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24 juillet 2015 5 24 /07 /juillet /2015 21:46
La bible païenne - "Les métamorphoses", Ovide
La bible païenne - "Les métamorphoses", Ovide

Le tout début de l'Empire Romain est décidément un miracle littéraire. Cicéron, Virgile, Ovide... Ouah. La question se pose de savoir s'il y a des conditions générales à dégager pour décrire un "bain" propice au génie littéraire. A vrai dire, c'est une question qui reste pour moi sans réponse. Les époques révolutionnaires ne semblent pas propices. On songe plutôt aux reflux. Aux générations perdues. Aux décadences. Aux fleurs sur les ruines. Mais non. Ce n'est pas une loi. En tout cas, cette époque là est bien agitée et on y écrit.

 

Ovide rédige, avec "Les métamorphoses" l'équivalent de l'Ancien Testament, pour les païens. Une somme, qui à travers des dizaines et dizaines de récits emboités, pas forcément linéaires d'ailleurs, contrairement à la bible, nous conduit de la création du monde à l'arrivée, inévitable, de l'Empereur Auguste. C'est qu'Ovide assurait ainsi ses arrières en donnant une telle antériorité glorieuse à son Empereur. Cela ne l'empêchera pas d'être exilé aux confins du monde romain, officiellement pour l'obscénité d'un autre écrit, mais peut-être pour s'être mêlé de politique.

 

Ovide est plus audacieux que Virgile, auquel il se référe de facto, reprenant des épisodes de l'Enéïde - ce récit qui établit le lien direct entre la guerre de Troie et la fondation de Rome-, et le plaçant au niveau d'Homère, mais il est plus lyrique, plus emporté, plus fabuleux aussi. Il y a une appétence d'Ovide pour le fantastique plus poussée.

 

Il y a aussi une ressemblance étonnante avec les Mille et une nuits, livre qui ignore le sacré, par le système d'emboitement des récits et de succession des narrateurs. Sans doute les rédacteurs du livre oriental ont ils été influencés par le poète romain. Je ne serais pas surpris non plus si je tombais sur un entretien de Gabriel Garcia Marquez disant que son "cent ans de solitude" a quelque chose à voir avec la lecture d'Ovide. Encore une occasion de considérer que ceux qui considèrent la culture comme "leur chose" à eux, misérablement identitaire, sont à côté de la plaque. Le génie circule. Il envahit le monde et y sème.

 

Impressionnante somme que ces "métamorphoses" où l'on croise des centaines de personnages, qu'il est vain de vouloir fixer en mémoire. On y voit les Dieux d'abord, puis les hommes, puis des créatures au confluent de la divinité et de l'humanité : nymphes, demi dieux. Des animaux et des créatures étranges, comme les centaures. Un passage mémorable reste un banquet réunissant centaures et amis de Thésée, qui finit en massacre St barthelemien. Ovide savait qu'il resterait éternel avec ce livre. Il le dit lui-même. Il dit qu'il a créé une chose qui échapperait au pouvoir de destruction de l'Empereur et des dieux, même. C'est un aveu prométhéen. L'artiste est un créateur qui se conçoit déja comme le vrai créateur.

 

Les Métamorphoses reprennent des mythes que nous connaissons d'autres sources, comme celui d'Enée, ou de Médée. Mais bien d'autres. Certains viennent de la tradition orale sans doute, et nous léguent énormément de clés de la culture européenne. "Europa" d'ailleurs, est un personnage d'Ovide. Notre langage est parsemé de références ovidiennes et l'on ne sait si c'est le mythe qui vient expliquer le mot - par exemple il semble que ce soit le cas pour le mythe d'Echo, ou pour Renommée- ou si c'est le mot qui s'inspire du mythe - c'est le cas pour Narcisse, ou Dédale.

 

Le récit des origines est frappant de par sa pertinence. En fin de compte les hommes antiques avaient des intuitions proches de ce que découvrira la science. On retrouve le déluge. Qui dira si c'est le fruit de circulations inter culturelles ou d'une très vieille transmission commune aux textes fondateurs ?

 

Les hommes ne commettent pas de faute initiale qui les damne, ils ne sont pas salis. Ils ne sont pas punis . Ils vivent dans un monde dur, voila tout. Et les dieux sont là pour leur rappeler leurs limites. Comme un pressentiment écologiste, même ! on ne joue pas trop avec la nature, ou elle se venge. Les dieux n'aiment pas l'orgueil humain. C'est une leçon constante des mythes. Ils n'aiment pas qu'on se prenne pour un Dieu et en général ils vous le font payer de la mort, ou en vous changeant en pierre ou en oiseau. Etrangement, le livre est criblé de transformations en oiseaux : parfois c'est une punition parfois un hommage. C'en est même lassant. Parfois on se dit : "il va encore finir en oiseau celui-là". Et c'est quand même fréquemment le cas. Une facilité que se permet Ovide. Dans sa luxuriance infinie.

