Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
30 mai 2015 6 30 /05 /mai /2015 20:25
Où l'on règle son sort à une civilisation ( "Les infortunes de la vertu"? Sade)
Où l'on règle son sort à une civilisation ( "Les infortunes de la vertu"? Sade)

J'ai évidemment lu sur Sade, fréquemment, mais j'ai différé de le lire dans le texte. Même l'admiration béate des surréalistes à son égard ne m'avait pas convaincu d'ouvrir ses pages. Je ne sais pas trop d'où vint cette réticence persistante au demeurant. Sans doute parce qu'il me semblait que son sort était réglé, ou de m'être dit qu'en lisant Nietzsche je n'aurais pas grand chose à apprendre de Sade.

 

Mais il y a cette admiration qui persiste, chez beaucoup de grands lecteurs, pour le dit "divin marquis", et j'ai fini par me laisser persuader, intrigué par ces témoins. Sade nous prend, nous embarque en forêt noire, et puis nous laisse stupéfait dans notre coin (un peu comme le personnage du roman dont on va parler finalement), nous dit-on. Il arrive aussi un âge où l'on veut ne pas manquer des lectures de première main, quand il s'agit de noms essentiels de la littérature. J'ai atteint cet âge de lecteur.

 

Alors je viens de lire "Les infortunes de la vertu", soit celles de  la malchanceuse et résiliente Justine, relatant à celle qu'elle n'a pas encore reconnue comme sa soeur, Juliette (qui de son côté à prospéré du vice), les méandres affreux d'une vie où le respect de la morale catholique l'a menée. Justine se retrouve seule et affaiblie, par le hasard de la vie, et séparée de sa soeur, mais elle a reçu une éducation classique. Elle est pieuse et n'y renoncera pas. A chaque étape de sa misérable existence, ses choix se porteront vers le respect des règles morales : on ne vole pas, on ne tue pas, on aide son prochain, on le secourt inconditionnellement.  Et à chaque fois, ce choix se retourne contre elle et l'enfonce un peu plus dans la fange, tandis que ses bourreaux sont récompensés de leurs innombrables forfaits. A plusieurs moments Justine est confrontée à des choix, et elle dispose de la possibilité de bifurquer puisque ses interlocuteurs libertins exposent leur philosophie en toute clarté, et essaient même de la convaincre de prendre ce parti (par intérêt, toujours, la logique de Sade est implacable, elle ne connait pas de faille). 

 

C'est une lecture douloureuse, ambigue, fascinante et blessante. Mystérieuse, car pour saluer son contemporain Montesquieu, on peut vraiment se demander "comment peut-on être Sade ?". Comment en venir à une telle radicalité, une telle lucidité dans la mission qu'on s'est fixé : détruire toute une civilisation, en étant le premier à en tirer toutes les leçons.

 

Ce n'est pas  du tout un livre érotique. Il évoque ce qu'il est affreux à cette époque comme en la nôtre d'évoquer, et encore pire : sadisme sexuel non consenti, prise d'otages, viol, maltraitances, tout cela étant cumulé (en plus des blasphèmes, mais c'est une autre histoire) Mais ici Sade use avec célérité d'un langage euphémistique, de litotes. Plus il s'enfonce dans l'horreur, plus il tient à garder cette langue tenue, ce qui ne fait que souligner l'horreur, et le décalage entre la morale officielle et la réalité, entre la représentation du monde de Justice et ce qu'elle découvre.

 

Il a fallu un Sade. Cette extrêmité là était utile en son temps, pour détruire les idoles. 

 

Elle est aussi, dans une interprétation possible, cousine de l'ultra libéralisme d'un Mandeville (les vices privés font les vertus publiques), puisqu'à plusieurs moments pointe l'idée que défendre égoïstement son intérêt contribue à l'équilibre général.

 

Le fin mot de l'affaire, à savoir l'extraordinaire hypocrisie de la société d'ancien régime appuyée sur la morale catholique, ne saurait être contesté dans ce livre brûlant de sarcasme. Car c'est sous les oripeaux d'un conte moral, qui se joue de la censure, que Sade se livre à son entreprise de destruction radicale, extrêmiste, et il faut le dire, incontestable, de l'ordre moral, politique, social de son temps. Ce n'est pas un hasard si ce livre est écrit deux ans avant la révolution. La superstructure morale de la société ne parvenait plus à s'imposer pour en permettre la continuité.

 

La question se pose de ce que Sade propose à la place de cet édifice qu'il saccage. Le livre ne permet pas d'y répondre, même si finalement on y lit un réalisme profond : les questions éthiques ne se posent que dans un seul monde, le vrai (ce que nous avons fini par concevoir très bien en matière de relations internationales). Dans un monde différent elles se poseraient différemment. Le mal n'est pas célébré comme le mal, mais comme la loi qui sous-tend ce monde là. Un monde qui quand Sade écrit, deux ans avant la révolution, ne se conçoit pas encore comme après 89, mais comme un ordre qu'on ne saurait bousculer. Même si on commence à y songer sérieusement.

 

 

Dans cette société là, les règles sont édictées pour endormir l'agneau et le rendre plus accessible aux crocs du fauve. C'est ainsi que si l'agneau applique ces règles, il est perdu. C'est ce qu'expérimente odieusement Justine, à travers les pires mésaventures. Les pires. Car le Marquis n'a aucune limite dans la description de l'abjection de son époque.

