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23 avril 2015 4 23 /04 /avril /2015 18:43
Enfermé dans la totalité  (« narcissisme de vie, narcissisme de mort », André Green)
Enfermé dans la totalité  (« narcissisme de vie, narcissisme de mort », André Green)

Christopher Lasch, grand psycho sociologue, lie l’expansion déconcertante des névroses narcissiques au néo libéralisme (voir son essai dans ce blog sur la culture du narcissisme). A raison. Mais sans doute notre ami manque-t-il de profondeur de champ, tout occupé à dénoncer ce qu'il voit de son époque. Ce n’est pas la concurrence exacerbée du troisième âge du capitalisme qui a favorisé l’homme Narcisse (il existait depuis toujours. Il y a des Narcisse chez Homère, il y en a pléthore chez Shakespeare, dont Lear et Hamlet), mais beaucoup plus profondément l’essor de l’individualité libérale. Elle vient de beaucoup plus loin. De cette « grande transformation » que fut le 19eme siècle. Qui elle-même prend ses racines dans un lent processus de sécularisation, de désenchantement du monde, de rupture des ordres naturalisés, des mondes donnés d’avance, et d’affirmation de l’individualisme moderne. Montaigne en est peut-être un des premiers témoins. Là où Lasch a raison, c’est qu’on ne peut pas séparer cet individualisme là des dynamiques économiques du capitalisme. Mais Narcisse est déjà vieux, et il vieillit mal.

 

Si Narcisse est partout, c’est qu’il apparaît très tôt. Dans la toute petite enfance très certainement. Parce que les parents sont eux-mêmes des individus modernes, et qu’ils se comportent comme tels, y compris croyant bien faire. Ils sont des parents qui ne prennent pas soin, ou prennent trop soin, se désinvestissent ou surinvestissent, créent de l’insécurité ou de la Royauté qui deviendra invivable. C’est la force de la psychanalyse de l’avoir compris. Surestimant ses parents, privés de leur amour trop brutalement, ou reflet de l’idéalisation que les parents portent à leur enfant, narcisse deviendra impérissable. Freud a parlé du narcissisme, interloqué par des patients qui résistaient à la cure. Mais il a abandonné rapidement l’exploration de ce concept pour se concentrer sur l’importance des pulsions de mort (voir sa biographie, ou la critique que fait Wilhem Reich du concept de Thanatos, ou la chronique d'"au dela du principe de plaisir", dans ce blog). Ses successeurs, dont Lacan, ont redécouvert Narcisse. Cet être mythique condamné à se mirer lui-même pour son malheur.

 

Parmi ces successeurs de Freud, qui ont ré ouvert le dossier, il y a un français, André Green, et son classique « Narcissisme de vie, narcissisme de mort ». Dont le titre dit d’emblée que le narcissisme, ce « ciment qui maintient l’unité de moi » peut devenir, quand il devient une issue devant les contraintes pesant sur le Moi en construction, une calamité qui a tout l’air d’une condamnation à perpétuité. Disons-le tout de suite, c’est un essai destiné aux psychologues et psychiatres. Pour en approcher, on doit avoir une connaissance du freudisme déjà acquise. Il est resté parfois obscur à ma lecture, malgré mon intérêt pour ces questions. Mais il y a de magnifiques formules. Green est un psy qui écrit bien. Ce n’est pas le cas de tous .

 

On parle beaucoup des « PN », pervers narcissiques, dans la presse hebdomadaire. Cela permet aux gens de régler leur compte rapidement à leurs adversaires, en deux lettres. Bienvenue dans ton tiroir mon ami. Or, le narcissique n’est pas forcément pervers et le pervers pas forcément narcissique. Green précise même : « les narcisses nous irritent peut-être encore plus que les pervers, parce que nous pouvons rêver d’être l’objet du désir d’un pervers (…) Narcisse nie Echo ».

