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6 février 2015 5 06 /02 /février /2015 12:50
Vivre de pensée ("Tout et rien d'autre", entretiens avec Susan Sontag)
Vivre de pensée ("Tout et rien d'autre", entretiens avec Susan Sontag)

Les éditions Climat ont eu la bonne idée de retrouver et de faire paraitre un vaste entretien de Susan Sontag avec le rédacteur en chef de Rolling stone, datant de 1979. Sous le titre "Tout et rien d'autre", qui va comme un gant à cette grande intellectuelle et créatrice progressiste américaine. Nous avons déja parlé de Mme Sontag dans ce blog, à propos de son essai majeur "Sur la photographie", mais aussi de son oeuvre de romancière douée ("En amérique").

 

J'aime Susan Sontag parce qu'elle n'est jamais à la place où on l'attend. Elle est partout sauf dans les clichés du gauchisme universitaire américain dont elle est parfois présentée comme un symbole. Elle est même à maints égards assez conservatrice, comme un Georges Orwell l'était, attachée à la culture occidentale classique, à un certain ascétisme ("la vocation antisociale" du peintre et de l'écrivain), mêlé de moralisme. Qui personnellement me plait beaucoup !

 

" Je ne supporte pas les attaques contre le professionnalisme - qu'avons-nous de plus à offrir ?".

 

" Il faut choisir entre la vie et l'oeuvre".

 

" Je suis très attachée à l'idée d'une noble conduite".

Utiliser l'adjectif "noble" dans les milieux de gauche new yorkais et californiens, ça ne doit pas être banal.

 

Susan Sontag est douée pour le dialogue, d'une grande limpidité. Cette conversation multidirectionnelle est délicieuse (on ne comprend pas tout, car il s'agit parfois d'auteurs américains très peu connus chez nous voire inconnus). Et l'on parle de tout, avec cette aisance qu'elle avait, son goût de tout penser, de vivre avec la pensée comme le proposait Hannah Arendt, qu'elle cite d'ailleurs, pour sa liberté de se créer elle-même : Arendt fut la première femme philosophe politique, qui osa se mettre sur la photo à côté d'Aristote, sans se préoccuper d'être ou de faire femme. Sontag aime cela. Cette faculté créatrice de vie que recèle la vie avec la pensée, même si elle ne croit pas un instant au solipsisme (l'illusion d'une pensée sans source, comme un moteur spontané. Descartes).

 

Ce qui la rend attachante, c'est d'abord un grand sens de la responsabilité. Elle se sent responsable de tout. Ce qui à mon avis est le coeur d'une psychologie authentiquement progressiste. Jusqu'à des limites qui ne sont pas données à tout le monde. Elle qui a lutté contre la maladie, qui a écrit sur sa maladie, le cancer, n'aurait pas l'idée d'incriminer le monde et de se penser en victime : "Si vous ne voulez pas vivre alors vous devenez le complice de la maladie".

 

C'est une grande intellectuelle, d'abord parce que c'est une grande sensible. Et le thème principal de l'entretien, c'est cela : la pensée c'est sentir, sentir c'est penser. "Aimer quelqu'un implique une série de pensées". 

Comprendre cela, c'est lutter contre l'anti intellectualisme qui part toujours de cette idée de la pensée comme assèchement prétendu. Sontag déteste ce réflexe. Elle y voit l'embryon du fascisme. C'est pourquoi elle dit avoir vu du comportement fasciste y compris à l'intérieur même des groupes de la nouvelle gauche américaine, où certains étaient tentés par la démagogie anti intellectuelle (chez nous ce furent les maos).

 

Cette sensibilité, exercée par la lecture précoce dès la petite enfance, et devenue dévorante ("mon petit suicide") est lucide sur les polarités qui organisent notre monde. Les différences de valeur qui sans cesse structurent nos perceptions et le langage. Ainsi la vieillesse est elle une dévalorisation qu'on a tendance à sous estimer. Un naufrage social. Féministe, Sontag n'est pas attentive qu'à une oppression en particulier. La maladie dit-elle, est une expérience immédiatement solidaire, comme toute expérience extrême (la guerre. Elle a été très présente en Bosnie). Si elle a un bénéfice, c'est son potentiel de ressenti solidaire, qui peut se traduire sur le plan de la pensée (ou en ressentiment au contraire). Marquée par Nietzsche, Sontag sait qu'elle vit à l'époque du nihilisme. Et elle voit dans la maladie une forme de perception de transcendance. La seule qui subsiste, avec l'art. Elle ne ferait pourtant pas un instant du cancer une maladie romantique, comme a pu l'être la Syphilis.

 

Ce passage par Nietzsche va sans doute de pair avec une volonté de regarder l'humain en face, avec sa part "démonique". Le fascisme est "une pulsion". Il n'est pas que l'objet de la répression comme l'affirme un Wilhem Reich (très lu dans ces années là). La répression sexuelle est aussi une réponse à l'épouvante d'une sexualité humaine qui peut être dangereuse et indomptable.

On est loin du "jouissez sans entraves"...

 

Les passages évoquant la création littéraire sont passionnants. Elle aspire à un certain dépouillement, qui l'a conduite vers Kafka et Beckett. Sontag se méfie des métaphores. Car on finit par les croires vraies, et elles sont des limites de la pensée. Elle aime la ligne droite. Elle prend l'exemple de la phrase "la route est droite", plus authentique à son goût que "la route est droite comme un fil", même si elle se demande si on pourrait se passer de la seconde formulation. Elle parle aussi du "fragment", forme artistique privilégiée de notre temps. De sa beauté car il laisse la place au vide et au silence. Avec cette jolie formule pleine de nostalgie : "le fragment nous parle de ce qui reste de lui".

 

Et puis il y a le féminisme. De cette créatrice qui ne croit pas à une écriture féminine par essence, cette femme qu'on sait aimant les hommes et les femmes, et qui là refuse tout différentialisme. " La tentative d'établir une culture différenciée" est une manière de "renoncer au pouvoir". Et d'y aller d'une phrase lucide, qui sonne comme un avertissement qui n'aurait pas été écouté par le mouvement de la parité : " l'émancipation des femmes n'est pas juste une question d'égalité des droits, c'est une question d'égalité de pouvoir". Le formalisme démocratique est un piège, pour tous les dominés.

 

C'est une femme libre, oui. Libre de par la pensée, attachée avant tout à la faculté critique, à "couper la tête" des idoles quoi qu'il en soit. Qui refuse tout snobisme. Qui à cette époque où l'on opposait fortement cultures classique et "pop", ne veut pas choisir entre rock et littérature, même si elle concède que s'il fallait choisir elle sauverait Dostoïevski plutôt que les Doors. Qui lie les différentes sphères de sa personnalité et de son rapport à l'existence. " lorsque je me rends à un concert de Patti Smith au CBGB je m'amuse, et je me porte d'autant mieux que j'ai lu Nietzsche". Une démarche très moderne, qui sait que ce n'est pas l'objet qui pense, mais le sujet qui pense tous les objets.

 

Cette défense de la pensée, non pas comme isolement, non pas comme activité snob ou utilitariste, mais comme élargissement de la liberté, et de la vie elle-même dans ce qu'elle a de plus directement sensitif, c'est ce qui est le plus beau chez une femme comme Susan Sontag. C'est cela qu'il faut transmettre. La pensée, l'art, la culture, c'est vivre plus profondément. C'est tout ce que ça propose.

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Inclassable
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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