 

Où en est-il lui-même ? Sa biographie nous renseigne à ce sujet, mais on ne juge pas un livre sur une biographie, ou en tout cas elle n'en est qu'un éclairage parmi tant d'autres. Le Marquis est un lubrique, ça ne fait aucun doute. Mais pis ? Rien ne le dit. Au contraire, il est condamné par la révolution à la prison pour modérantisme, rechignant à la répression. Il n'est pas ce monstre qui est parfois dépeint dans les pires personnages du roman, et qu'il incarne en particulier dans les hommes d'Eglise, mais pas seulement. L'horreur s'inflitre dans toutes les classes sociales, et si le Marquis semble sans illusion, c'est sur l'humanité de son temps, des temps passés, l'humanité réelle. Alors que Rousseau se demande peu de temps avant si l'Homme est bon ou corrompu, Sade revient à Machiavel en somme. Ce qui l'intéresse est ce qui est.

 

Alors, quelle place occupe Sade ? Tout mouvement collectif se déploie, naturellement, sur un axe où s'exerce une tension entre des aspects modérés et des aspects extrêmes. Sade est l'extrêmiste des Lumières. C'est lui. Il incarne ce qu'on peut imaginer de pus abouti dans l'entreprise critique de l'ordre fondé sur la transcendance. Il s'y attaque avec une fureur incroyable, d'autant plus efficace qu'elle est conduite par un grand écrivain, précis, sachant se couler dans un genre qui ne laisse rien au hasard : le conte philosophique.

 

"Les infortunes de la vertu" sont directement référencées au Candide de Voltaire. Mais aussi au conte, simplement. Au conte enfantin, dont il reprend les codes (le petit chaperon rouge en particulier).

 

Sade écrit cent ans avant Freud, et n'a pas connu "la psychanalyse des contes de fées" d'un charles Bettelheim, mais il sait qu'il s'en prend à quelque chose qui s'installe dans l'enfance, le surmoi. Il le sait et c'est volontairement qu'il va en ce lieu, porter le fer. D'où le caractère immensément subversif du roman, cet effet déstabilisant. Le Loup gagne, et le Loup a raison. Le petit chaperon devrait se comporter en Loup pour échapper au Loup. Tout passe cul par dessus tête.

 

Les pires méfaits sont commis dans des châteaux inaccessibles, qui suggèrent une partie de nous refoulée, le "Ca". Là où nous ne voulons pas trop regarder. Sade est à cet égard un immense précurseur. Il nous oblige à nous demander ce qui nous pousse, et pose la question : la générosité n'est elle pas seulement une forme, encore une fois, de manifestation de l'ego ? Vaste question.

 

Autre question : les affinités de la jouissance et de la souffrance d'autrui. Le 'sadisme" proprement dit. Qui est tres présent, et dont on sait que pour le coup il titillait l'écrivain. Sade a le mérite de l'exposer au grand jour. De le sortir des chambres des moines.

 

Dans ce roman, où on s'enfonce terriblement, comme dans un bois sombre, effrayés du ton sarcastique de l'auteur, qui se joue du lecteur-censeur en le narguant presque ostensiblement, on voit la morale chrétienne, et son héritière déguisée, la morale républicaine kantienne, exploser en tous sens.

 

Il est frappant de penser que les Lumières auront produit, contre le même adversaire, la société traditionnelle, aussi bien Kant que Sade. Les deux ne se sont pas connus, quel dommage ! Imaginons une controverse ! Mais le kantisme ne résiste pas à la lecture de Sade. Les règles de morale y apparaissent comme conservatrices, comme une ruse du dominant.

 

Et il est une chose certaine : si les dominés suivent ces règles ils sont condamnés à le rester. Plusieurs personnages du roman expliquent cela longuement à Justine, et c'est la véritable leçon du roman ; la fin officielle, celle d'un repentir, étant une farce.

 

La politique, donc, qui est partout dans ce livre sans jamais être évoquée ou si peu, en quelques phrases d'un noble (Bressac), ne saurait se confondre avec la morale. Une révolution, au sens où elle renverse le pouvoir, celui des riches, des moines, ne peut se passer de rompre avec la morale, ce que l'Histoire a amplement confirmé depuis Sade. Celle-ci est systématiquement mise à profit pour perpétuer l'ordre dominant. Ainsi tenir ses promesses, par exemple, quand on a promis de ne pas dénoncer.  Sade va jusqu'à montrer, dans sa fable, que l'attitude la plus morale, en réalité, parce qu'elle est dans la réalité, se mêle d'éléments nécessairement immoraux. Ainsi, Justine en passe t-elle parfois par le mensonge pour tenter de trouver une issue, qui de toute manière, la condamnera aux pires châtiments.

 

En définitive, le vrai adversaire c'est Dieu. C'est lui que le Marquis affronte. Dieu, et tous ses bagages.

C'est à lui qu'il s'agit de faire affront pour signifier qu'il ne fait pas peur. S'il existe, il ne vaut rien, car il ne s'occupe de rien ou c'est un fripon. Sinon c'est un sale type vu ce qu'il laisse perpétrer. L'attaque contre la morale, l'ordre, n'est que secondaire, logique. Le vrai piédestal à déboulonner, c'est Dieu.

 

"Les infortunes de la vertu" est une déclaration de guerre de l'athéïsme au monothéïsme. Non simplement aux abus de l'Eglise, comme d'autres ont pu le faire, mais à l'idée même de Dieu. Sade se dresse, en différents domaines, le premier.

 

C'est simplement vertigineux. Après Sade, la philosophie n'a plus qu'une seule question à résoudre : peut-on refonder une morale sans transcendance ? Et la psychologie, elle, sera chargée de chercher ce qui est si malsain en nous, ou ne l'est pas.

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com
  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
  • Contact

Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


ete2010-035.jpg

 

 

D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

Recherche