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2 avril 2015 4 02 /04 /avril /2015 20:11
La prison blanche postmoderne ("le postmodernisme, logique culturelle du capitalisme tardif, Fredric Jameson)
La prison blanche postmoderne ("le postmodernisme, logique culturelle du capitalisme tardif, Fredric Jameson)

Il s'agit d'un long essai écrit en 1991, qui a marqué, dit-on, la pensée de ce qu'on qualifie de "post modernité" : notre temps. Il est écrit par un marxiste américain, et réédité aux très sélectives éditions des beaux Arts de Paris.

 

Je ne le conseillerai pas franchement. Ce n'est pas qu'il soit inintéressant, mais il s'adresse, sans aucun effort de clarté, mais bien au contraire un certain snobisme apparent (involontaire sans doute), à un public d'universitaires pointus. Ce qui pour un marxiste a toujours un aspect paradoxal que je ne m'explique pas. Bien entendu parfois, il y a besoin d'aller sur les montagnes pour régler certains problèmes conceptuels. Mais souvent, l'hérmétisme (et ici quel hérmétisme !) est juste inutile, car il est possible d'aborder plus simplement ce dont il est question (à moins que la traduction y soit pour quelque chose, ce qui est possible). C'est le cas, en partie, ce me semble, dans cet essai. Qui tout de même recèle des percées théoriques et formelles de grand talent. Et particulierement un très beau passage, brillant, au sujet d'une maison d'architecte à Santa Monica. Celle de Frank Gerhy, construite en 1979, symptome de la postmodernité, mais aussi tentative de discours "matériel" sur la postmodernité.

 

Un grand penseur ne fait pas un grand écrivain. Comme un grand écrivain ne fait pas un grand orateur, et pourtant l'on dit que ce qui se pense clairement s'énonce clairement.

 

Sa rédaction est saturée de références culturelles jusqu'à l'indigeste (des noms en veux tu en voila, qui se percutent, dans la même phrase), parfois références méconnues en Europe, qui rendent la lecture très compliquée. De plus Fredric Jameson a tendance à réfléchir, dans "le postmodernisme, ou la logique culturelle du capitalisme tardif" comme on pense tout haut (il use souvent de l'expression "en attendant" pour introduire un chapitre, ce qui est assez caractéristique de celui qui pense tout haut) : il file tout droit, digresse, creuse quand il a envie. Un flot. Un flux, comme ce flux dont il parle d'ailleurs, celui de la postmodernité qu'il regarde avec intérêt esthétique et pessimisme politique.

 

Nous serions bien trop structurés, dans notre inconscient même, par cette postmodernité là pour parvenir à la critiquer vraiment et à la combattre. En ce sens, l'apathie politique qui a succédé à la grande crise du capitalisme de 2008 lui donne largement raison. Nous n'avons plus les catégories mentales pour nous distancier autrement que superficiellement des valeurs du mode de production dans lequel nous vivons (ceci rappelle les analyses d'Alain Accardo sur "le petit bourgeois gentilhomme"). Consommateurs on nous a voulus, consommateurs nous sommes, jusqu'à notre manière de vivre la politique, et même quand la politique que nous choisirions serait explicitement désireuse d'abattre le système. L'admirateur du che Guevara aura besoin d'une boutique où acheter son t shirt à son effigie, et ça l'emportera.

 

La postmodernité, forme culturelle du capital transnational (on disait multinational en 1991)

 

Ce que la réflexion de Jameson a de supérieur à des ouvrages plus compréhensibles que nous avons abordés par exemple dans ce blog, au sujet de l'art contemporain (par exemple un essai récent de Nathalie Heinich), c'est la force de sa réflexion matérialiste, et des liens qu'il établit entre le nouvel âge du capitalisme (transnational et étendu à la quasi intégralité de la planète, ce qui le distingue de la période moderne où il était impérialiste et encore confronté à la concurrence de formes archaiques) et la culture de l'époque. Il a aussi l'ambition de couvrir la culture d'un large survol, de l'architecture au roman français, jusqu'à la théorie.

