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16 août 2015 7 16 /08 /août /2015 02:08
S'en aller en Italie - "La longue route de sable", Pier Paolo Pasolini
S'en aller en Italie - "La longue route de sable", Pier Paolo Pasolini

Pasolini était un prophète, intellectuellement. Il a saisi très vite toutes les implications de l'apparition d'un capitalisme de consommation, en avance sur son temps, et a subi toute la violence de cette conscience là, presque incommunicable. Cette violence d'être seul, avec sa lucidité et de tenir la hampe contre le vent contraire. Il voit "la porcherie", titre d'une de ces pièces, se déployer sur la planète et exige tout de suite ce que l'on est encore incapable de clarifier aujourd'hui : une révolution culturelle d'abord. Prendre son téléviseur et le balancer par la fenêtre, c'est pour Pasolini l'urgence politique.

 

Mais c'était aussi une intelligence sensible. Un poète. Un réalisateur. Une âme infiniment photosensible. Il était vraiment doué d'une prescience incontestable, troublante même, quand il termine son voyage à Ostie, là où il sera tué en 1975, bouclant la boucle puisque c'est la plage de son enfance, et qu'il note que le ciel est "bleu comme la mort".

 

En 1959, il prend sa petite voiture, et il s'embarque pour une tournée solitaire, aux étapes instinctives, à grande vitesse, des rivages italiens. Il part de Vintimille pour remonter jusqu'à la frontière autrichienne. Cela lui prendra l'été. Avec "La longue route de sable", il livre ses impressions griffonnées dans un journal de voyage, axées sur la description rapide, incisive, de ce qu'il voit et entend, en homme pressé qui veut voir toute la côte, au rythme effrené de son époque et parce qu'un été ne dure qu'un été. 

 

Il ne conceptualise que rarement. Il se contente de décrire, de rapporter, et de qualifier ses sensations esthétiques et ses émotions. Prosaïquement, en une écriture au rythme rapide de son odyssée, mais libre d'intégrer des escales, des gros plans, des travellings littéraires. Sa prose est ici celle d'un cinéaste aussi, avec une prédominance du visuel, et une organisation typique du propos par succession de plans.

 

Pasolini s'inflige cette solitude, qui ne l'est pas, puisqu'il passe son temps à parler à tout le monde, et à rencontrer, en se rendant dans les hôtels des artistes qu'il connait, par amour de l'Italie. Il ne cessera de parler d'Italie, dans son oeuvre. C'est un furieux amant de son pays. Et son évolution le rendra terriblement colérique. Et pourtant... Il n'avait pas vu le pire, à venir. ici sa passion italienne rejailit pleinement, notamment dans cette passion de voir, d'entendre, de s'emplir d'Italie.

 

C'est un tout petit livre, mais le talent spontané de Pasolini mériterait qu'on le cite ici in extenso, tellement il est capable de transmettre ses sensations, le sens de ces images fugaces qu'il récolte , et l'immense effet que sa seule présence dans ce monde lui procure, souvent pour le bonheur d'ailleurs.

 

Ce n'est pas encore l'ère du tourisme de masse internationalisé. On n'en voit que les prémisses, et cela l'inquiète. C'est plutôt le moment où les sites balnéaires drainent une population locale qui fête le soleil et un public régional. Pasolini aime le peuple. Il se sent bien auprès de lui. Il en déteste nombre d'aspects, en tant qu'intellectuel raffiné, et le dit avec sincérité. Justement parce qu'il n'est pas mal à l'aise, distant. Un gros type vulgaire est un gros type vulgaire dans ces lignes. Pas d'euphémisme parce que pas besoin de singer quelque position que ce soit.

 

Ce que Pasolini exècre, c'est la bourgeoisie, il la perçoit dès qu'elle pointe le bout de son nez, dans sa capacité à transformer les villes quand elle s'installe.  A cette époque Pasolini peut encore ressentir profondément une Italie archaïque, avec ses dialectes, ses liens encore perceptibles avec l'antiquité, et il aime cette "continuité". Il aime ressentir, en marxiste original qu'il est, les oeuvres des hommes dans la nature, le contact entre le civil, le travail de l'homme, et la nature. Il se laisse porter et il n'aime pas forcément ce qu'il avait prévu d'aimer. Il est honnête et sait que parfois son rapport aux régions traversées est médiatisé par le passé. Il voit alors les changements, l'industrlalisation du tourisme et commence à ressentir un malaise.

 

Pasolini est apte au bonheur et va à sa recherche, se laissant guider par le désir. Lui si critique, si virulent. Il l'est, indéniablement, heureux, et on est heureux pour lui. Trouver un petit village où il tombe sur un portail baroque et un jardin néo classique peut le remplir de bonheur. La contrepartie est qu'une simple impression peut aussi le conduire à se sentir mort pendant plusieurs jours. C'est cela un génie sensible.Une intelligence complète, aussi bien conceptuelle qu'émotionnelle.

 

Mais ce qu'il aime par dessus tout c'est la jeunesse populaire, et la nuit. Les deux ensemble si possible. Et avec de jeunes garçons canailles pour lesquels on le sait, sa prédilection est intense. Il ne s'en cache nullement. Il aime leur rapport direct à l'existence. Leur absence de circonvolutions. Leur vitalité.  

 

J'ai lu "la longue route de sable" volontairement; d'un seul trait, dans un avion au dessus de la méditerranée, la nuit. Essayant de magnifier ce voyage inconfortable et un peu long pour moi qui n'ai aucune patience dans les déplacements. La littérature est un onguent parfumé, parfois. Elle peut changer le sens d'une expérience et la colorer, durablement, dans le souvenir que l'on en aura. J'ai sans doute tenté cela. La petite italienne de Pier Paolo fonçait dans la nuit comme mon avion, et je me sentais encore plus proche de lui, moi-même touriste. Un livre c'est cela aussi, un stimulateur de vie. Une sauce épicée devenue indispensable aux lecteurs.

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Inclassable
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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