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18 juillet 2015 6 18 /07 /juillet /2015 15:43
Eloge du Clair Obscur en amour - une lettre de George Sand-
Eloge du Clair Obscur en amour - une lettre de George Sand-

Il est acquis de nos jours de considérer que la transparence est la vérité de l'amour et que la sincérité en serait la caution. Il en serait de l'amour comme de la démocratie libérale, en somme. Un amoureux serait ainsi, un "partenaire". Un bon citoyen.

 

C'est que nous pensons l'amour comme un contrat, puisque nous sommes à l'ère dite de la liberté et de l'égalité. Mais comme le monde, sans aspérités, sans ombre, éclairé de toutes parts, devient terriblement ennuyeux, car y disparaissent les châteaux introuvables du Grand Meaulnes, toute magie, écrasée par la technologie et la digestion économique, l'amour peut il survivre ou même vibrer à la disparition de l'irréductible chez l'être aimé ?

 

Au mieux, on nous dit comme Michela Marziano, dans son "Eloge de la confiance", qu'il faut se risquer, car toute chose est éphémère et ne point risquer c'est ne pas vivre. Mais on peut aller plus loin encore, et considérer l'autre avec joie pour ce qu'il est : un mystère. Qui ne se connait pas soi-même, possiblement.

 

C'est ce que George Sand, qu'on ne saurait taxer d'ignorante des enjeux de l'égalité et de la liberté, soulève dans cette lettre à un amant étranger. Elle y préfère la profondeur et ses ombres à la tentation brûlante de savoir, elle ne nie pas la part de projection qui constitue l'amour mais préfère la réalité d'un aveuglement inéluctable lié à l'altérité.

 

Elle érige l'incompréhensible, la capacité à échapper à autrui, comme un autel du désir puissant et inextinguible. Sand est ici on ne peut plus avant-gardiste, même, en notre époque. Elle propose, à l'époque romantique, une sorte de romantisme dans ce qu'il est passionnel, mais lucide sur les impasses de la fusion. Et en tirant les conséquences.

 

Ne pas savoir, ne pas vouloir savoir, ne pas regarder où c'est éclairé, à l'époque de la transparence, de l'espionnage, de la géolocalisation, de la sacralisation de "la parole pour se comprendre", tel est son voeu. Il est à contre courant comme une voie prometteuse de la vie amoureuse.

 

Un éloge du clair obscur. Clair de par le désir et le partagé, obscur dans la singularité de tout être, et il faut deux êtres pour s'aimer.

 

D'emblée, Sand n'élude pas la souffrance inhérente à cet manière d'aimer. Mais laquelle ne marche pas aux bras de la souffrance ?

 

Je vous propose donc de lire ici cette simple lettre de Sand à un amant italien. A rebours de tout ce qu'on peut dire sur l'amour. Sand ne donne pas de leçons de morale. Elle expose à son amant l'idiosyncrasie de son amour. Eperdu de liberté, de mystère, d'émerveillement. Et soucieux de brûler éternellement.

 

 

Lettre de George Sand à Pietro Pagello

 

Nés sous des cieux différents, nous n’avons ni les mêmes pensées ni le même langage ; avons-nous du moins des cœurs semblables ?

Le tiède et brumeux climat d’où je viens m’a laissé des impressions douces et mélancoliques : le généreux soleil qui a bruni ton front, quelles passions t’a-t-il données ? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment aimes-tu ?

L’ardeur de tes regards, l’étreinte violente de tes bras, l’audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta passion ni la partager. Dans mon pays on n’aime pas ainsi ; je suis auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec désir, avec inquiétude.

Je ne sais pas si tu m’aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu prononces à peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas assez de la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-être est-il impossible que je me fasse comprendre quand même je connaîtrais à fond la langue que tu parles.

Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous ont enseignés, sont cause que nous avons sans doute des idées, des sentiments et des besoins inexplicables l’un pour l’autre. Ma nature débile et ton tempérament de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu dois ignorer ou mépriser les mille souffrances légères qui m’atteignent, tu dois rire de ce qui me fait pleurer.

Peut-être ne connais-tu pas les larmes.

Seras-tu pour moi un appui ou un maître ? Me consoleras-tu des maux que j’ai soufferts avant de te rencontrer ? Sauras-tu pourquoi je suis triste ? Connais-tu la compassion, la patience, l’amitié ?

On t’a élevé peut-être dans la conviction que les femmes n’ont pas d’âme. Sais-tu qu’elles en ont une ? N’es-tu ni chrétien ni musulman, ni civilisé ni barbare ; es-tu un homme ? Qu’y a-t-il dans cette mâle poitrine, dans cet œil de lion, dans ce front superbe ? Y a-t-il en toi une pensée noble et pure, un sentiment fraternel et pieux ? Quand tu dors, rêves-tu que tu voles vers le ciel ? Quand les hommes te font du mal, espères-tu en Dieu ?

Serai-je ta compagne ou ton esclave ? Me désires-tu ou m’aimes-tu ? Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier ? Quand je te rendrai heureux, sauras-tu me le dire ?

Sais-tu ce que je suis, ou t’inquiètes-tu de ne pas le savoir ? Suis-je pour toi quelque chose d’inconnu qui te fait chercher et songer, ou ne suis-je à tes yeux qu’une femme semblable à celles qui engraissent dans les harems ? Ton œil, où je crois voir briller un éclair divin, n’exprime-t-il qu’un désir semblable à celui que ces femmes apaisent ? Sais-tu ce que c’est que le désir de l’âme que n’assouvissent pas les temps, qu’aucune caresse humaine n’endort ni ne fatigue ?

Quand ta maîtresse s’endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, à prier Dieu et à pleurer ?

Les plaisirs de l’amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te jettent-ils dans une extase divine ? Ton âme survit-elle à ton corps, quand tu quittes le sein de celle que tu aimes ?

Oh ! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te reposes ?

Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse ou de lassitude ?

Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas… que je ne te connais pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, peut-être le dernier d’entre eux. Je t’aime sans savoir si je pourrai t’estimer, je t’aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée de te haïr bientôt.

Si tu étais un homme de ma patrie, je t’interrogerais et tu me comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu me tromperais.

Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines promesses et de faux serments. Tu m’aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer. Ce que j’ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le possèdes. Les regards et les caresses d’amour qui m’ont toujours menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler éloquemment ton silence. J’attribuerai à tes actions l’intention que je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton âme s’adresse à la mienne ; quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane.

Restons donc ainsi, n’apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme que je puisse toujours la croire belle

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Correspondance
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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