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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 14:38
Justice par dessus tout ("Le consul", Salim Bachi)
Justice par dessus tout ("Le consul", Salim Bachi)

J'ai découvert l'existence d'Aristides de sousa mendes dans l'essai, chroniqué dans ce blog,de Jean François Bayard, où il se demande s'il eut été résistant ou bourreau et s'interroge sur ce qui peut créer des être infiniment justes et courageux. Bien qu'ayant habité à Bordeaux en deux périodes de ma vie et être passé des centaines de fois devant les lieux de ses actes d'un courage infini, je ne le connaissais pas. Il n'est pas très connu. Moins qu'Oskar Schindler.

 

Le romancier algérien Salim Bachi rend justice à cet être de justice, avec "Le consul", roman qui imagine une longue lettre de mémoires de ce héros à son amante, Andrée.

 

Aristides termine sa vie, brisée par le dictateur Salazar, dans la misère, et finit par se réfugier chez les franciscains. C'est là qu'il est supposé écrire.

 

Hannah Arendt a eu cette intuition géniale : le mal n'est jamais radical. Seul le bien peut l'être. On la comprend en découvrant le parcours de Monsieur le Consul du Portugal dans mon sud-ouest de naissance et de vie.

 

Le mal n'est pas radical. Parce que celui qui le perpètre ne le fait jamais purement. Il a des arrière-pensées. C'est ainsi que je l'interprète. Il ne fait pas le mal pour le mal, mais par cupidité, conformisme, folie ou décrépitude interne mêlée de petitesses, de mesquineries, de trouille (différente d'une peur légitime, dans son côté malsain égotique). Celui qui maltraite a parfois honte, il se dissimule, il n'assume pas, il donne le change, il se cherche des indulgences et des sauf-conduits. Comme l'ont montré les historiens, les massacreurs tombent malades. Ils s'alcoolisent. Ils décompensent. La brute est souvent lâche et prompte à retourner sa veste. Elle se ment éhontément à elle-même. A Nuremberg, aucun n'assume. Aucun. Ils sont tous à chercher des excuses. Les nazis, perdants, ne sont plus nazis. Ils se déshonorent une fois encore en fuyant leurs responsabilités. 

 

Quand Louis Ferdinand Céline pleurniche, alors qu'il a évité la potence pour ses libellés écoeurants d'appel au meurtre de masse, les résistants pour beaucoup s'en retournent à une vie modeste. Aubrac redevient Ingénieur. On l'oublie. Réné Char reste dans sa maison, et se remet à sa table d'écriture, délaissant le fusil et la gloire politique à laquelle il aurait pu postuler.

 

Il faut comparer les procès de Nuremberg, ou le procès d'Eichmann à Jérusalem, à ceux de Rosa Luxembourg devant une juridiction allemande pour son pacifisme, celui de Blum à Riom, celui de Trotsky à St Petersbourg après la défaite de la révolution de 1905.  Le procès du terroriste Carlos à celui des Pussy Riot. Ou même celui, tête haute, de Danton, qui était un être ambivalent, à celui du piteux Louis XVI qui n'assume rien. D'un côté, ça transpire de malaise et de honte, ça se dédouane, c'est incohérent. De l'autre, le procès devient un moment éclatant de cohérence.

 

L'être de justice se dépasse. Ses principes ne lui sont pas extérieurs. Il n'en a pas usage. Ce sont ces principes qui fondent sa personnalité. Mandela ne peut pas accepter les propositions de ses adversaires, qui le libèrent s'il accepte de se soumettre idéologiquement. Il ne peut pas. Sinon il sait qu'il meurt. Il meurt en tant qu'individualité.

 

Le bien est radical parce qu'il n'a aucune besoin de compensation. Il parle en son nom. Il assume sa responsabilité. Il n'a aucune raison d'utiliser le frein à main, sinon pour respirer un moment et produire encore plus de bien. Le bien peut être radical.

 

Le consul est de cette trempe. Le roman décrit, d'une plume claire et certaine, le processus qui le conduit au grandiose et à la chute. En juin 40, ce chrétien viscéral, de cette catégorie minoritaire des Bernanos, pour qui Jésus n'est pas un fétiche et un moyen, mais une vraie voix, est en poste à bordeaux. Déjà, lui l'homme de droite, royaliste, déteste Salazar, sa brutalité et son absence de morale. Mais il vaque de poste en poste, autour de la planète, se consacrant à sa famille, à ses quatorze enfants. Il ne rompt pas. Il n'a pas encore atteint le point où sa conscience va vraiment être mise au défi.

 

Et puis c'est l'exode depuis la Belgique, pays qu'il aime, et en France. Les réfugiés, antifascistes et juifs aflluent vers Bordeaux. Porte vers le sud, vers les amériques. Vers un Portugal censé être neutre. La compassion conduit d'emblée le consul à les laisser entrer dans le consulat, à y dormir. Ils s'y entassent. La situation est terrifiante. La place des Quinconces est envahie de ceux qui fuient la gestapo. Ils supplient le consul de leur accorder un visa.

 

Salazar a diffusé une circulaire, enjoignant les services diplomatiques à n'accorder aucun visa pendant cette période. Sauf exception prise de Lisbonne. Au début le consul fait des entorses, une ou deux, et même des faux. Il est réprimandé.