 

Blessure à l’omnipotence

 

Le narcisse est un être blessé. Il souffre d’une blessure portée à l’ « omnipotence infantile » qu’il a directement ressentie ou projetée sur ses parents. L’achèvement du développement d’un « Moi » en chacun de nous se traduit par notre capacité à reconnaître les objets de notre désir en eux-mêmes. C’est ce que Narcisse n’est pas parvenu à réaliser tout à fait. Le Moi de Narcisse est devenu son propre objet de désir.

 

Le désir est un mouvement. Un mouvement qui décentre. Le sujet va vers l’objet. Ce désir implique une séparation. Or il fut un temps où le petit enfant a fusionné avec l’objet de son désir. C’était une émanation de lui-même. Au moment de la séparation d’avec le sein, tout bébé fait face à cette désillusion de passer du simple au double. L’objet n’est plus capable de lui faire retrouver le sentiment d’Unité. Certains ne s’en remettent pas. Ce sont les Narcisses.

Le Moi narcissique est alors confronté à l’angoisse de séparation et à celle d’une désintégration.

 

Le Moi est une chose bien fragile, qui doit entrer en rapport avec la réalité et en même temps s’investir narcissiquement, pour réaliser son unité spécifique.

 

Total

 

Comment s’exprime le narcissisme ? Parfois par une toute puissance de la pensée qui exprime les pouvoirs du Moi et s’avère une érotisation de la pensée. Par l’attirance par la toute-puissance du langage à maîtriser le monde. Ce n’est pas par hasard si le livre sacré par excellence commence en disant qu’au commencement était le verbe. Le narcisse est un être orgueilleux, qui ne rechigne nullement à être tête de turc, même s’il se sent d’une fragilité totale.

 

Le narcissisme aime. Il n’est pas incapable d’amour. Point du tout. Mais il est insatisfait, d’abord et avant tout. L’insatisfaction vient paradoxalement de ce que les satisfactions reçues libèrent le sujet du désir. Or, c’est insupportable puisque le désir ne peut être que total. Le narcisse est cet être qui se pense unique, « incarné dans son texte », libre autant qu’il le veut, en dialogue direct avec Dieu, jusqu’à la chute. La chute le désigne, lui, car il est l’élu aussi de la chute.

 

L’ascétisme est une forme du narcissisme. « L’ascétisme est serf de l’idéal » en effet. L’idéal ne vise qu’à reconstituer la fameuse unité perdue. Le narcissisme moral, quant à lui, qui prend les formes du messianisme politique par exemple, ou de l’idéalisation collective, correspond parfaitement à ces nécessités narcissiques d’exaltation et de sacrifice. Le tout ou rien, l’expansion et le retrait, tels sont les symptômes de l’agir narcissique. Le narcissisme est le contraire du masochisme. Le narcissisme est « toujours en dette envers l’idéal du moi ». Il ne se sent pas coupable, mais son sentiment caché est la honte. Qui ne se partage pas.

 

« Il a honte de n’être que ce qu’il est ou de prétendre à être plus qu’il n’est ».

 

Don Quichotte.

Pour lui, le pur, l’honneur ne saurait être sauf.

La honte est celle d’être doté, comme tout un chacun, d’une vie pulsionnelle (qui est un enfer car elle se heurte à l’impasse de la totalisation), d’où le déplacement sur la vie intellectuelle (en dehors de blocages scolaires adolescents).

Il y a une dimension destructrice dans cet aspect intellectuel. Destruction de la totalité qui a abandonné le Moi. Green parle carrément des « parents que l’on tue en lisant ».

 

Le narcissisme est cet objet de substitution qui veille le Moi comme la mère veillait sur l’enfant.

 

Condamnés ?

 

La création artistique est une issue possible. Mais le narcisse y retrouve aussi son cercle infernaL. Il affirme sa parenté pour ce qu’il écrit ou dessine, mais se blesse aussi à toute évaluation négative ou positive. Il en a pourtant besoin. Il voudrait que sa création soit un objet propre. Car cet objet ne peut rien lui apporter de total. Mais c’est impossible.

