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28 août 2015 5 28 /08 /août /2015 19:35
Au texte ! - "Sade, Fourier, Loyola", Roland Barthes
Au texte ! - "Sade, Fourier, Loyola", Roland Barthes

On parle beaucoup de Roland Barthes en ce moment. On l’expose, on le biographie. Le structuralisme ; voué aux gémonies par la vulgarité de la « nouvelle philosophie », avatar intellectuel médiocre de la réaction néo conservatrice, sortirait donc des limbes de sa ringardisation politiquement instituée, après que les illusions libérales de l’individualisme méthodologique se sont tues face à l’effondrement de leurs prévision ?

 

L’occasion est donc à saisir de lire ce virtuose stylistique. Qui d’ailleurs, en virtuose, se laisse parfois emporter par son génie, et tombe dans la coquetterie de la phrase de trop, du lien de trop. Car le génie c’est aussi une capacité à créer des liens insoupçonnés sans cesse au sein de la matière.

 

Des liens insoupçonnés, « Sade, Fourier, Loyola » les tissent donc immédiatement entre trois écrivains dont la convergence ne saute pas aux yeux. L’écrivain sulfureux de notre littérature, l’utopiste socialiste le plus fantasque – ceci étant tous deux adorés des surréalistes. Et le fondateur de l’ordre des jésuites.

 

Mais Barthes ne s’intéresse pas aux contenus de ces œuvres, ou si peu. Pour lui, ici, le « fond » est un peu comme la biographie de l’écrivain, un arrière-plan. Il s’intéresse au texte, qu’il filtre. Il s’intéresse au signifiant. Pour lui le rapport entre ces auteurs est qu’ils tentent de créer « une langue nouvelle », avec de profondes ressemblances dans leur projet. Et ce projet est parlant sur ce qu’est le langage. On sait que Barthes entretient un cousinage avec Lacan, et ce livre a des accointances évidentes avec la psychanalyse dans ce qu’il dit de l’importance du langage, et en son sein, du signifiant.

 

Barthes annonce son projet assez fascinant de par son ambition : pouvoir dire tout ce que l’on peut d’un texte, sans se préoccuper vraiment de ce qu’il dit, mais seulement de comment il le dit.

 

« Je décolle le texte de sa motion de garantie (…) je vois dans l’œuvre triple le déploiement victorieux du signifiant ».

 

Les trois personnages que Barthes met rapidement en rapport, dans une préface d’une hauteur de vues rare, sont ensuite abordés un à un.

 

Leur écriture témoigne d’une même obsession de la classification, d’une véritable « rage » du découpage, du corps et de l’âme. D’une passion du calcul, de la numération. Et d’une pratique de l’image. Voilà la langue nouvelle qu’ils s’essaient à créer. A cet effet révolutionnaire, ils vont tous trois opter pour la coupure, l’autarcie. Celle des manoirs pour Sade, celle des phalanstères utopiques pour Fourier, celle du retrait religieux pour Ignace de Loyola. La langue à créer est une langue articulée. C’est ce qui les occupe. Fourier articule les passions, après les avoir classées. Il les combine pour former une société harmonieuse. Sade articule ses écrits en postures, épisodes, séances. Loyola découpe et articule le corps, le récit christique, et les séances menant le jésuite vers le recueil de la parole divine, le « signe » de Dieu. Ces articulations aboutissent à un effort de théâtralisation.

 

Qu’est-ce que cela nous dit sur le langage ?

Ca nous dit cette obsession, que Wittgenstein abhorre – c’est l’anti Barthes il me semble – selon laquelle « rien n’est qui ne soit parlé ». Le langage doit conquérir le monde entier. Tout « napper », verbe qu’affectionne Barthes. Le langage est une tentative de conquérir le Tout. Une illusion ? On imagine Barthes en discuter longtemps avec Lacan pour qui le langage est tout de même une prison, ce qui surgir avec la fameuse « forclusion » infantile.

 

Non seulement rien n’est qui ne vienne au langage, mais de plus tout est texte. Cette idée de Barthes a profondément influencé la pensée contemporaine. L’art contemporain par exemple. Les images sont du langage. Les scènes édifiantes de Sade et de Loyola sont des signes dans un langage.

 

J’ai songé aussi à une certaine parenté avec les idées hégéliennes, selon lesquelles « tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui est réel est rationnel ».

 

A vrai dire je suis sceptique à cet égard. Il y a là comme une volonté de remplacer la prétention à la totalité que la religion abandonne depuis la mort de Dieu.

 

En tous les cas, et je ne sais pas vraiment ce que Barthes pense du pouvoir infini du langage (ou je ne le sais pas encore), les trois auteurs essaient donc de tout dire. Voilà ce qui les pousse. Aller au bout d’un projet linguistique. Dire ce qui doit être dit. « L’extase sadienne, la jubilation fouriériste, l’indifférence ignacienne n’excèdent jamais la langue qui les constituent ».

