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15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 15:27
En eaux belles et troubles ("Virginia Woolf", Viviane Forrester - Biographie)
En eaux belles et troubles ("Virginia Woolf", Viviane Forrester - Biographie)

La regrettée Viviane Forrester nous a offert il y a de cela quelques années une magnifique biographie de Virginia Woolf. A vrai dire une des plus belles biographies que j’ai eu l’occasion de lire, moi qui en suis friand.

 

Influencée indéniablement par la psychanalyse, comme en témoigne son champ lexical (Woolf découvrira tardivement Freud, le rencontrera une fois, et sera son éditrice anglaise), cette biographie est avant tout analytique. Elle ne s’organise pas chronologiquement, mais plutôt comme un tableau essayant de comprendre qui était ce génie qui « sentait le poids de chaque mot sur ses doigts », tout en percevant terriblement les limites du langage, comme ce Wittgenstein qu’elle croisa lui aussi subrepticement, parmi ses amis de Cambridge mais avec qui il n’y eut pas de vraie rencontre, de manière étonnante. Virginia ne rencontrera pas Proust non plus, qu’elle admirait terriblement. Qu’elle jalousait, même, comprenant les affinités entre les deux œuvres. Elle refusa aussi de publier Joyce. La vie de Mme Woolf est aussi celle de rencontres magiques laissées de côté.

 

Mme Forrester se fait fort de produire un nouveau visage de l’écrivain. Qui fut selon elle enfermée dans une légende tragique tissée habilement par son mari, Léonard, juif complexé en temps d’antisémitisme virulent, comme heureux de voir sa femme elle aussi subir une avanie, celle de la maladie mentale.

 

La légende monumentale de la folie décontextualisée poursuit Virginia. Or, ce flirt avec la folie, incontestable, n’est pas à détacher des interactions avec l’entourage. Et peut-être, Virginia aurait-elle pu échapper à son sort tragique , non seulement si le sort ne s’était pas acharné sur elle, mais aussi si d’autres relations intimes avaient surgi dans sa vie. Le génie de Virginia, accolé à sa folie, par ses proches et en particulier son mari, n’a pas été accueilli comme il se doit. Il a été célébré, récompensé, admiré. Mais dans sa vie, on ne sut faire place à ce génie, on le comprima dans l’identité de camisole.

 

Mme Woolf a raconté une part de sa vie familiale, au sein d’une famille recomposée, complexe, de la haute bourgeoisie, dans « la promenade au phare » (voir chronique précédente dans ce blog). Elle est née dans une famille nombreuse, à l’histoire désossée, incroyante, dans l’Angleterre victorienne. Sa vie, dès la pré adolescence, est marquée par une série incroyablement malchanceuse de deuils insupportables, de morts brutales ou au contraire agonisantes qui déclenchent des crises de dépression violentes avec dimension hallucinatoire. Elle perd sa mère, son père, sa grande sœur Stella, plus tard un frère. Plus tard tant d’amis proches. Elle s’enfouit dans la lecture forcenée. Très vite son génie est perceptible.

 

La biographie met le doigt sur deux continents intimes oubliés par la légende : la réalité de son mari, qui n’est pas seulement celui qui l’a protégée certes, lui a tout de même permis de produire une œuvre inédite, mais aussi un homme qui lui imposera sa propre dépression et sa propre horreur de la chair, ce qui ressort d’une correspondance de jeunesse que la biographe a pris soin d’explorer. C’est dans son œuvre, par le style, que Virginia devra sublimer sa sensualité exacerbée, et par des expériences d’amour féminin. La seconde « révélation », ce sont les affres de la vie familiale après la mort de sa mère Julia, ce phare de la « promenade au phare » (miss Ramsay). Le père, Leslie Stephen, instaurera un quotidien mêlant climat incestueux latent (relayé par un demi-frère), et ambiance de mausolée. Virginia ne s’en remettra pas, même si son père restera à jamais sa figure obsédante, ambivalente, terrible parce que justement ambivalente.

 

De toute cette période dans le mausolée familial où le père recherche une compensation de la disparition de sa femme, Virginia Woolf ne se relèvera pas vraiment. Quant au mari Léonard, il est tout aussi ambivalent, à la fois complice et sans lequel V Stephen ne serait peut-être pas devenue V Woolf, mais aussi corset insupportable. Ce Léonard, qui permettra à Virginia beaucoup, en la laissant vivre ses passions intimes auprès de (peu de) femmes, en cofondant la maison d’éditions majeure de la Hogart Press, en appuyant son œuvre de créatrice fragile, tout en la détruisant en la cantonnant dans son identité de folle.

 

La biographie a de quoi nous convaincre de l’impossibilité de figer ce qu’est un individu, de régler son compte une fois pour toutes. Et ce morcellement-là, cette tentation de penser que l’unité du moi est fictionnelle, se ressent à la lecture de Virginia. Ce n’est pas fortuit. Woolf a su très tôt qu’elle allait « réformer le roman », elle l’a fait, avec ce flux de pensée qui est sa marque, et qui va chercher à la racine du langage, au point où le mot sort de l’émotion. Cette pensée quasi inconsciente qui flotte en nous, comme des vagues, justement. Et si nous n’étions que flux ? C’est ce que Spinoza notamment dit, en philosophe, finalement.

