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16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 21:39
Et si je n'avais pas lu ?
Et si je n'avais pas lu ?

Et si je n'avais pas lu Machiavel, Cicéron ou Thierry Jonquet ?

 

Et si je n'avais pas lu " de la beauté" de Zadie Smith, aurais'je compris qu'il est si difficile d'être soi, pour tant d'entre nous ?

 

Si je n'avais pas lu Proust, et méprisé autant qu'aimé Swann sous les fenêtres d'Odette, aurais-je su avec autant de certitude que la jalousie est une folie partagée ?

 

Si je n'avais pas lu le 18 brumaire de Marx, aurais- je senti cette liaison essentielle entre les bulles de la vie sociale et les profondeurs du monde ?

 

Aurais-je éprouvé sans Marguerite Duras et ses petits verres de campari, le fait que ce n'était pas seulement pour moi que les vacances ne résolvaient rien ?

 

Aurais-je regardé une église de la même manière, avec un sourire intérieur, si je n'avais pas lu "Le Nom de la Rose "?

 

Et aurais-je été averti que les monstres étaient partout sans Mme Arendt ?

 

Sans Baruch Spinoza et son allégorie du serpent, en serais-je resté à réfléchir avec des mots traités comme des évidences ?

 

Sans "les naufragés" de Patrick Declerck, aurais-je été porté à introduire un peu plus de décence dans mon travail ?

 

Sans le "malaise dans la civilisation", m'en serais-je tenu à de la naïveté rousseauiste ?

 

Sans Rimbaud, aurais-je su que l'émerveillement était à portée ?

 

Sans Kafka aurais-je su que la métaphysique logeait dans un simple couloir ?

 

Sans David Rousset et "les jours de notre mort", aurais je touché que le pire et le meilleur sont siamois ?

 

Sans Michel Houellebecq, est ce que j'aurais réfléchi à l'ambivalence de la libération ?

 

Sans Franz Fanon m'eut-il été possible de résister à la violence de certains moments professionnels sans briser mes précieuses boussoles ?

 

Sans Lizbeth Salander dans "Millenium", aurais je pu encore croire à la victoire contre le mal ?

 

Sans Cervantès, aurais-je croisé l'idée que l'Homme est de son temps ?

 

Sans René Char aurais je compris l'infinie puissance des phrases, aurais-je eu envie de Provence, simplement ?

 

Sans Julien Gracq aurais-je pu éprouver que contempler et penser, ça peut être la même chose ?

 

Sans Aragon, Paris aurait-elle eu le même goût pour mon âme ?

 

Sans Baudelaire verrais-je de la même manière une lumière tamisée le soir ?

 

Sans Irène Nemirovsky aurais je  sauvegardé en moi aussi aisément l'attachement viscéral à un certain moralisme ?

 

Sans "le ghetto français" d'Eric Maurin, aurais-je gardé mon admiration pour l'idée de "la distinction" que j'avais aimée; étudiant.

 

Sans "ma vie" de Léon Trotsky, aurais-je osé écrire des textes sans peur ?

 

Sans Gabriel Garcia Marquez, quelle idée faiblarde aurais-je développé à propos du Temps ?

 

Sans Froissard et ceux qui le citent aurais-je aimé le Moyen-âge ?

 

Sans la biographie de Che Guevara de Pierre Kalfon, serait-il resté une figure mythique mais étrangère ?

 

Sans Max Weber, et son "éthique protestante et l'esprit du capitalisme" aurais-je pu me demander ce qui précédait quoi ?

 

Sans Fernand Braudel, et un tout petit livre de cent pages, aurais-je cédé à l'idée d'un monde fini ?

 

Sans "la nausée", est-ce que l'inquiétante étrangeté n'aurait pas été plus inquiétante encore ?

 

Sans Annie Ernaux, aurais-je trouvé, avec réconfort, toute la justification d'une certaine colère ?

 

Sans Bret Easton Ellis, aurais-je entrevu l'immense renouvellement possible de la création littéraire ?

 

Sans ne rien comprendre à Bataille, aurais-je été un peu moins humble encore ?

 

Sans lire "la défaite de la pensée" de Finkielkraut, aurais-je été capable de penser qu'il avait tort ?

 

Sans "petite poucette" de Michel Serres, serais-je conforté dans de difficiles intuitions ?

 

Sans "Génération" d'Hamon et Rotman, aurais-je perçu d'où je venais ?

 

Sans Arthur Koestler, aurais-je douté autant qu'il était nécessaire pour avancer ?

 

Sans "le talon de fer" de Jack London aurais-je risqué le scepticisme et ses abîmes ?

 

Sans "le pigeon" de Suskind, l'absurde aurait-il eu toute mon attention ?

 

Sans Platon serait-il possible un instant de penser l'amour ?

 

Sans "le bébé" de Marie Darrieussecq, la paternité des premiers temps aurait-elle été aussi magique ?

 

Sans "le crépuscule des idoles", serais-je totalement perdu dans mon époque ? Le ressentiment, l'aurais-je discerné autour de moi ?

 

Sans "les choses" de Georges Perec, aurais-je pu regarder en face un certain ennui ?

 

Sans doute que non. A quoi bon ? A rien de précis. Il faut bien vivre, non ?

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Le Livre
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commentaires

lotte 16/02/2015 22:05

C'est beau. Et d'accord pour Platon Rimbaud Aragon Proust,... notamment

jérôme Bonnemaison 16/02/2015 22:16

merci

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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