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4 avril 2015 6 04 /04 /avril /2015 19:34
Apprendre à mourir (petite pause poétique, "le vent nous portera")
Apprendre à mourir (petite pause poétique, "le vent nous portera")

 

Quelle est la différence entre une poésie et une chanson ?

 

Et bien, une chanson est faite pour être jouée, et une poésie pour être lue. Simplement.

 

Mais on peut lire tous les textes de chanson.

Alors ? Zaz n'est pas de la poésie. On le sent, on le sait. Pas simplement parce que c'est du marketing. Mais aussi par sa substance littéraire.

 

Alors pour s'y retrouver, on est obligé de se demander ce qu'est la poésie. Pour le dire simplement, il me semble, et je m'en tiens à cette petite formule depuis longtemps, que c'est le glissement de sens. Le maniement du glissement de sens pour parvenir à dire. Dire ce qui ne peut pas se dire aussi bien en tout cas, sans le glissement du sens. Sans les rapprochements, les fameuses "correspondances" baudelairiennes, que la poésie implique. La poésie opère par bricolage du sens, du rapport entre les signifiés et les signifiants, pour que surgissent des émotions et des compréhensions. Comme le metteur en scène use du point de vue visuel et de la lumière, pour faire surgir et parler encore d'autres versants de notre vie sensible et intellectuelle.

 

Ainsi une chanson poétique est toujours sublime. Car non seulement elle nous envoûte de par le glissement de sens, mais en plus elle met sa robe de mariée de musique. Elle travaille sur plusieurs niveaux de notre sensibilité. Et le génie est de les harmoniser.

 

Cette petite pause poétique dans ce blog sera ainsi consacrée à une chanson, à mon sens une des plus belles des dernières décennies françaises. "Le vent nous portera" de Noir Désir.

 

Cette chanson est dans un album très sombre sorti le 11 septembre 2001. Coïncidence trouble. D'ici à dire que les artistes sont dotés de prescience, je ne me risque pas. L'essayiste Jean François Bayard en développe l'hypothèse dans un bel essai chroniqué sur ce blog : "Il existe d'autres mondes".

 

La chanson de Noir Désir est magnifique. Elle tient du poème romantique, recèle certaines influences surréalistes ("génétique en bandoulière/des chromosomes dans l'atmosphère"). Et surtout, c'est un très beau poème philosophique. Cantat s'y essaie à la Sagesse. A la Sagesse stoïcienne en particulier. Et on entend dans cette chanson comme un écho lointain d'une autre, "cities in dust" de Siouxsie and the banshees, ce qui est tout à fait possible le post punk étant une influence évidente de Noir Désir.

 

C'est une chanson sur l'entropie généralisée du monde. La décomposition. La nécessaire acceptation de cette décomposition, par l'art justement. Chanter cette chanson c'est apprendre à mourir en sublimant son angoisse d'Etre pour la Mort.

 

L'auteur n'a pas peur de la route. De la vie. Cormarc Mac Carthy fera de cette métaphore là un des plus beaux romans de notre début de siècle. Mais on ne sait jamais, "faudrait voir". Les stoïciens se réservent toujours la possibilité du pas de côté. De la mort volontaire au cas où ca tourne mal. Il faut tout de même être un roseau qui plie mais ne rompt pas, et accepter les blessures et leurs cicatrices, ces "méandres au creux des reins". La mort n'est rien. Rien ne suffit même pas à la qualifier. Tout ira bien, c'est certain. C'est la seule certitude même.

 

Tout disparait, mais rien ne disparait vraiment, car la cendre revient au cosmos. Tout revient dans l'ordre naturel, en se dispersant. Et si nous ne laissons pas de traces dans nos vies, nous en laissons tout de même à ce titre. Tout ce que l'on fait dans sa vie, résonne dans l'Eternité dit le général Romain baigné dans l'hégémonie stoïcienne, pour encourager ses troupes. Une forme d'immortalité nous est donnée, si nous nous comprenons comme des cellules dans l'univers. Si nous cessons de nous regarder comme Narcisse. Si nous nous concevons dans le Tout. Toutes les sagesses y convergent.

 

Donc, on peut occuper sa vie en parlant à la vie. Le message à la Grande Ourse. Figure maternelle. La mort comme un retour à l'origine. L'enfance. Cette chanson (et la musique en témoigne aussi) est empreinte de mélancolie enfantine, et de cette idée que la mort boucle la boucle.

 

De la vie sur la route, de cette trajectoire, surgit fugacement la beauté. Inévitablement éphémère. Et Cantat de trouver cette sublime expression :

 

"Instantané de velours".