 

Il y a « le groupe de Bloomsbury » évidemment, qui ne fut pas un groupe, mais encore une chose réelle mais sans contours tout en étant impossible à intégrer pour certains. Un courant, de l’eau encore et encore, l’élément obsessionnel de la vie et la mort. L’eau de la naissance et du suicide. L’eau stylistique. L’eau des « vagues » qui emplissent les romans.

 

Quel étonnant monde que ce cercle de Bloomsbury, informel et si solide pourtant, dont V Woolf était une des étoiles. Les sœurs Woolf s’installent dans ce quartier mal considéré par leur milieu après la mort du père, avec leurs maris respectifs, et se met en place une sorte de réseau unique en son genre, composé d’intellectuels et d’artistes évoluant autour de Cambridge (Woolf n’y sera pas allée, les femmes étudiaient à la maison), pas forcément de premier plan (les deux grands génies qui en sortiront sont Virginia et Keynes) adonnés à la discussion et au jeu, et à une pratique effrénée de la correspondance épistolaire. Il y a dans ce cercle de la répétition des schémas anciens de la famille recomposée de l’enfance. Une contrainte de répétition qui a par nature un double effet : permettre de vivre après des traumas tout en les refaisant vivre. Un point que la biographe ne souligne pas tellement, finalement.

 

Un réseau anticonformiste bourgeois , qui vit la politique d’abord par la pensée et la culture, même si certains (dont Léonard Woolf), s’ « engagent » , qui ne théorise pas forcément cet anti conformisme, qui maintient les formes de la convenance tout en vivant dans la transgression permanente, et avant tout le souci de l’amour, le mot de « souci » étant ici polysémique. A peu près tout le monde vit de poly amour, de bisexualité qui ne se qualifie pas comme telle mais se vit.

 

On vit d’abord et si les principes doivent être transgressés ils le sont, tant pis pour eux. Personne ne théorise une quelconque voie du bonheur et personne ne clame qu’il est heureux, s’il l’est, ce qui ne semble pas si évident, mais pas forcément lié à ce mode de vie, plus pragmatique que pensé. Bloomsbury n’est pas une utopie. Mais un état de fait. Une manière de dépasser ce qui serait logiquement attendu. Une volonté de s’accommoder pour conserver l’essentiel. L’élégance anglaise y contribue peut-être, Forrester ne s’y penche pas.

 

Peut-être est-ce pour cela, parce qu’il n’y avait nul projet, que la vie a mis très longtemps à le défaire ce cercle sans diamètre clair, justement ? Les souffrances et les jalousies sont omniprésentes mais on ne se quitte jamais, on est infidèlement fidèles les uns aux autres, malgré tout. Les amants sont très proches des maris. L’inceste rôde aussi.

 

V Woolf écrira un livre féministe, « trois guinées », s’affirmera socialiste et antifasciste. Mais, mariée à un juif, elle ne se départira pas dans l’intimité d’un antisémitisme instinctif, de classe. Des contradictions et des paradoxes, il y en a partout chez ces gens. Mais ils semblent assez grands, tous, pour y préférer leurs liens, malgré tout. Virginia blessera énormément Vanessa en vivant un amour platonique avec son mari, Clive Bell. Blessure jamais refermée mais qui jamais ne séparera les sœurs. Vanessa elle-même vivra un grand amour, connu, avec Roger Fry et sera on ne peut plus proche d’un homosexuel , Duncan Grant, ex amant de Keynes, homosexuel marié. Tout le monde a aimé tout le monde dans un ballet absolument détonnant, mais où l’on conserve une légèreté malgré tout, bien qu’on souffre. Il n’est pas vrai que l’on ne souffre pas chez ces anticonformistes, mais on accepte, plutôt, l’irréductibilité de l’autre. Pourquoi Bloomsbury ? Viviane Forrester l’explique pour les sœurs woolf, qui en ont tellement vu que la liberté leur parait le seul viatique, articulée à la stabilité. Mais elle ne parle pas du choc de la première guerre. Bloomsbury est un écho, dans un genre anglais, des réactions plus furieuses du dadaïsme et du surréalisme sans doute. On ne croit plus à la morale sociale, on sait qu’elle ment et cela change tout.

 

Et vient un doute au lecteur : et si Bloomsbury était surtout ce que l’on s’efforce de cacher ? Un groupe témoin d’un réel que nous ne voulons pas voir affleurer mais qui s’est relativement exprimé à l’air libre à Bloomsbury, avec une sagesse toute particulière. Celle des liens qui perdurent.

 

Malheureusement la seconde guerre distendra ces liens, en obligeant à la dispersion qui s’ajoutent aux décès. Et Virginia sombrera, jusqu’à plonger dans cette eau boueuse, qui est celle d’un passé qui ne passe pas, mais aussi celle d’un monde qu’elle essaie, en bon génie, de tenir entre ses mots, sachant que c’est impossible. Elle laisse une œuvre. De génie. Pas de folie.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Biographie
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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