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2 mai 2015 6 02 /05 /mai /2015 19:37
Humain en perspective ("Vendredi et les limbes du pacifique", Michel Tournier)
Humain en perspective ("Vendredi et les limbes du pacifique", Michel Tournier)

En général, pour écrire dans ce blog de lectures, je lis, je souligne parfois. Et je me lance. En me disant "c'est un blog, il va ou il veut". Mais là j'ai hésité à écrire, tellement ce second roman abordé de Michel Tournier (son premier, à 42 ans), "Vendredi et les limbes du pacifique" intimide par sa grandeur.

 

D'autant plus qu'il est suivi par une grandiose post face de son ami, Gilles Deleuze, qui paraît définitive. Une post-face. C'est à dire un texte à lire après avoir lu. Soit ce que prétend réaliser ce blog. Mais comment parler sans paraphraser Deleuze, qui donne ici un texte indissociable du roman (on l'annexe à la plupart des éditions semble t-il). Que me resterait -il à dire ?

 

Essayons quand même de parler un peu de ma lecture propre de ce grand roman philosophique et psychanalytique. A quoi expose la solitude ? Le désespoir de la solitude. La tentation de la solitude. Le naufrage social. Le retrait. L'exclusion.

 

Quelque chose que Deleuze n'a pas dit, au sujet de cette reformulation des mésaventures du Robinson Crusoe de Defoe : il m'a fait rêver à une innovation pédagogique. On pourrait donner ce roman à un élève de terminale. Le mettre dans sa poche et lui dire "tu vas vivre avec lui cette année, et tu verras il va tout relier". Le rêve de décloisonner le savoir dont parle sans cesse Edgar Morin. Un seul texte. Une seule histoire. Voici ce que l'on peut en faire. Regarde, tout est lié. Regarde, ce n'est pas de spécialité que l'on te parle mais du monde.

 

Tournier pourrait le réaliser. On pourrait par exemple unifier une année entière de philosophie, et donc permettre de s'approprier la démarche philosophique, à travers ce roman, qui nous jette dans la phénoménologie et l'existentialisme (Etre, c'est Etre dans le monde), chez Lévinas (nous sommes humains par le visage de l'autre).

 

Certaines pages décrivent mieux que tout propos scolastique l'essence de toute sociologie (la nécessité de surmonter la séparation entre individu et société, entre monade et environnement). On peut y rencontrer Aristote et éclairer le concept d'"animal politique", le freudisme, car on peut lire ce roman comme une aventure d'analyse (de schyzo analyse pour Deleuze). Ou la pensée vitaliste de Nietzsche. On peut y aborder la science naturelle, la géographie, l'Histoire (nous sommes en période post révolution américaine).

 

On peut y fouiller le thème du Double, que Tournier aborde déja dans "Gilles et Jeanne" comme on l'a récemment abordé ici.

 

On peut y aborder la poésie, car il s'agit de bout en bout de prose poétique d'une immense qualité. Dans la description de la nature d'abord. Mais aussi à travers l'évocation du travail, du génie créatif humain. Robinson invente sans cesse des solutions pratiques, pour domestiquer la nature comme notre espèce l'a réalisé, et on à peine à imaginer comment l'intellectuel Tournier a pu s'engager dans cette voie, sans doute au prix d'un immense travail de recherche, rendant hommage à son personnage, pour nous la rendre tellement réelle et en faire ressortir la beauté. On peut y méditer sur la spécificité de la culture occidentale et le sens du colonialisme. On peut, comme le dit Deleuze, découvrir ce qu'est la perversité, à travers la relation à l'Indien Vendredi, qui n'existe pas pour lui-même.

 

Bref, c'est un livre monde. Il se passe à proximité des côtes chiliennes et semble résonner avec cet aspect dévorant de la littérature sud américaine, qui pourtant ne semble pas une influence décisive de Tournier.

 

Le principal thème du roman reste l'indispensable altérité pour l'humain. Elle est abordée par un versant que je n'ai pas découvert ailleurs, sauf peut-être dans des tableaux, comme l'infante de Velasquez, qui ont illustré la maîtrise de la perspective à partir de la Renaissance. Ce que nous permettent les autres, c'est la perspective, la profondeur de champ, la distance. C'est à travers leur regard, leur présence, leur écho, l'espace qu'ils créent entre les choses, que l'on sait que les objets ont plusieurs faces. Qu'il y a d'autres scènes qui se jouent que la nôtre en même temps, ailleurs. Le langage évidemment, qui n'existe pas sans interlocuteur, donne sa forme indispensable à la conscience. Ces deux là ne peuvent pas se séparer.

