut être échapper au pouvoir, passer sous ses fourches, le contourner, par toutes sortes de subterfuges individuels et collectifs. Je pense par exemple à ces fonctionnaires qui viennent écouter poliment les voeux de leurs élus a Noel, mangent les petits fours, puis continuent à faire ce qu'ils font, à savoir se débrouiller à défendre l'intérêt des publics, sans se préoccuper trop du manège politique et des mots vides qu'ils ont à peine écoutés, vu qu'ils les ont entendus mille fois. Etre révolutionnaire, ça peut être de se dire "mouais, cause toujours".

 

Ne pas jouer le jeu, recomposer les relations sociales autrement, sans entrer dans les circuits imposés par le pouvoir. Et même faire semblant de se préoccuper d'un pouvoir qui n'a plus cours ("aller signer des papiers de temps en temps pour faire plaisir" plutôt que de protester auprès de gens qu'on peut simplement ignorer). Ainsi Graeber est burlesque quand il voit le monde politique comme un théâtre qui ne nous concernerait plus (on y est presque), transformé en scène guignolesque (on y est presque), alors que l'essentiel se passerait ailleurs. Nous n'aurons peut être même pas besoin de nous révolter contre cette scène, mais nous pourrons la regarder en riant (Paul Lafargue imagine d'ailleurs cela dans "le droit à la paresse").

 

Fuir, c'est d'abord le courage de penser. Et Graeber en donne d'ailleurs des exemples lui-même, par sa manière "décomplexée" (clin d'oeil), d'aborder les enjeux contemporains. Ainsi nous dit il, il n'y a pas de fatalité à ce que des personnes soient condamnées à de sales boulots. Pourquoi ? Parce que si l'on décidait que ces sales boulots soient partagés (par exemple nous ferions tous éboueurs une fois par mois), alors les élites décideraient en urgence d'alléger les tâches concernées, de les valoriser et de centrer la recherche sur leur automatisation... Autre exemple de cette manière de libérer le regard : il faut réclamer l'ouverture des frontières car elle règlerait en quelques années le problème des inégalités mondiales : si tous les gens des pays pauvres peuvent venir chez les riches, ceux ci trouveront vie le moyen de les persuader de rester chez eux en améliorant leurs conditions d'existence. En disant cela, on démontre ou est le problème. Le souci c'est que l'inégalité a un sens, et une utilité pour certains. Le problème c'est eux, pas les règles de séjour.

 

Il n'y a pas d'homme bon naturellement. Mais le pouvoir n'a rien de naturel non plus. Le jeu est ouvert en réalité, et c'est ce que l'anthropologie apprend. La profonde historicité de l'humanité. Un autre monde est possible, parce que les mondes évoluent et prennent des sens différents. C'est ainsi. Et il n'y a pas de raison que cela change. En regardant le monde autrement, en décentrant notre regard, en allant voir là ou le doigt officiel ne désigne pas, par exemple dans les pratiques libertaires qui sont partout autour de nous mais que nous ne considérons pas comme "politiques" parce qu'on nous a dit que la politique c'est l'élection et le plateau télé qui suit, et pas ce qui réunit les gens, nous pouvons trouver les motifs d'espérer un monde plus démocratique, plus fraternel. Plus respectueux de notre besoin de liberté, consubstantiel à notre qualité d'être humain unique, vivant en société.

 

Retrouver les trésors politiques enfouis (" Pour une anthropologie anarchiste", David Graeber)
Retrouver les trésors politiques enfouis (" Pour une anthropologie anarchiste", David Graeber)

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Oeuvres politiques
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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