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4 janvier 2015 7 04 /01 /janvier /2015 17:09
Front urbain ("Villes contestées, pour une géographie critique de l'urbain" - collectif)
Front urbain ("Villes contestées, pour une géographie critique de l'urbain" - collectif)

Les éditions "les prairies ordinaires" ont rassemblé des textes commentés par des chercheurs français, dressant le panorama mondial d'une géographie critique radicale de la ville contemporaine, soit de la ville capitaliste, puisque c'est le mécanisme d'accumulation, prenant ici la forme de la rente foncière principalement, qui est le principe organisateur centrale de notre urbanité.

 

Les auteurs présentés, bien que divergeant parfois quelque peu, travaillent tous sous l'ombre portée commune de trois grands penseurs critiques de la ville. D'abord Engels, et sa "Situation de la classe laborieuse de la classe ouvrière en angleterre", qui n'a pas pris une ride, puis un français, Henri Lefevre, auteur fondateur de cette recherche de la lutte des classes dans l'espace ("le droit à la la ville", "la production de l'espace") et David Harvey, le contemporain, qui a contribué à réactualiser et prolonger les constats de Lefevre dans le contexte du néolibéralisme.

 

Les extraits de livres et articles qui forment cet ouvrage théorique - "Villes contestées"- ont pour arrière plan un monde réel où la moitié de la population vit en ville. Plus que jamais, alors que le monde du travail est atomisé, elle est le théâtre de la revendication politique (les mouvements des places, d'Istanbul à Wall street, jusqu'au Caire). Semble ainsi s'exacerber une confrontation entre une population urbaine disparate, colérique et riche de ressources (notamment éducatives et communicationnelles, il est dommage que l'ouvrage, certes "géographique" ignore bien souvent les aspects sociologiques des enjeux, se concentrant sur la production de l'espace et les rapports de forces qu'il induit) et les flux de capitaux dans leur effet créateur-destructeur de l'urbain.

 

La pression de la valeur d'échange (valeur suprême de notre monde au détriment de la valeur d'usage. Par exemple un immeuble cher vide a plus de valeur qu'un immeuble moins cher mais qui sert à l'habitat d'êtres humains) s'est intensifiée sur les villes, sous l'effet de la privatisation des espaces et services et des mécaniques spéculatives.

 

Se vendre en payant

 

Sous l'emprise du capital, la ville, dans ce portrait réaliste, est pareille au travailleur . elle subit, et essaie de se vendre. David Harvey, la grande figure de cette géographie radicale, porte cette idée selon laquelle le capital est la source de la recréation permanente de l'espace urbain. Au managérialisme des administrations urbaines a succédé, avec la contre offensive libérale, une transformation des acteurs locaux en entrepreneurs coalisés (mairie, CCI, architectes, etc...). La notion de "PPP" (partenariat public privé) résume cet état des forces qui voit le capitalisme imposer au monde local la prise en charge d'une partie de ses coûts, et acquérir grâce à cela encore plus de liberté de mouvement et de volatilité. L'investissement dépend désormais d'une négociation systématique entre capital et acteurs locaux, ces derniers étant le couteau sous la gorge : " L'avant garde la plus farouche des socialistes municipaux sera contrainte de jouer le jeu capitaliste".

 

En plus de prendre en charge toutes les externalisations possibles, le monde local est sommé de créer un "climat propice aux affaires", en investissant (stades, marinas, lieux de consommation, sécurisation de l'espace, distractions..), et en prenant des risques qu'il internalise en lieu et place du marché. Comme l'organisation de manifestations coûteuses sans garantie d'avenir. Cette intégration des risques par le service public, qui se fait au détriment d'autres dépenses, permet au capital de se détacher des territoires aussi vite que possible, et de monopoliser les bénéfices. En investissant, les villes assurent les conditions de la rente foncière urbaine du capitalisme spéculatif, dont la valorisation est prise en charge par le service public. Et si dans le meilleur des cas (gestion locale critique du libéralisme), on impose des logements sociaux dans un programme par exemple, des équipements publics, alors le coût en sera reporté sur la collectivité d'une manière ou d'une autre. Les bénéfices seront privatisés.

