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31 janvier 2015 6 31 /01 /janvier /2015 16:09
Péremption ? ("Soumission", Michel Houellebecq)
Péremption ? ("Soumission", Michel Houellebecq)

Quand on a lu un auteur au long cours, on ne sait pas trop pourquoi notre perception évolue. C'est moi qui mute, devenant plus exigeant, moins candide et impressionnable ? C'est l'auteur qui change ? On se croise sans doute. Oui.

 

En tout cas ma lecture du dernier roman de Michel Houellebecq me plonge dans la perplexité et, pour tout dire, dans l'idée que le meilleur de l'œuvre risque de rester dans le passé. C'est la première fois que je m'ennuie en le lisant. Espérons que ce ne soit pas définitif. Que ce ne soit qu'une parenthèse. Après tout une œuvre n'est pas linéaire.

 

A vrai dire, même la polémique qui couvre "Soumission", sur le plan politique, n'est pas vraiment injustifiée. Même si je ne perçois pas une quelconque volonté de pondre un roman islamophobe. Mais il reste que l'inconséquence du contenu de ce roman peut servir de matériau au racisme, sans aucun doute. Je n'ai même pas la possibilité de développer ici la différence entre la littérature et la thèse. Car à vrai dire il est normal que ce roman sème une certaine confusion, étant lui-même confus. Si Michel H. est "mal lu" ici, c'est peut-être qu'il parle mal.

 

On sait ce qui a plu chez cet écrivain, qui m'a plu aussi : son arrogance à penser en surplomb historique et à saisir de grandes tendances de civilisation, tout en s'amusant avec ses personnages. Son humour grinçant, sa capacité à retourner la modernité comme un gant, son instinct sociologique incisif, son désespoir lamentable non dissimulé, son sens de la transgression.

 

Tout cela, nous le retrouvons dans "Soumission". Mais désormais ça ne prend pas. C'est éculé.

 

Là où un Philip Roth, dans "le complot contre l'amérique", réussit, Michel H. échoue. Parce que la politique fiction demande de la crédibilité. Comme la science fiction demande de la cohérence. Si la prise de pouvoir de Lindenbergh contre Roosevelt est crédible chez Roth, la construction de Houellebecq ne peut pas entrainer le lecteur. Elle tousse très fort.

 

Rien ne tient dans cette fiction, ni l'intrigue ni les personnages qui ne sont pas fouillés. Aucune chance de voir un parti musulman gagner les présidentielle dans deux ans. Et pourtant c'est l'hypothèse centrale du roman. Déjà, avec ça, on se sent en dehors du roman, d'emblée.

 

Le roman n'a pas de solidité politique. Si Michel H. a su dans le passé toucher juste en montrant que la liberté sexuelle avait débouché sur l'aliénation aussi, s'il avait su poser la question du post humain, s'il avait su montrer en quoi le libéralisme est une transformation profonde d'une civilisation, s'il avait mis le doigt sur la transformation de la France en parc de tourisme, là il ne nous offre aucune percée.

 

Sans doute, l'auteur sait-il s'aventurer brillamment sur le terrain de la philosophie politique (encore ici). Mais quand il s'engage en incursion dans "la" politique, il s'égare. Ce n'est peut-être, simplement, pas son truc.

 

Ce parti musulman modéré, qui d'ailleurs ne l'est pas vraiment tout en l'étant, on ne sait pas comment il se construit et l'emporte, sur quels ressorts il s'appuie, et franchement ce n'est pas crédible dans une société où l'islam est en proie aux obsessions haineuses. On ne comprend pas les mécanismes des ralliements des autres forces à ce projet. Rien ne tient.

 

Tout s'articule autour du personnage type des romans de l'auteur : un homme dépressif, solitaire, légèrement lubrique mais fatigué d'avance. Qui a un rapport de dépendance assez lucide avec la consommation, seule valeur authentique de ce monde (c'est sur ce point que Houellebecq me reste attachant). C'est un universitaire, en fac de lettres (l'auteur n'a pas fait l'effort cette fois-ci de chercher très loin).

