Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 juillet 2015 6 04 /07 /juillet /2015 20:59
Pétrifiés devant la scène -"le sexe et l'effroi", Pascal QuignardPétrifiés devant la scène -"le sexe et l'effroi", Pascal QuignardPétrifiés devant la scène -"le sexe et l'effroi", Pascal Quignard

J'ai offert ce livre à un membre de ma famille en 1996... Et depuis je le vois de temps en temps, et je me dis que je vais le lire. Le moment en est venu. En le lisant j'ai trouvé pourquoi, mais ça je ne vous le dirai pas ! Cependant quel délice toujours de tomber sur la pertinence des intuitions !

 

C'est un "beau livre" au sens technique. C'est l'édition originale, un livre d'art, en format paysage, comprenant une magnifique série de reproductions de peintures romaines, la très grande majorité provenant de Pompeï et d'Herculanum enfouies et protégées - double mouvement au coeur du livre- par cendres et lave. Il a depuis lors été édité en poche, mais sans la richesse illustrative.

 

C'est un livre difficile, qu'il faut prendre pour ce qu'il est : une longue méditation sans bornes, au sens occidental. Il faut accepter de se couler dans la libre dérivation.

 

"Le sexe et l'effroi" du singulier écrivain, jusqu'à la pédanterie, qu'est Pascal Quignard n'est pas  simplement un beau livre commenté, mais intègre un essai complet sur l'art romain, plus particulièrement l'art romain de l'Empire naissant. Qui marque un "tremblement de terre" nous dit-il, dans l'art, mais aussi, et c'est ce que nous disent les villas romaines, dans l'approche de la sexualité.

 

Quignard écrit au confluent obscur de Freud, de Nietzsche, et d'une tradition romaine si lointaine. Il traque le nihilisme comme refus de la vie, manifestement, mais aussi de ces romains auxquels il s'identifie totalement. Jusqu'à la transformation physique si vous voyez une photo de l'écrivain.

 

A un moment Quignard écrit que "toute interprétation est un délire". A cet égard il est lucide. Il y a d'ailleurs du délire dans ce propos érudit, difficile, obscur, mais un délire qui puise dans une tradition : celle de la rhétorique romaine justement. Quignard n'est pas fils de Socrate et du Logos. Il est fils de Cicéron. Et de la psychanalyse, qui a tant visité les mêmes mythes qui occupent Quignard. Il écrit en méditant sur les mots et en les associant. En doublant l'association à des images. On rôde autour du divan viennois comme autour du divan des bacchanales.

 

" Ce livre est un recueil de songes offerts à des rêves de ruines". C'est un livre d'écrivain, ce n'est pas Jean-Pierre Vernant qui l'écrit. Bien que Quignard ait tout lu, tout regardé, tout digéré de ces temps. Finalement, on peut se demander si ce n'est son véritable temps d'existence. D'où il serait exilé comme ses auteurs admirés le furent par les Césars. Il cherche à y rentrer.

 

 

Quignard, donc, part des mots, des mots latins. Et il se laisse entraîner. En revenant à la source des mots. Ce qui l'intéresse et le "fascine" -mot clé du livre-, c'est d'ailleurs là où naît le langage. Ce qu'il dit sur ce qu'il y a, avant lui en particulier. Sur la scène primitive, sur l'avant de la naissance aux mots. Sur notre animalité aussi, en tant qu'espèce, thème de prédilection de Quignard. En y revenant on comprend, comme Virgile, que l'âme est "une ancienne blessure qui brûle d'un feu aveugle et secret". Ce que Lacan approuverait. Pour revenir à la source, on revient au latin, souche de la langue.

 

" Il y a toujours une scène derrière le discours". "

"Il y a toujours un enfant derrière la porte de la chambre secrète".

 

Penser l'antique, c'est inévitablement tomber sur l'animal politique. Et c'est aussi ce que le lecteur, forcément, retient en refermant les riches pages du livre : tout est politique. Tout n'est pas que politique, mais tout l'est. Le sexe, d'abord, est politique, en même temps qu'ontologique.

 

En regardant les peintures de Pompéï et en s'intéressant à Parrhasos, le pornographe romain, Quignard découvre qu'il s'est passé quelque chose de fondamental sous le règne d'Auguste qui consolide l'Empire, après la période césarienne. Dans l'art semble disparaitre l'érotisme joyeux des grecs, pour céder à une "mélancolie effrayée". Ainsi, la césure du christianisme n'en serait pas une. Elle ne viendrait que radicaliser un tournant entamé par l'Empire. Un tournant qui n'a pas eu besoin de lois et de répression, mais qui s'est imposé dans les moeurs, d'abord par l'auto discipline. Pompéï est ensevelie au premier siècle, trois cents ans avant la chute de l'Empire, deux cents ans avant la christianisation officielle de l'Empire. Le divorce avec l'Epicurisme a été consommé avant que la secte du Christ réussisse.

