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1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 00:21
Notre monde est juché sur le bûcher des sorcières (" Caliban et la sorcière",Silvia Federici)
Notre monde est juché sur le bûcher des sorcières (" Caliban et la sorcière",Silvia Federici)

En plus de rétablir la mémoire d'une infamie oubliée, Silvia Federici enrichit la compréhension de notre Histoire, et de la violence intrinsèque à notre monde moderne, avec "Caliban et la sorcière (femmes , corps et accumulation primitive)", un bel essai impitoyable, riche, fouillé, solidement documenté, sans fioritures, d'une féministe radicale (italo américaine), sur les violences caractéristiques de la naissance du capitalisme, et en particulier la grande chasse aux sorcières qui liquida des centaines de milliers de femmes.

 

Caliban - esclave rebelle - et la sorcière sont des personnages shakespeariens. L'auteure va nous montrer en quoi leur asservissement est lié dans l'apparition du monde dans lequel nous vivons encore.

 

Notre monde, celui de l'accumulation privée, du travailleur séparé de son outil de travail, des rapports monétaires, est né sur la violence, la dépossession, les tortures, les meurtres, les bûchers. Il a fallu créer le travailleur capitaliste, l'arracher au monde médiéval pétri de coutumes et encore de magie, grâce aux forceps d'une violence inouie. Si Marx a très bien saisi ce caractère de viol que fut ce qu'on appelle "la transition au capitalisme" (quel euphémisme), il en avait oublié la dimension d'une guerre contre les femmes, destinée à leur imprimer un nouveau rôle, tout en divisant le salariat pour longtemps.

 

Ce n'est ni le mérite, ni la prétendue égalité des chances, ni le goût du risque qui nous ont légué ce monde divisé entre le capital et ceux qui en dépendent. C'est l'hyper violence contre les femmes, les esclaves, les biens communs, les colonies, les paysans, les minoritaires. Raison de plus que de penser qu'il n'a rien de naturel, ce système là. Et qu'il ne tombe pas du ciel de la Logique. Raison de plus, aussi, de regarder sa violence fondamentale en face.

 

Une contre révolution

 

La naissance du capitalisme à l'âge moderne a fait la guerre au femmes car elle a nécessité une nouvelle division sexuelle du travail, la fonction dédiée aux femmes étant de reproduire la force de travail. Donc de rester à la maison et d'enfanter. "Le corps a été pour les femmes ce que l'usine a été pour les travailleurs", et la gent féminine a été pliée au prix de leur diabolisation et de l'exécution pure et simple des récalcitrantes.

 

Un aspect important de ce livre est de montrer que l'avènement du capitalisme ne vient pas après une période stable, sans lutte. Bien au contraire, il s'affirme comme une contre révolution. La lutte entre les classes sociales a été très explicite et intense au moyen âge, contrairement à l'idée préconçue d'un paysan abruti et discipliné. C'est par une alliance nouvelle entre une bourgeoisie montante et l'artistocratie, utilisant l'Etat fort, que le nouveau système de production s'impose.

 

Vers la fin du 14 eme siècle, les révoltes populaires deviennent endémiques. Lutte contre les corvées, contre l'impôt, contre l'enrôlement dans l'armée. Les classes dominantes reculent, en renonçant au sevrage, et par la commutation de la corvée en versement d'argent. Ceci se retournera cependant contre le peuple en le divisant, au fur et à mesure de l'extension des rapports d'argent. L'exode rural qui s'ensuit pousse dans les villes un nouveau prolétariat rudement exploité, dont beaucoup de femmes. Ces prolétaires vont nourrir les mouvements millénaristes hautement révolutionnaires (voir dans ce blog la biographie de Thomas Munzer, par Ernst Bloch).

 

Plus généralement, les révoltes populaires médiévales ont endossé des formes religieuses, les seules à leur disposition : l'hérésie organisée (cathares, vaudois, dolciniens, certains courants internes à l'Eglise refusant le travail aussi), et le millénarisme plus ponctuel. Sans cesse la société a été secouée par ces mouvements qui contestaient l'inégalité et d'abord l'enrichissement de l'Eglise alliée à l'Etat. "Le mouvement hérétique fut la première internationale prolétarienne". Les femmes, on le sait dans ma région pour le catharisme, ont joué un grand rôle dans ces courants.