 

La lutte des villes pour des rentes de monopole est incertaine et sans fin (tout le monde veut son musée Guggenheim). Elle transforme les villes en gigantesques subventionneurs du profit privé. Ceci démontrant encore une fois que le discours libéral est hypocrite, car sous le prétendu "moins d'Etat", il y en a tout autant, mais pour une destination réorientée et souterraine. Parralèlement, se développe pour une autre partie de la ville une économie informelle, et l'on voit dans des villes mosaïques se développer des oasis de richesse dans des étendues de pauvreté. Les retombées d'"intérêt général" des projets ne sont que rarement au rendez-vous, la ponction des richesses publiques étant unilatérale.

 

Cette mise en concurrence en contexte de volatilité est créatrice d'une ambiance urbaine bien particulière, que David Harvey décrit ici sublimement :

 

" Nous sommes désormais en mesure d'identifier une connexion, souterraine mais essentielle, entre l'essor de l'entreneurialisme et le goût post moderne des fragments urbains au détriment de l'aménagement global ; de l'éphémère et de l'ecclectisme ; de la citation et de la fiction au détriment de la fonction ; du medium au détriment du message ; et de l'image au détriment de la substance".

 

Camelote, trompes l'oeil et précarité, voici ce que nous récoltons.

 

Opacité et inégalité au coeur

 

Les organes para publics chargés des opérations urbaines, à travers des logiques ciblées, s'exonérant des institutions démocratiques, parfois de toute publicité (secret commercial, droit des marchés....) couvrent l'urbanisation d'une opacité nouvelle pour les habitants mais aussi pour les élus et les agents publics eux-mêmes. Se tissent des réseaux de quelques spécialistes issus du monde des promoteurs, des hauts fonctionnaires, des experts agencisés, où tout se décide. Les Grands Projets Urbains, parfois déployés au nom du "social", visent de manière sous jacente la valorisation d'une portion de l'agglomération. Le but en est l'augmentation des loyers et des plus values. Même si d'un point de vue marketing, le multi culturalisme ou l'environnement sont des arguments très forts dans ces projets, il reste que les géographes radicaux soulignent qu'au bout du compte un même principe s'impose : l'espace est "structuré en premier lieu par le principe de la rente foncière selon lequel l'utilisation la plus profitable s'impose".

 

Neil Smith a pour sa part montré que la ville capitaliste est forcément inégalitaire, comme on le lit déjà chez Engels parlant d'Haussman, car elle repose sur le développement inégal. Ainsi le capital a besoin de cycles de valorisation et de dévalorisation. Ce qui s'observe à travers les dynamiques centres banlieues. La dévalorisation d'un territoire, après l'usure de l'investissement, pousse le capital à investir ailleurs, puis à y ériger des barrières, une nouvelle dévalorisation rendant ainsi les territoires perdus à nouveau attractifs. Des cycles qu'on a pu observer à travers la renaissance de quartiers en friche, un peu partout en Europe. L'accumulation du capital a besoin de ces dynamiques inégalitaires pour se reproduire.

 

La ville de toutes les dominations

 

Cette géographie critique s'est emparée de toutes les formes de domination. Il existe ainsi une géographie féministe, qui d'ailleurs montre que la ville est à la fois contrainte et ressource pour les femmes (par rapport à la société traditionnelle rurale). Melissa R Gilbert qui a étudié les stratégies de survie des travailleuses pauvres  montre qu'il n'y a pas d'équivalence entre immobilité et impuissance. Si la dimension patriarcale de la ville conduit au confinement spatial des femmes sans ressources, des femmes noires aux Etats-Unis, celles-ci ont transformé cette contrainte en levier aussi. L'isolement peut être une réponse, et nous ne devons pas la voir de manière ethnocentriste en nous contentant de larmes sur le communautarisme.