 

Quignard nous rappelle que la sexualité romaine s'inscrit dans un paradigme lointain. L'homosexualité par exemple, n'existe pas. La distinction centrale est pour eux celle de l'activité et de la passivité. La passivité est réservée aux dominés. Le pire crime est de transgresser cet ordre là. Le sexe est politique. Ovide sera exilé très loin pour s'amuser de ces lois. Ainsi est déroutante l'observation des moeurs de ce temps, puisque coexistent débauche et vertu à nos regards post judéo chrétiens.

 

L'élément déclencheur du songe est que les romains ont substitué le mot "fascinus" à celui de "phallus". La peinture romaine, peinture de lettré, étant un récit il faut la regarder en lisant, et c'est ce que propose l'essai qui nous plonge dans les textes autant que dans les formes. Qu'est-ce que dit cette "fascination" que l'on ressent, devant ces images où "la beauté est du Dieu arrêté" ? Arrêté jusqu'à un sentiment de pétrification. La pétrification d'un présent éternel.

 

Ironie grandiose : c'est ce qui arrive aux hommes et femmes de Pompeï.

Ce drame est - c'est moi qui parle- une métaphore des tourments de l'âme romaine. Et en même temps comme un happening d'art contemporain involontaire...

 

Cette fascination dit, pour Quignard, l'effroi devant le sexe. Devant le désir. Devant le lieu d'ou vient le désir. Devant le secret de la naissance. Le secret de a vie. De la vie transmise. Devant la scène primitive. Devant ce qu'il y a avant le langage. Devant ce mystère de l'enfantement. Les textes romains regorgent d'obsession devant l'impuissance masculine, sentiment qui est une forme de cet effroi. L'angoisse de ne pas être érigé en permanence va de pair avec celle de ne pas pouvoir être érigé au moment utile. Le mâle est condamné à cette alternance de potentia et d'impotentia, et cela le terrorise.

 

Là se noue le lien avec la politique, et - celà Quignard le développe peu- avec le patriarcat.

 

" C'est pourquoi le pouvoir  est le problème masculin par excellence". On songe à Françoise Héritier qui voit la domination masculine comme une vengeance contre le monopole de donner naissance. Quignard y ajoute une dimension sexuelle. Le sexuel est malade d'une "impossible synchronie, sans cesse le sexuel s'intoxique lui-même".

 

Le sexe est lié au pouvoir.  Au désir. C'est pourquoi un Empire a besoin de réaffirmer la puissance du fascinus. De l'imposer.

 

La peinture rappelle que le désir et le désir de voir se confondent. Le malaise dans le désir va donc s'exprimer dans les fresques romaines. Le regard est coupable. Le regard est dangereux. On ne regarde pas en arrière. On ne regarde pas la scène primitive, ni le sexe, qui est partout mais dans l'effroi. Omniprésent et interdit. On réactive certains mythes, comme celui de Persée tuant Méduse. Celle-ci vous tuant de son simple regard. De même le regard de Diane change le chasseur en cerf. De même Narcisse périt d'avoir regardé.  L'art romain invente ainsi le regard latéral. On ne regarde pas en face dans ces peintures. On regarde en biais. L'oeil unique, c'est celui du fascinus, et on ne le regarde pas. On baisse les yeux, aussi, devant le Maître.

 

Les scènes érotiques romaines vont alors insister sur le dévoilement. Sur ce moment terrible, attirant et interdit, du dévoilement du corps. Sur ce qui est une effraction. Le regard est dangereux. Le castré, c'est l'aveugle. Et Oedipe s'arrache les yeux.

 

L'amour et la mort finissent par se ressembler. Et dans l'art l'instant précédant la mort devient une obsession à l'égal du dévoilement érotique. Ainsi Quignard consacre un beau passage à une peinture de Médée à l'instant où elle se saisit du couteau qui va tuer ses enfants.

 

D'où vient le sentiment de mystère qui surgit de la visite des villas de Pompéï ? De l'alliance de la fascination et de l'effroi. Cette alliance, c'est la définition même du mystère.

 

Le début de l'Empire marque donc un tournant. La nudité y devient synonyme d'effroi. Cet effroi se déplacera ensuite, radicalement, sous le regard de Dieu. L'effroi, avec Saint Paul, devient hostilité. Le désir de la chair, c'est la mort. Les hérésies ne feront à chaque fois que radicaliser cette rupture, préparée par l'effroi. Et le livre comporte à sa conclusion une peinture médiévale où une femme est couverte par le diable horrible du désir. Encore aujourd'hui, la vision du sexuel suscite les mêmes extrêmités : l'effroi, et la haine - celle par exemple du vagin de la Reine à Versailles, le rire. La vision de la violence ne suscite pas le même effroi. Cette "épouvante" naît selon Quignard, sous Auguste. Cela se discute sans doute. Peut-être est ce un songe ? Mais un songe qui parle.

 

On ne partage pas ses rêves les plus intimes. Ils ne sont qu'effleurés dans l'art. Mais partout on y retrouve ce songe, qui fonde la psychanalyse :

 

"Passer par une porte étroite dans une pièce immense, tel est le rêve de base".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Art
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com
  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
  • Contact

Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


ete2010-035.jpg

 

 

D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

Recherche