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25 mars 2015 3 25 /03 /mars /2015 21:20
Vieillir, dit elle ( « Vernon Subutex 1 » , Virginie Despentes)
Vieillir, dit elle ( « Vernon Subutex 1 » , Virginie Despentes)

C’est le premier tome, réussi, d'une trilogie annoncée. « Vernon subutex 1 » de Virginie Despentes (dont on retrouverait dans ce blog une évocation de son essai stimulant et fracassant, « King Kong theory »), est un roman d’époque, un roman de quadra qui sent sa chair s’affaisser et sa jeunesse mythique s’éloigner sérieusement. Un roman de son temps, congruent avec bien des romans de son temps. Notamment dans sa nature post moderne, éclatée, monadique, caractéristique d’une société déboussolée et désenchâssée. Sans fil rouge, sinon celui d’une ombre en sursis : Vernon Subutex.

 

Post moderne, « Vernon subutex » l’est assurément, par cet aspect chaotique, quand les destins s’entrecroisent, se frôlent, se heurtent, comme voués à des trajectoires aléatoires, sans principe organisateur. Mais aussi par son style qui transcende les frontières entre classique et familier, entre langue tenue et argot rock. Son style à elle. Reflet de son parcours, des squats punks aux pages Libé, des béruriers noirs à la Princesse de Clèves, de la fréquentation des écrivains à celle de ses copines porn stars. La synthèse Despentes. Un ton personnel. Un écrivain, donc.

 

La plupart des personnages évoluent dans un monde culturel sans plus aucun repère, où seul le désir est de mise. Le désir du moment. Sans préjugé. Avec la conscience de l’absence de quelque transcendance mais aussi de quelque autorité légitime, encore.

 

C’est un roman de l’entropie. Celle d’une génération, la sienne. Un roman du vieillissement fatal, de la libido au rabais, de l’éclatement des bandes, des tribus, dont celle du rock, dans un monde anomique désormais en réseau. Il nous trimballe à travers différents milieux sociaux que Mme Despentes appréhende avec conviction, tous autant qu’ils sont. De la brute entrepreneuriale au SDF averti. Et il faut admirer cette capacité du romancier à se mettre dans la peau de n’importe qui, à penser de sa place, à faire sien le principe selon lequel rien d’humain n’est étranger pour soi. Despentes la féministe parle du point de vue d’un homme violent envers les femmes, et même d’une brochette de brutes identitaires. Convaincante. Le roman va où le discours politique ne peut pas aller. Il est son complément indispensable, il le décentre admirablement.

 

Le roman se présente comme un saut de personnage en personnage, reliés à la fois par un commun passé d’amateur de rock et par un rapport plus ou moins fugace avec le sieur paumé, Vernon Subutex (décomposition  du glamour Vernon Sullivan, fantasme américain et pseudo de Vian. On nous signifie ainsi qu’il n’est plus permis de rêver les gars). Il ne reste pas grand-chose de ce passé autour de la boutique de disques de Vernon qui a fait faillite, sinon un peu de nostalgie. La survie a imposé le chacun pour soi. Ce qui rassemble, ou plutôt connecte quelque peu les protagonistes, fugacement, c’est une bande son à possible valeur d’échange que possède Vernon Sullivan. Rien d’autre. Sinon un peu de culpabilité et de mélancolie, vite épuisées. Personne n'a le temps de s'attarder.

 

C’est aussi un roman sur le processus de marginalisation, de rupture en rupture, voyant le futur clochard marcher sur un fil de plus en plus mince, celui de l’entraide au compte-goutte, jusqu’à ce qu’il casse et que les portes se referment brutalement, la rue étant jalouse. Une marginalisation, fruit de la fameuse « destruction créatrice » qui en l’occurrence concerne l’industrie du disque, et condamne socialement Vernon Subutex, autrefois, dans d’autres conditions de production, et donc de culture, au carrefour ou à l’origine de destins. Ainsi, Alex, la star morte, doit sa passion à Vernon. A travers le destin piteux d’un personnage qui s’enfonce nous touchons le caractère superstructurel de la culture, et la chair meurtrie de ces processus de modernisation dont la littérature, seule, anoblit les victimes. Jeunes, protégés par les adultes, les uns et les autres n’auraient pas imaginé être contraints à autant d’éloignement et de dureté. Mais ils s’y mettent.

 

C’est un roman dense. Très dense. Où l’on ressent au mieux un aspect de ce qu’Annie Lebrun appelle « le trop de réalité », cette pression asphyxiante de la marchandise, de la culture, de la technologie, de l’information, cette exigence d’être au top sans cesse, sur tous les fronts, d’être interpellé. Cette proximité étouffante du monde qui caractérise l’homme post moderne, enfermé dans le présent, confiné dans la nécessité de se méfier d’autrui (à raison souvent), voire de haïr, relié aux autres par facebook (pour Vernon c’est le dernier secours, d’où sa première préoccupation quand il quitte un hébergement : trouver un moyen de se connecter au réseau pour prendre contact avec les humains).

 

On ne saurait pas trouver que retrancher à ce parcours saisissant de réalisme, de pertinence ("malgré son voile elle n'avait pas l'air moderne") et de crudité aussi. La seule réserve que l’on oserait adresser à Mme Despentes, c’est son appétit pour le scabreux, dont elle a du mal à se défaire encore. Qui est peut-être une facilité. Après tout c'est ce qui l'a porté au devant de la scène. Ceci étant, avec ce roman, elle parvient à s’élever à hauteur des romanciers qui saisissent leur époque, tout en sachant sortir d’eux-mêmes. C’est un excellent roman. Attendons la suite.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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commentaires

electricien a paris 29/03/2015 12:39

Votre blog est une source d'inspitation ! merci pour vos articles.
Patrick.

jérôme Bonnemaison 29/03/2015 17:48

merci à vous

dofus-generateur.blogspot.fr 28/03/2015 12:54

Merci pour cet article .

jérôme Bonnemaison 29/03/2015 17:48

merci d'y prêter attention

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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