 

Le postmodernisme n'a de sens que parce qu'il succède au modernisme, qu'il rompt avec lui. La modernisation achevée, la nature a été vaincue. La culture devient une seconde nature. La postmodernité est la sortie de cette lutte de la modernité contre la loi naturelle. Elle sort aussi de l'Histoire, à ce titre.

 

La culture, seconde nature, devient d'autant plus stratégique pour le capitalisme qu'elle s'intègre à la production de marchandises en général (première source d'export pour les Etats-Unis aujourd'hui). La production frénétique d'inédit, de nouveauté culturelle est vitale pour le système économique. C'est elle qui assure sa reproduction par le renouvellement incessant de la consommation.

 

Il est malaisé de penser la postmodernité, car on essaie de penser comme une époque quelque chose qui justement cesse de penser historiquement. Ce n'est pas un hasard si la parution du livre de Jameson est proche de celle des écrits du libéral hégelien Fukuyama, sur "la fin de l'Histoire".

 

Confusion dans la culture

 

Elle est difficile à saisir, fuyante mais ses caractéristiques évidentes sont un certain nivellement, qui fait que "tout est texte" (que refusait le modernisme), le traitement de tout comme une simple surface, le recours aux simulacres. L'effacement des distinctions dans la culture (on parle ainsi de "théorie" plutôt que de philosophie distinguée à la sociologie par exemple. On ne sépare plus "la grande" culture et la culture de masse) qui coexiste paradoxalement avec le refus des pensées totalisantes (totalitaires dira t-on), et la compartimentation de l'esprit humain.

 

Le postmodernisme a substitué le pastiche à la parodie, celle-ci réclamant une référence solide pour la caricaturer. Le pastiche est une sorte d'ironie blanche, vide. A l'humour il préfère la mimique. Le postmodernisme est au moderne ce que Yann Barthès est à Coluche.

 

On voit assez facilement le lien entre cette culture et la nécessité de la réduction de tout à être uniquement marchandise. Rien ne doit s'interposer.

 

Aux chaussures de paysan bousillées magnifiées par le moderne Van Gogh, manifestant l'utopie d'une perception nouvelle du monde, succèdent les chaussures en série, aplaties, de Wharol, qui nous parlent du fétichisme marchand mais de manière performative. Sans pouvoir nous proposer quelque utopie. Sauf d'être soi-même marchandise, ce que Warhol assume.

 

A l'angoisse du sujet névrosé qui ressortait de la modernité, qui s'exprimait dans "le cri" de Munch, la postmodernité préfére la schizophrénie (celle que célèbrent d'ailleurs Deleuze et Guattari), la rupture des temporalités. La schizophrénie dans les décombres de la culture qu'on cite, dans une succession de présents sans perspective.

 

Jameson ne fait pas dans le marxisme vulgaire, il est conscient de l'"interrelation de la culture et de l'économique", qui n'est pas "à sens unique". La postmodernité produit ainsi culturellement des invididus capables de fonctionner dans le nouveau monde capitaliste, celui de la mondialisation, de l'immédiateté des échanges, de la flexibilité absolue. Jameson est lucide sur l'apparition de ce nouvel âge assez tôt, alors que le mur de Berlin n'est pas encore tombé. Il le doit à la lecture d'Ernest Mandel, théoricien marxiste qui s'il ne réussit pas à faire de la quatrième internationale une force politique conséquente, laisse un grand héritage théorique.

 

La postmodernité préfère l'espace au temps (historique). Elle spatialise le temps. Le champ spatial est la seule certitude de l'expérience puisque tout est mis en doute, tout étant culturel, détaché de tout signifié certain. D'où la place majeure de l'architecture dans la culture contemporaine.