 

La grande Peste noire du 14eme siècle, qui a tué 40 % de la population européenne, a renversé les rapports de forces en faveur des prolétaires. Car alors il y a de la terre à profusion, on peut partir, on refuse de payer, et une grande crise du travail frappe l'Europe. Les travailleurs vont arracher des conditions de vie plus favorables. Le mode de production médiéval entre en crise. Il aurait pu déboucher sur le communisme, comme en cette "nouvelle jerusalem" que fut la ville de Munster en 1535. Il a débouché sur la contre révolution capitaliste, réorganisant le monde, de l'Europe en amérique.

 

Cette contre révolution se fait par la conquête, l'asservissement et le travail forcé dans les mines américaines, le vol, le meutre, la traite des noirs, la soumission accrue des femmes, la transformation du corps en machine, l'enfermement des vagabonds (Michel Foucault), la privatisation des terres, la destruction de communautés rurales en Europe et de peuples entiers en amérique. Les enclosures qui détruisent les "communs" ouverts aux paysans poussent à la ville les sans terre, et servent de force de pression pour affaiblir les guildes. La Réforme religieuse, au départ contestataire, sert rapidement d'alliée idéologique et pratique aux dominants (par exemple en annulant les jours fériés, ou en légitimant la confiscation de terres aux catholiques qui viendront s'accumuler). Le salaire, au début progrès par rapport au servage, devient alors le moyen d'asservissement universel.

 

Luther, au départ un rebelle, entre vite dans l'ordre aux côtés des puissances économiques : on voit par exemple dans Michael Kholass, ce beau film d'Arnaud des Pallières (adapté de Kleist), comment il explique l'illégitimité de la rebellion à un homme du peuple spolié, qui brule des châteaux.

 

Toute cette histoire est émaillée de luttes incessantes. D'une rébellion écossaise où une armée de travailleurs se forme et bat l'armée régulière, aux fuites des femmes indiennes dans les montagnes ou elles sauvent leurs savoirs.

 

Les femmes, ressource naturelle se substituant aux communaux privatisés

 

Les femmes voient leur place dévalorisée. Elles sont cantonnées à un travail de reproduction de l'homme marchandise, placées sous la dépendance des hommes. Le capitalisme, habile, a volé les communaux aux salariés, mais il leur a donné en échange, divisant le peuple, une autre ressource naturelle : les femmes. Elles sont les nouveaux communaux. La prostitution en est le paroxysme (l'expression "femme publique" est à cet égard éclairante). Dans un premier temps, elle sera fortement encouragée d'ailleurs, avant d'être ultra réprimée lorsque commence la chasse aux sorcières, comme étape durcie de la guerre aux femmes.

 

Le peuple subit une défaite historique, se divise, pour les femmes la chute est encore plus forte. L'inflation, liée à l'afflux de l'or, écrase le pouvoir d'achat. La viande disparait des régimes alimentaires pour longtemps.

 

Au 16eme siècle on voit une nouvelle baisse démographique en Europe, qui coincide avec la destruction presque générale de la population indigène en amérique (jusqu'à 90 % dans certaines régions).  L'Etat va alors accentuer sa politique sexuelle, et prendre le relais d'une Eglise qui avait peu à peu intensifié ses pressions, son contrôle sur la démographie. Celle-ci devient une administration. 

 

La guerre aux femmes s'intensifie, on établit un contrôle strict des femmes et particulièrement de leurs grossesses.  La chasse aux sorcières va alors envahir l'Europe et l'amérique. Les sages femmes sont diabolisées, pour éliminer les contraceptions traditionnelles. On dévalorise les femmes, on verra certaines "mégères" promenées muselées dans les rues. L'homosexualité est combattue (l'insulte "faggot" encore d'usage, signifie que les homosexuels sont du fagot à bûcher de sorcière). Les tribunaux laïcs prennent le relais de l'inquisition. La guerre aux femmes et au peuple devient une affaire politique centrale.