 

Autrui donne donc sa réalité à la conscience du monde. Sans autrui, la conscience humaine ne peut pas être "pour soi". Elle risque de s'enfermer dans un En Soi radicalement autiste. Robinson se force à parler et à écrire, mais son usage du langage ne se confronte pas au langage de l'Autre. Il tourne en lui-même. Il ne suffit pas d'avoir à sa disposition une végétation et une faune luxuriante. Elle ne peut suffire à nourrir sa capacité intellectuelle, sans le contact avec la production de l'esprit d'autrui. Fort heureusement Robinson a pu retrouver une bible dans le navire échoué, et c'est ce qui le sauve.

 

Robinson lutte contre sa déshumanisation, en passant par plusieurs transformations ou renaissances. Il finit par préférer sa solitude, son rapport direct à la nature à la société des hommes, parce qu'il est allé trop loin dans ce mode de vie. Mais il est resté un humain. Il ne le doit pas qu'à l'arrivée de Vendredi, l'indien métisse, qu'il va d'abord sadiser et soumettre à son ordre, dont il va devenir ensuite dépendant, et qu'il va transformer en vecteur de ses transformations successives et de l'exploration de sa psyché. C'est Vendredi qui l'aide à se rapprocher de la nature, par la faune, puis du soleil, par sa maîtrise des vents. Jusqu'à atteindre le bonheur dans une sorte de panthéïsme sensuel.

 

Robinson, seul, va tout expérimenter pour supporter son sort. Il va s'enfoncer dans lui-même en même temps que dans l'île qu'au début il ne considère que depuis la plage, qu'il veut fuir au plus vite (le déni ?) sans comprendre que sa frénésie de construction d'un bâteau de fuite est vouée à l'échec. Première phase de l'analyse. Le retour à l'animalité la plus brute l'emporte, il se vautre dans la boue. Il essaie ensuite de s'en remettre à des rites sociaux, à une discipline totale, codifiée, aux mirages que nous construisons nous-même, d'exprimer sa puissance en mettant la main sur l'Ile baptisée Speranza dont il s'autoproclame gouverneur, et à la religion. Chercher le sens de sa vie dans l'industrie et l'organisation. Robinson Prométhée.

 

La régression encore plus radicale consistant à se nicher dans une alvéole utérine, dans l'obscurité la plus totale, domptée, de se sentir au coeur battant d'une île devenue un corps vivant. Puis la communion sexuelle hallucinée avec la terre. Jusqu'à découvrir une forme de sagesse épiphanique, et la notion rimbaldienne, autant qu'orientale, d'éternité de l'instant. La folie qui guette Robinson est la tentation du double. Et peut-être l'irruption de Vendredi, fuyard d'un navire, est elle le moyen de maintenir l'équiibre du singulier et du double.

 

Robinson c'est nous. En proie à la condition humaine. Mais obligé de la regarder en face, privé des jeux sociaux. Obligé aussi donc, de regarder ce qu'autrui lui permet de supporter.

 

Alors qu'est ce qui sépare ce roman, en grandeur, de son influence évidente : Don Quichotte ? Le personnage philosophique par excellence. Et bien, en toute humilité, il me semble que Robinson est un poil trop philosophique et pas assez romanesque. Il sait parfaitement écrire, dans son journal de bord. Comme un grand philosophe. Il ne trébuche pas grotesquement. Mais s'il trébuche c'est parce que le roman philosophique le requiert. Il sait tout faire de ses mains, et ça tombe bien. Ce que Cervantès possède, et non Tournier, c'est la capacité à embrasser le prosaïque, le chaos vivant du romanesque, et la profondeur philosophique. Le chevalier à la triste figure est donc un personnage plus vivant que Robinson, dont les ficelles sont apparentes. Tournier n'atteint pas ces sommets. Mais il est très très haut. "Vendredi et les limbes du pacifique" est sans conteste un des plus beaux romans français de son siècle. Je le découvre bien tardivement dans ma vie de lecteur. Mais c'est une bonne nouvelle. Car d'autres viendront.

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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