 

Et puis vient la crise. Le dilemme. Il s'enferme trois jours durant. Saisi par le conflit. 

 

Celui entre la loyauté à son pays, à la loi, et sa fidélité à l'humanité qu'il voit avec le regard de Jesus. Le conflit aussi, entre le courage intrépide et ses intérêts propres, comme ceux de sa grande famille qu'il doit protéger.

 

Cela dure trois jours. Il en sort avec les cheveux blanchis mais "refondé". Il a décidé qu'il ne ferait qu'une seule chose : sauver le maximum de gens, jusqu'à ce qu'on le stoppe. Alors il signe toutes les demandes de visas. Toutes. Il signe tout. Il signe sur ce qu'il peut. Il fait signer à sa place un collaborateur ou run rabbin qui n'accepte pas de partir sans aider les siens. Il va à Hendaye et à Bayonne, réveiller ses subordonnés qui se cachent et leur imposer d'en faire de même.

 

Les historiens estiment que le consul a permis la fuite de 30 à 50 000 personnes.

 

Mais aux frontières on se plaint. On repère le manège. Le consul est vite destitué. Il retourne à Lisbonne ou il est brisé et finira dans les soupes populaires. Il se bat. Salazar, le cynique, se glorifie de sa politique d'asile lors de la victoire des alliés. Mais le consul lui a désobéi, il paiera. La famille est dispersée. Le fils du consul subit un procès parce qu'il s'est battu avec les alliés, mais s'en sort. Le consul n'avait pas assez d'imagination pour s'enfuir. Pour rejoindre les gaullistes par exemple. C'etait un conservateur.

 

Ironie du sort, c'est une anglaise qui le dénonce en premier. Se mêlant aux réfugiés au consulat, elle exige de passer devant les pouilleux de l'Est qui envahissent les bureaux. Le Consul, devant son impolitesse, la congédie. C'est elle qui donne la première alarme en se plaignant.  Les justes se heurtent à l'ironie du sort, parce que le monde se fiche de leurs principes.

 

Le Consul est un homme d'administration. Là où le mal moderne, post weberien, bureaucratique, fleurit, il est une figure d'exception, et on le pense au mieux "fou". Les criminels de bureau sont banals. Ils obtempèrent. Ce sont, dit Arendt, des "Mister nothing" et non des Attila. Ils sont efficaces. Ils évitent de penser. Ils pensent de manière instrumentale. Le consul, c'est l'antipode de la banalité. Mais c'est possible. Il est possible d'échapper au machinisme. Au moins parfois. Au moins quelquefois.

 

Pourquoi devient-on le consul ? La religion ? Non. Car la religion, c'est aussi le franquisme qui massacre à tour de bras les démocrates. Et quand ce n'est pas le franquisme, ça peut être le vatican de ce temps là, lâche, jouant sa propre survie, et ne regardant pas l'extermination des juifs sans certaines arrière-pensées pour certains secteurs. La religion ne suffit pas. Elle entre en jeu mais doit rencontrer d'autres qualités.

 

Il y a un fait important dans le roman et la vie du consul. Ce chrétien fervent a une maitresse française, qui est enceinte de lui. Tout Bordeaux le sait. Sa femme aussi. Il culpabilise mais ne peut pas s'empêcher d'aimer cette femme plus jeune que lui. Ainsi sans doute a t-il été conduit à ne plus voir la morale d'un point de vue superficiel et à réviser ses principes. L'amour passe par dessus tout. L'amour de l'humanité.

 

Il y a aussi eu la perte de son fils, qui est mort. Il porte éternellement la souffrance de cette disparition, comme son fils cadet, mais il ne remet pas en cause sa foi. Et cette mort, pour lui, a certainement été comme un multiplicateur sensible. La vue de ces orphelins traversant la france lui est insupportable. Cette mort aussi, l'a recentré sur l'essentiel.

 

Enfin il y  a le mystère de l'enfance. De l'éducation. De ce qui nous fonde. Et là nous ne pouvons aller. C'est ce que Lévinas tente d'approcher avec son thème de l'humanisation par le visage d'autrui. Mais il se trouve que pour certains, la souffrance d'autrui n'est pas admissible. Le consul a un frère jumeau. Diplomate aussi. Dont il est très proche. Est-ce une passerelle vers la bonté irrésistible ?

 

Evidemment il y a trois jours de combat interne. Mais le consul ne pourrait pas vivre avec le poids de l'inaction alors qu'il peut agir. Il ne peut pas empêcher les millions de morts de cette guerre, mais il peut sauver des vies. Beaucoup. Et jusqu'au bout, même après la destitution, il usera du dernier papier à sa disposition. Seul. Incompris. Exilé dans son propre pays.

 

Salim Bachi prête certaines analyses politiques au consul, très lucides. Une conscience nette de ce qui se déroule, du rôle du pétainisme. Je ne sais pas si cela est authentifié ou si le romancier plaque par souci d"édification du lecteur. Qu'importe.

 

Le ridicule ne tue pas, mais la honte le peut. Le Consul le sait. Il se préserve d'une honte incommensurable en choisissant le courage. Il se leurre volontairement en se disant qu'il sera sans doute entendu lorsqu'il expliquera son geste. Mais au fond il ne calcule plus. Le consul c'est la défaite de l'utilitarisme. La défaite de l'homo economicus. C'est la preuve de la liberté possible des hommes.

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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