 

Une autre cible des auteurs est le "gouvernement par le crime" (Jonathan simon) qui caractérise de plus en plus les villes. On peut le caractériser comme le fait de pousser les gens à choisir les lieux ou vivre en fonction de leur perception du crime. La vidéo surveillance, dont les auteurs rappellent l'inefficacité éprouvée sur le crime, a pour but latent de trier les comportements. De sélectionner les populations. Les caméras, placées de manière sélective, jouent ce rôle là, et certains élus ne s'en cachent pas. Ainsi une maire a t-elle placé des caméras, parce qu'il "y avait trop de punks" au centre ville. On ne peut pas interdire à un pauvre de fréquenter une rue, mais le regard officiel, omniprésent, dissuade d'y venir. Telle est la vraie fonction, sociale, de la caméra.

 

Les auteurs nous appellent d'abord à défendre l'espace public. Car "dans une société où toute propriété serait privée, ceux qui n'en possèderaient aucune ne pourraient tout simplement pas exister". Le mouvement social doit se redéployer en ville, et proposer, comme le dit le brésilien Marcelo Lopez de Soza, un "urbanisme par le bas", indépendant des mouvements politiques aspirant à gérer les municipalités, qui même par la meilleure des volontés, se retrouvent dans de la gestion de crise et de la coopération avec le capital. Un adversaire redoutable de ces acteurs sociaux reste le pouvoir gangstériste, que Soza a connu dans les favelas, et qui doit nous mener à considérer d'un oeil averti la question de l'ordre dans certaines configurations.

 

Un mot d'ordre : justice spatiale

 

L'injustice est spatiale, elle se matérialise dans l'espace de vie. La liberté c'est donc aussi créer de nouveaux espaces, affirmer des espaces de libération (y compris sur le réseau virtuel). Un auteur évoque la lutte réussie des habitants de Californie pour réorienter les dessertes des réseaux de bus à leur bénéfice, vraie mesure de redistribution sociale obtenue. Mais il aurait pu rappeler que la lutte pour la justice s'est depuis longtemps concrétisée dans des espaces (ainsi en a t-il été des luttes nationales à un niveau macro), dans l'usage des services structurant cet espace. Rosa Parks un jour a refusé de se lever de sa place dans le bus.

 

Enfin Harvey évoque, et l'on songe ici aux appels au secours vains de la Commune de Paris de 1871, à une possible action coordonnée des villes qui pourrait les aider à sortir du chantâge au toujours plus, imposé par les flux de capitaux. La solidarité plutôt que la compétition mortifère.

 

Une utopie ? Après tout, les grands barons décentralisés savent faire conférence de presse commune pour parler vaguement de "rapprochement". Pourquoi ne pourraient-ils pas aussi affirmer ensemble une autre vision de la ville que celle de la valeur d'échange ? Dont la source reste au coeur du mode de production. C'est là le problème à traiter. Celui de l'accumulation aveugle, sans fin, pour elle-même.

 

Le livre touche juste, et traduit en théorie ces intuitions mornes que l'on éprouve au détour d'une promenade en ville. Le seul regard géographique ne me paraît cependant pas suffire à produire le tableau d'une ville contestée. Le thème aurait sans doute mérité, comme l'anthologie réalisée par Mme Choay sur les pensées urbaines (voir dans ce blog), une approche beaucoup plus diverse de la contestation, mêlant aux apports des géographes, dont on souhaitait dans ce livre marquer l'apport (sans doute pour donner envie aux étudiants de s'engouffrer dans les hypothèses), les richesses de la sociologie , de la littérature, de l'Essai, de la critique aussi (s'il est un domaine qui nous parle des villes, c'est bien le cinéma).

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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