 

Barthes admire ces auteurs et leur caractère subversif. Mais pas pour ce qu’ils ont signifié. Il ne nous enjoint pas de devenir sadien ou sadique, de nous précipiter en communautés, ou de nous retirer au couvent. Mais de profiter de leur effort pour essayer de dire. De tirer des morceaux de réel avec le langage. De « recueillir des fragments d’intelligibilité de leurs langues » dit-il avec une des innombrables formules de génie qui émaillent sa prose.

 

Le langage est imparfait – ça c’est moi, pas Barthes-, mais nous n’avons que lui. Ou presque.

 

Ainsi chez Sade, celui qu’il explore le plus profondément, on est dans l’irréel, ce que les censeurs ne comprirent jamais. « Il n’y a de réel chez Sade que dans la narration ». Les personnages sont des clichés, des topos. Les vêtements sont fonctionnels, les descriptions anatomiques. Ce sont des types. Les évènements sont irréalistes, se passent dans des châteaux qui ne peuvent pas exister, où des libertins commettent des vices impossibles physiquement de par leur accumulation. Les scènes ahurissantes sont réglées précisément, le code érotique est divisé en unités. Le crime doit être dit. Il doit donner lieu à langage. Le projet de Sade est de tout dire. D’aller au bout de ce qui peut se dire, en utilisant qui plus est le langage de son temps. Le langage de son monde. Le langage des hommes. Sade s’évertue à utiliser tous les registres du discours, et à les infecter de sa hargne à détruire la transcendance. Il envahit le langage et en tire toutes les conséquences. Il va au bout du bout du siècle des Lumières, mais en même temps au bout du bout de ce que permet la langue, qui doit tout pouvoir formuler.

 

Comment ne pas voir dans ce projet une révolte contre le monde qui nous échappe ? Le langage doit y remédier. De ma lecture des « infortunes de la vertu », je retiens que Sade est en insurrection contre Dieu. Et écrire c’est « ne concéder au monde aucun ineffable » dit Barthes. Sade, par son écriture, refuse l’idée d’un monde rendu opaque par la volonté divine. J’ai imaginé en lisant Barthes un Sade se voyant en duel avec Pascal.

 

Chez Loyola, l’auteur des « Exercices », on retrouve en un texte multiple, organisé, ce projet d’une langue nouvelle. Elle s’adresse elle aussi à Dieu. Pas pour le défier mais pour, dit Barthes, l’interroger. Jusqu’à Loyola, on se dédiait à appliquer la volonté de Dieu ; mais Loyola arrive à la Renaissance, ce n’est pas fortuit. La parole de Dieu est incertaine. Il faut aller la chercher, au terme d’exercices très éprouvants. Comme chez Sade on retrouve les protocoles, le classement, la division, le numérotage. Bref la tentative d’un langage. Comme Sade, Loyola essaie d’épuiser sa matière, il sollicite tous les sens de l’être humain dans les exercices qu’il conçoit : « tout est recouvert ». Il procède au même effort d’assemblage. Ce ne sont pas des scènes érotiques que l’exercitant doit imaginer, mais les scènes christiques, imagées et théâtralisées. L’image est dressée comme l’unité de la langue nouvelle à créer.

 

Fourier, qui veut fonder la société nouvelle sur le plaisir, le découpe inlassablement lui aussi. Le calcul est la base de la réussite de cette société, Fourier calcule tout. Il exprime cette même soif de

« parler seulement là où il n’y a pas eu de parole ». Chez lui, la production de signifiant culmine. Dans ses accumulations inédites, sans cesse, dans l’invention de mots et de choses. Comme des animaux nouveaux, par exemple l’ « anti girafe ». Il crée un masculin à « fées », les « fés ». Lui aussi veut aller au bout du langage. Sa syntaxe est pleine de « plis saugrenus ». Il procède par détournement systématique, mais en conservant l’idée d’une structure extrêmement ferme. L’association fouriériste, ce n’est pas baba cool… C’est une association précise, organisée sous l’autorité du calcul. Dans les moindres détails.

 

Ainsi ces trois auteurs, d’un point de vue structural, sont très proches, même si tout semble les éloigner. Fourier a lu Sade. Loyola est d’un autre temps, où il ne s’agit pas encore de tirer les leçons de la chute divine.

 

Tout cela est-il vain ? Est-ce caprice d’universitaire ? oh que non. Car plus encore que dans les précisions d’Orwell, le langage est le moyen politique de domination le plus sûr de notre temps, la communication permanente étant notre lot. La langue de bois n’a jamais atteint de tels sommets. Le politique s’astreint à détruire le langage dans ce qu’il laisse ouverte la possibilité de critique, de réplique, de résistance. La volonté de Barthes de se préoccuper du texte, en tant que tel, de le passer au tamis pour en retirer le signifié, nous est plus que jamais indispensable. . Pour user de notre liberté. L’époque en appelle au soutien des créateurs et des linguistes.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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