 

Le marché mondial est devenu si abstrait, que l'identification du produit à son image, à travers les médias, pièce maîtresse de la postmodernité, identifie le marché aux médias, les unifie (effacement des frontières). On assiste devant la télévision à une symbiose entre le produit et le média, et donc entre la chose et son concept. Les produits deviennent le contenu même de l'image médiatique. Il es devenu difficile de séparer les segments narratifs à la télévision, de séparer ce qui est de la publicité de ce qui ne l'est pas. Le temps a été réinterprété par la télévision commerciale. Et il est le rythme réel de la vie du spectateur. La télévision est un flux total, sans mémoire, temps fictif, rythmé par la pub pendant laquelle on va reprendre une bière.

 

C'est pourquoi culturellement, la chose et le concept (dans l'art contemporain par exemple), ne se séparent plus. C'est pourquoi on a pu parler d'art conceptuel. C'est pourquoi le "nouveau roman" ne parle plus de rien. Il est autoréférencé.

 

S'échapper est illusoire

 

" Toute forme de réalité indépendante, extra culturelle, devient problématique". L'utopie d'une perception nouvelle, telle qu'elle a pu s'exprimer avec l'impressionnisme par exemple - et c'est le moment moderne-, n'"a nulle part où aller" (en ce sens la postmodernité n'est pas le nouveau pour le nouveau mais la renonciation au nouveau, la prégnance de la citation de la citation, du simulacre). La perception est écrasée par l'omniprésence de la culture et sa manière de s'effacer elle-même, d'échapper à la critique en se vidant elle-même de signification. La vidéo expérimentale a porté très haut ce "jeu aléatoire des signifiants" en bricolant d'anciennes images sans cesse. La critique des interprétations est devenue impossibilité revendiquée de l'interprétation.

 

Echapper à la postmodernité semble illusoire, mais en plus on ne peut pas la critiquer, car elle sépare tous les plans. Elle refuse toute unification. Elle se présente sous la forme d'une mosaïque sans hiérarchie ni ciment ni reflet. Réalité qui nous bombarde d'un tir de barrage "perceptuel d'immédiateté".

 

Il y a ce beau chapitre sur la maison de Frank Ghery, construite à Santa Monica, qui est à la fois un commentaire et un témoignage de la post modernité. Une maison où rien n'est en angle droit, rien ne fuit vers le même point, où des éléments, comme un cube, semble s'insérer furieusement dans l'ancien, où on a du mal à distinguer l'intérieur de l'extérieur. La désorientation y est de mise, comme le simulacre (présence d'une porte traditionnelle donnant sur une chambre de bonne). Ghery choisit de vivre là-dedans. Pourtant lucide sur ce monde. Comme s'il s'agissait quand même d'y faire son nid.

 

La crise de la représentation devient radicale dans la postmodernité. Elle était déja posée dans la modernité. Les machines de notre temps ne sont pas de production, mais de reproduction (la télé, l'ordinateur). La production ne se représente plus (où sont nos Ferdinand Léger ?). Nos représentations deviennent impuissantes devant un système monde en réseau qui nous échappe. La crise de la représentation est l'expression de notre incapacité cognitive à cartographier ce réseau mondial du capitalisme tardif. Représenter devient vain, d'où la fin du style, la fin du coup de pinceau. Et Jameson de développer en quoi l'impotence à cartographier la ville participe de notre aliénation.

 

La postmodernité se présente comme une certaine libération par rapport à l'histoire de l'art, par rapport aux hiérarchies et obligations, aux canons, à la grandeur utopique du modernisme, mais aussi, malheureusement, par rapport aux sentiments. Car c'est évidemment la froideur qui ressort de cette absence de référence, de ce recours au simulacre et à la dépersonnalisation.

 

Reconstruire une cartographie mentale. La disputer au nihilisme marchand ou à ses autres concurrences (le fanatisme religieux, le fascisme haineux de l'Autre). Un incontournable pour qui réfléchit à un monde différent

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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