 

Mais les hommes continuent de défier les dieux tout en leur sacrifiant. Les dieux sont puissants, magnifiques, cruels possiblement, mais mesquins, jaloux, inconstants, minables. Surtout Junon qui est la bête noire. Ils ont les mêmes défauts que les humains. Et d'ailleurs on peut devenir un dieu, exceptionnellement, et surtout il y a des tas de demi dieux et surtout des descendants de dieux un peu partout dans les familles. Ils n'ont pas grand chose à dire, en réalité, ces dieux. Ils prennent du plaisir et aiment qu'on les adore. Mais ils n'exigent rien de plus, ils peuvent s'émouvoir aussi, et admirer les héros. Ces Dieux là sont quand même intéressants pour nous, moins oppressants que LE Dieu et toutes les exigences morales et autres diktats. Ils ont tendance, peu à peu, d'ailleurs, puisque les prodiges sont remplacés par les augures, à être moins présents, en tout cas à l'oeil nu. Et ils auraient fini par nous laisser tranquille si le paganisme avait vécu. Même leur enfer, le tartare, n'a rien de bien terrible. Et on peut même y aller faire un tour si on le demande poliment.

 

L'amour romain est bien loin du nôtre. Il se confond avec le rapt. Il se confond avec le viol. Je t'aime, je te poursuis et je te prends. C'est l'époque. Ne jugeons pas par anachronisme ! Surtout que Michel Onfray ne commente pas "les métamorphoses" !

 

Les dieux sont clairement antropomorphiques, ils visent à donner un visage humain à ce monde étrange. Et ainsi à apaiser l'angoisse. Mais le poète semble déja peu dupe de leur existence réelle. Les dieux incarnent, avec un souci du détail tout humain, les aléas de la vie, les passions. Ce sont des métaphores, et il me parait qu'un esprit aussi fin qu'Ovide, aussi raffiné, même s'il respecte la religiosité de son temps, sait au fond qu'il s'agit de poésie. A la fin Pythagore parle longuement. Un personnage réel, surgit, au milieu des Ulysse ou Romulus. Et déjà il parle du réel par hypothèse scientifique et usage de l'empirisme. Les dieux reculent, sans que ce soit vraiment acté, mais on le ressent. Le monde se désenchante. L'athéïsme est déja là. Il est retardé ensuite.

 

La philosophie essentielle des métamorphoses c'est la même que celle... De la pensée chinoise... Tout fluctue. La philosophie héraclitéenne. Celle de pythagore, exposée à la fin. Tout change sans cesse. Il faut vivre avec. Tout se transforme, se recompose. Jusqu'à cette conception du monde qui va jusqu'à voir dans les animaux ou des arbres des reconfigurations d'anciens héros. On retrouve, et cela Mircea Eliade l'avait noté, des liens avec les vieilles religiosités chamaniques. Les esprits des hommes vivent dans les bêtes.

 

Mais dans chaque petite histoire narrée il y a une sagesse. Celle d'Icare parmi tant d'autres. N'approche pas trop du soleil.

 

On peut aussi être frappé de la capacité du romain à jouer du genre. On croise dans les Métamorphoses des transexuels en veux tu en voila, des hermaphrodites. On y croise l'inceste, fréquemment aussi. On parle des tabous, directement. On ne se ménage pas. Pas de morale lourdingue, mais de la tragédie. Tu transgresses, tu paies. Mais le désir est premier. Le désir est omniprésent. Le désir est dramatique. Le désir n'est pas "mal", il peut juste être mortel. Et le condamné a sa mémoire et sa statue de pierre.

 

Enfin il y a cette évidence qui saute aux yeux, et qu'Ovide manifeste, comme son prédecesseur presque immédiat Virgile : les romains se considèrent comme les continuateurs des grecs. Ils ont le même panthéon, et leur mythologie est fusionnée avec la leur. Il n'y a aucune rupture, d'un point de vue des représentations, entre le monde grec et le monde romain. L'autre, c'est eux. Le contraire du nationalisme. Les romains se revendiquent de leurs prédecesseurs, d'une autre terre. Une noblesse d'âme totalement étrangère à notre époque, si on écarte des exceptions comme le retour aux sources des afro américains, ou le mythe éthiopien en jamaïque, mais dans des conditions qui sont celles d'un peuple dominé, et non du peuple dominant le monde comme c'est le cas pour Rome.

 

Y a t-il un sens à la vie ? Non. Pas chez Ovide. Sinon la grandeur. Celle d'Achille, d'Hercule, de Persée. Rome est la grandeur. C'est déjà mieux que l'idéal du Rien. Du prochain produit. Rome avait il ses fanatiques ? Il semble que non. Les temps héroïques ne produisent pas de rejet fanatique.

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Poésie
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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