 

Qui évoque le ciel. Siège de la beauté la plus évidente mais aussi source de toutes les questions métaphysiques que la chanson s'efforce d'apaiser.

 

La beauté ça ne sert à rien non. Ca ne va pas résoudre l'équation impossible. Ca ne va pas colmater la faille de notre condition.

 

La route sera agitée. Par les tumultes d'Eros et Thanatos, la caresse et la mitraille (association sonore grinçante). Mais même tout cela sera balayé de toute façon. Ca n'a pas de quoi nous inquiéter autant que cela. Puisque c'est bientôt en ruine et dispersé. Même ce malheur d'être doté d'une conscience réflexive, qui confère une mémoire, et la capacité de fantasmer. L'Etre du Projet. Ce malheur de devoir faire face à un désir beaucoup plus complexe que les autres animaux. Même cela, qui nous rend capable de la mitraille, nous en serons délestés. La conscience réflexive nous condamne à sortir sans cesse du présent, à ne jamais être dans le présent. A ne chercher qu'à fuir ou à rejoindre "le palais des autres jours", les souvenirs ou les espoirs. Le présent, c'est la musique. La douce musique de la chanson. Que l'on peut réécouter autant de fois que l'on veut. Qui réconcilie l'espace et le temps.

 

Autrefois du moins étions nous enclins à l'enchantement.

Autrefois, c'est avant la science. Influence romantique.

Autrefois c'est l'enfance. Influence psychanalytique.

Cette consolation nous ne l'avons plus. Nous savons même ce qu'il en est du mystère de la vie et de la mort. Et nous ne pouvons même plus sérieusement nous émerveiller de l'Enigme. Nous avons décrypté l'ADN. L'enfant qui joue au cow boys porte génétique en bandoulière quand il devient vieux et qu'il meurt. Il a grandi et sait comment fonctionne l'espace, il maîtrise la technologie et décrypte l'univers. Le génie de la lampe est en blouse blanche. La magie n'est plus secourable et l'enfant mélancolise encore. A la Grande Ourse maternelle il demande :

 

"Et mon tapis volant, dis"

 

Donc, qu'importe la vie qu'on a ? Une seule dans une infinité. C'est à dire rien. C'est à dire si peu de différence. Pourquoi s'en plaindre ? Epictète et Marc Aurèle ne cessent de nous en persuader. Tu es un point dans l'univers. L'Empereur aussi. Un point sur la ligne du temps. Rien. Et tout est recouvert très vite par les cendres de Pompéi. Il nous revient donc d'accepter. L'acceptation. C'est la voie unique. Faire avec son destin.

 

Mais il est normal que l'angoisse t'étreigne. La philosophie ne t'en fera pas grief. Elle essaie juste de t'aider. La "marée monte" à double sens. Comme nausée et comme usure et fin inéluctable qui se rapproche.

 

Alors quoi ? Alors un peu d'amour. Pour trouver la force d'aller au bout de la route. Du moins la poussière se mélangera à la poussière éternellement. Dans l'ordre naturel de l'univers. Contre lequel il n'y a pas à protester.

 

 

Je n'ai pas peur de la route
Faudrait voir, faut qu'on y goûte
Des méandres au creux des reins
Et tout ira bien

Le vent l'emportera

Ton message à la grande ourse
Et la trajectoire de la course
A l'instantané de velours
Même s'il ne sert à rien là

Le vent l'emportera
Tout disparaîtra
Le vent nous portera

La caresse et la mitraille
Cette plaie qui nous tiraille
Le palais des autres jours
D'hier et demain

Le vent les portera

Génétique en bandoulière
Des chromosomes dans l'atmosphère
Des taxis pour les galaxies
Et mon tapis volant dis

Le vent l'emportera
Tout disparaîtra
Le vent nous portera

Ce parfum de nos années mortes
Ceux qui peuvent frapper à ta porte
Infinité de destin
On en pose un, qu'est-ce qu'on en retient ?

Le vent l'emportera

Pendant que la marée monte
Et que chacun refait ses comptes
J'emmène au creux de mon ombre
Des poussières de toi

Le vent les portera
Tout disparaîtra
Le vent nous portera

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Poésie
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commentaires

cyril 10/09/2016 21:19

très beau.
C'est seulement en 2016 après avoir écouté des centaines de fois "noir désir", que je commence à les comprendre...

jérôme Bonnemaison 11/09/2016 19:07

c ca qui est bien aussi

Lotte 05/04/2015 09:15

Très belle analyse.

jérôme Bonnemaison 05/04/2015 22:28

Merci

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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