 

En arrière plan il y a ce désespoir habituel lié à l'absence de sens, dont le revers est le retour du religieux. Un fil rouge de l'œuvre. Mais nous le connaissons trop ce personnage et il ne dit rien de nouveau, il recycle, presque dans le détail (il a par exemple toujours envie de se noyer dans l'alcool ou que la soirée cesse au plus vite. Il donne dans l'à-quoi-bonisme. Certes il y a encore, au début, quelques passages drôles, utilisant les leviers habituels de la misanthropie que l'on a trouvés dans les romans précédents Une manière crue d'écrire la sexualité. Mais ça s'épuise vite, et ça s'enlise dans une fiction politique dont on ne voit pas la fiabilité.

 

Cette idée centrale, selon laquelle les peuples ne fonctionnent pas au matérialisme mais aux valeurs, est effleurée. Personnellement elle me laisse froid, mais j'aurais voulu en savoir plus, plutôt que de voir le personnage principal se gaver d'alcool et de mezzes délicieux.

 

Le style de l'auteur n'a jamais été son fort. C'est un style qui se veut lucide et descriptif. Ce n'est pas un minimalisme car il incorpore une part de contemplation bien française. Mais ici dans ce roman, en plus, le style se relâche parfois de manière spectaculaire. A certains moments c'est même mal écrit, simplement. Les relecteurs n'ont pas du oser toucher à la prose de la star des lettres françaises, mais certaines pages aurait valu la corbeille à un romancier non publié

 

N'empêche, ça sent le relâchement. Michel H. parle beaucoup de l'affaissement des chairs dans ses romans. De l'entropie en général. On peut dire qu'il en démontre la portée lui-même. C'est un livre qui ne sent pas l'effort, sinon celui d'en finir avec lui. Et à vrai dire, même écrire à son propos me fatigue déjà un peu. Je ne ferai pas long cette fois-ci.

 

Ce n'est pas un roman raciste, ni islamophobe. A la limite, l'islam politique y apparait quasi explicitement comme une solution, sinon souhaitable, en tout cas cohérente. Susceptible de répondre à nombre de nos soucis, dont le chômage (par la sortie des femmes du marché du travail). Il n'y a pas non plus d'enthousiasme pour ce modèle, même si Houellebecq semble aimer l'ordre qui va de soi. Il aspire à la tranquillité en général, et donc des modèles de société enchâssés dans des traditions fortes ne paraissent pas pour lui déplaire. Il y a en tout cas la conviction suivante : une société a tendance à rechercher une transcendance pour se consolider. Ce qui est indéniable, mais pas fatal pourrait-on lui répondre, s'il avait envie de discuter, ce qui n'est pas certain du tout.

 

Le principal intérêt du livre est de cheminer un peu avec Huysmans, dont le personnage principal est un spécialiste.

 

C'est aussi une histoire de gens qui sombrent doucement, sans décision brutale, par adaptation naturelle, dans la collaboration, la "soumission". Oui. Mais là aussi, il n'y a pas grand chose à en tirer. En gros, on se laisse acheter assez facilement. Personne ne sera surpris. Michel H. a une conscience aigue d'un déclin européen, difficilement niable. Sans doute le PSG qatari aura servi de détonateur a l'idée de ce roman (il n'est pas évoqué). Que l'on ferme les yeux sur beaucoup pour obtenir les pétro dollars, c'est une chose. Mais ignorer la fragilité de l'islam au sein de la société française, ça ne tient pas debout. Nous sommes très loin d'une séduction générale de l'islam sur les élites et le peuple (ce que l'auteur imagine dans deux ans). Cette idée en filigrane, d'une démographie qui favoriserait l'essor de l'islam européen et finalement sa prise de pouvoir, est simplement fausse. Bref, le roman n'a pas de fondations solides. Il était condamné d'avance.

 

Nul besoin de transformer Houellebecq en Charles Martel. C'est un contresens, à maints égards, car à tout prendre une société islamisée ne semble pas à ses yeux (mais ou sont ils ? Qui parle pour l'écrivain dans le roman ?) pire que le nihilisme consumériste. C'est juste un écrivain doué qui se loupe. On ne sait pas si cela durera.

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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