 

Ce n'est pas la science, la raison, qui va expliquer cette chasse aux sorcières, mais bien une nécessité économique. Car c'est au nom de supersititions, et de l'omniprésence du diable, que l'on brûlera, et non d'un triomphe de la science éclairée. Quant à l'alchimie par exemple, quand elle est pratiquée par les riches, on a tendance à la tolérer.  De même, ce ne sont pas non plus les lumières qui stopperont la chasse aux sorcières, mais le constat de la victoire contre ces courants populaires qu'il fallait briser, contre l'indépendance des cultures populaires dont les femmes étaient des vecteurs essentiels de transmission. Alors, la folie meurtrière agitée par la logique d'accumulation pourra trouver d'autres occasions de s'exprimer.

 

Criminalisation du peuple pauvre

 

Le diable va aussi servir à réprimer le peuple dans sa capacité collective. En dressant les hommes contre les femmes, mais aussi en assimilant tous les regroupements populaires à des sabbats susceptibles de répression. La lutte contre les sorcières est aussi une expression toute simple de la lutte contre les pauvres : l'accusation de sorcellerie frappe celle qui a refusé de payer, ou qui a chapardé. On l'accuse d'avoir jeté un sort. La diabolisation des femmes du peuple va de pair avec la criminalisation des vagabonds. Mais c'est dans les régions les plus soumises aux enclosures, à la "modernisation" capitaliste, que les chasses aux sorcières vont être le plus impitoyable. Car ces cercles de socialbilité souvent assumés par les femmes, ces coutumes qu'elles transmettent, comme la médecine naturelle, doivent être détruits pour laisser place à la raison capitaliste.

 

Les femmes sont contingentées à la reproduction des travailleurs. Ce n'est d'abord par le cas pour les esclaves, que l'on consomme jusqu'à l'épuisement rapide pour les remplacer. Puis lorsqu'on arrête la traite, vers 1800, et que l'on passe à un esclavage d'élevage, alors la femme noire elle aussi est recentrée vers la reproduction.

 

Corps -machines

 

Le capitalisme, dont l'éthique est la production comme fin et non comme moyen, va discipliner les corps des hommes et des femmes. Le corps devient idéologiquement une machine, comme chez Descartes et Hobbes, la nature aussi. La destination du corps est le travail. La vision magique, animiste, populaire du Moyen age, doit être supplantée. Elle s'oppose à la rationalisation capitaliste. La magie, qui par exemple limite l'intensification du travail, en parlant d'ubiquité, en parlant de jours favorables à la culture par exemple, est inacceptable. Les prophéties, qui servaient de moyen pour fédérer la contestation, sont rejetées. " Le corps humain, et non la machine à vapeur, ni même l'horloge, fut la première machine développée par le capitalisme".

 

En même temps que le "corps fut politisé", le capital va créer la notion d'individu. Doté d'une identité, séparée de son corps, réalité distincte que l'on peu évaluer en tant que telle. On rejoint ici Norbert Elias qui montre comment se développe une civilisation des moeurs : apparition des couverts, de "manières", accentuation du dégoût pour les déchets. Le dualisme entre l'âme et le corps est réaffirmé par la philosophie, l'idéologie générale, permettant de faire apparaitre le corps pour ce qu'il doit être : un outil. L'humain ressemble au monde social : l'Etat (l'esprit) conçoit, le corps (le peuple) exécute.

 

L'histoire de la chasse aux sorcières a été refoulée, ignorée par l'Histoire, y compris l'Histoire populaire. S. Federici lui rend justice. Elle nous rappelle que notre système inégalitaire a de fortes tendances à produire de l'intolérance, de la stigmatisation, de la violence ciblée contre des populations. Car il faut bien expliquer l'inégalité. Et la meilleure manière est de la "naturaliser". Comme la présence du diable dans les corps des femmes légitimait leur soumission qui a réclamé des décennies de bûchers. Marquant pour longtemps dans leur inconscient, nos soeurs, soumises à l'idée de l'infériorité, de la saleté, du négatif. Comme l'ont déconstruit les féministes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Histoire
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eMmA MessanA 03/03/2015 08:58

Bonjour,
Je viens de découvrir votre blog aujourd'hui, notamment l'article que vous consacrez à Arletty.
J'aime beaucoup ce que vous exprimez dans la présentation générale de votre blog, votre amour pour la lecture et cette phrase " Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies."
Lire fait partie de mon hygiène quotidienne, mais je n'ai pas l'heur de savoir rendre compte comme vous le faites si bien.
J'avais juste envie de vous écrire cela et de vous remercier.
eMmA

jérôme Bonnemaison 04/03/2015 13:53

merci

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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