 

L’objet du désir est vécu comme « un complément d’être ». Ce qui expose à la frustration éternelle.

Pour les psychiatres, le narcissique est un patient redoutable, saisi entre angoisse de séparation et angoisse d’intrusion, donnant l’impression de se suicider à petit feu, parfois enveloppé d’une lourde carapace narcissique qui protège le Moi. Le patient veut bien vivre l’analyse, mais ça reste son analyse. « Il lui arrive quelque chose à lui ». Il emprunte donc un discours narratif plutôt que de se livrer à la libre association verbale. Ce discours n’est pas analysable.

Mais le narcisse est terrifié par l’idée de « délier » son discours, de rompre l’unité du Moi . Il ne parvient qu’à émettre un discours qui se veut cohérent et qui doit emporter l’adhésion.

 

Quel sera le but de la cure ? Essayer d’aller vers une re-naissance. Ou en tout cas vers la possibilité de tolérer au mieux l’ « état non intégré » de la vie sur terre. A ce qu’on puisse considérer les objets comme tels. Les rapports humains comme des liens, et non comme des « miens » et ou « tiens ».

 

Après plusieurs années d’analyse des conditions de répétition des impasses rencontrées par le patient, le psychanalyste entendra peut-être prononcés les mots de honte, d’orgueil, d’honneur, de déshonneur. On peut espérer que le poids se réduise.

 

Accepter les objets comme tels, c’est les accepter dans leur incertitude, leur variation potentielle, leur contingence. Ils doivent par exemple pouvoir pénétrer le Moi et le quitter ensuite. La vie est un désordre, ce qui se heurte à la prétention intense d’une totalisation par le narcisse.

 

Le narcisse essaie parfois de s’affranchir des objets du désir. Il fonctionne ainsi sur le tout ou rien. Il ne parvient pas à sortir de ce besoin d’Unité Egotique, de la recherche de l’alter ego, du « Neutre », du fantasme de réconciliation de l’Un et de l’Autre. C’est bien l’aspiration à une totalité auto suffisante, immortelle, à la fois mort et négation de la mort. Dans un autre article, sur un livre de Julia Kristeva, nous avons parlé de « La Chose ».

 

En réduisant les objets à un minimum vital, en méprisant le matériel par exemple, il est mis en échec par les pulsions qui demandent des objets. Mais l’objet fuit, s’absente nécessairement. L’ascétisme est une tentative de fuite de la dépendance aux objets, par déplacement vers le travail.

 

L’angoisse du chaos qui rebondit sur l’angoisse d’intrusion se traduit par une fuite des objets, qui peut prendre la forme du désordre matériel, du désordre dans les placards. La dépersonnalisation est une issue possible. Mais c’est une défense contre la folie. Et non une folie. Le narcisse est un névrosé, ou possiblement ce qu’on qualifie de « border line ».

 

Son malaise est souvent corporel. Son enfer à lui, c’est le corps. Ce corps qui embarrasse. Qui est une honte.

 

Et Green a cette sublime phrase pour tirer la conclusion de cet investissement narcissique qui compense la différence insupportable instaurée entre mère et enfant:

 

« Le narcissisme est l’effacement de la trace de l’Autre dans le désir de l’Un ».

(comprendre l'Un au sens d'Unité)

 

En revenant à Freud, on se souvient que le narcissisme primaire est une manière de baisser la tension pour le Moi pris entre plusieurs feux. Ce vers quoi on tend c’est la tension zéro (mort/immortalité).Le repli narcissique est évidemment un leurre. Le Moi se déçoit nécessairement face à l’Idéal du Moi qui devient son objet. Le Moi perd son équilibre et expose à de violentes angoisses.

 

Que doit admettre le narcisse ? Durement.

 

C’est qu’il est « impensable d’être tout à fait l’Un ni tout à fait l’Autre ». Soit renoncer à l’Unité du double.

De soi et de l’objet.

De soi et du monde.

 

Bon courage à vous !

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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