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9 novembre 2015 1 09 /11 /novembre /2015 00:01
Borgès, le Manet de la littérature - Fictions, Jose Luis Borgès

J'ai lu, mais j'ai perdu du temps à lire des livres de peu de portée, et j'en perdrai encore car ils ont leur place. Cependant je m'astreins, la quarantaine assise, à lire ce qui s'annonce essentiel, d'après ce que je lis, les pages conduisant à d'autres.

 

Un lecteur croise des ouvrages qu'il n'a pas lus et à force de les côtoyer  indirectement, les connaît presque autant que certains vite oubliés.  Les livres sont aussi comme ces gens au lycée à qui on n'avait jamais parlé mais dont on connaissait nombre de détails intimes. Parfois on nous demande : "tu connais machin ?". Et l'on est tenté de répondre que oui, même si jamais il n'y a eu de contact direct, mais une fréquentation différée.

 

Ainsi de "Fictions" de Borgès je savais l'importance et l'inspiration principale, notamment par le truchement d'un essai de Jean François Bayart, "Il existe d'autres mondes" qui s'appuie sur une des 19 nouvelles de ce livre : "le jardin aux sentiers qui bifurquent".

 

" Fictions", désormais,je l'ai lu.  Et je mesure à quel point il est fondamental dans l'histoire de la littérature. Il est un point de bascule de la littérature dans l'art moderne.

 

Avec ce seul livre, Borgès est à la littérature ce que Manet est à l'art : un révolutionnaire. C'est à dire quelqu'un qui adapte la culture ou les institutions aux profonds changements d'une société.

 

Borgès écrit ses fictions, livre de la modernité par excellence, au début des années 40, le temps donc pour que l'écho des découvertes scientifiques d'Einstein parvienne dans la littérature. Borgès est marqué par Cervantès, ce n'est pas fortuit : il est le Cervantès de son temps, celui qui intègre l'"epistémé" de son époque, la perspective avec laquelle l'humanité se met à regarder le monde. Borgès acte qu'on ne peut pas écrire après Einstein comme on le concevait dans un univers copernicien.

 

La relativité du temps et tout ce qui en découle dans la vision de l'univers est aussi déstabilisante que le fait  qu'un homme, en cherchant à aller plus vite en Inde, a démontré que la terre était ronde. L' humain pouvait la découvrir par ses propres audaces. Alors certes, on peut écrire comme avant, mais c'est difficile. Ca devient de plus en plus malaisé. Borgès ouvre sur la science-fiction, sur le retour du roman policier dans sa vocation vertigineuse. On n'imagine pas un Philippe K Dick sans Borgès, ni un Roberto Bolano, ni un Murakami (que je concède avoir très peu lu). " Le Maître du haut château" de K Dick semble avoir été écrit de la main du maïtre argentin lui-même.

 

Il y a chez Borgès une profonde digestion des nouvelles connaissances sur le Temps et sur sa relativité. D'abord une conscience du temps écoulé . La forme de la nouvelle est courte, elle reflète à la fois la nouvelle luxuriance de l'univers, son caractère qui n'est plus linéaire, mais aussi l'idée qu'il y a dans la littérature de la vanité à l'égard de tout ce qui a été écrit. Dans ces nouvelles il y a cette idée omniprésente de la fatalité de la redite.

 

La physique moderne interroge le fondement même de l'univers, et le monde s'affirme comme pure affaire de perspective. Il peut s'avérer multiple. Le présent et le passé n'ont peut-être rien de stable.

 

Si relativité il y a , alors le langage est peut-être tout puissant. Il est créateur de mondes, sa maîtrise fonde des destins dans ces nouvelles, jusqu'au diabolique. Il trace les limites du monde accessible à l'humain. On en revient ainsi au Verbe comme commencement et Borgès, fasciné de mysticisme, truffe ses nouvelles de références judaïques, troublante coïncidence avec une époque où un mouvement réactionnaire délirant va s'acharner à la destruction des juifs et de leur culture.  Une des nouvelles voit l'univers comme une bibliothèque infinie où tous les livres possibles seraient stockés, ce qui inspirera le fameux "Nom de la Rose" d'Eco.

 

Le monde, opaque, de plus en plus abstrait, accessible par les mathématiques, ne serait humain que de langage. Il y a du Wittgeinstein chez Borgès, et il partage sans doute sa conviction selon laquelle ce qui ne peut être dit doit être tu. En tout cas ils ont en commun de vouloir toucher par la pensée et l'oeuvre aux limites de l'humain.

 

Il n'y a nulle contradiction à se passionner pour la science physique et pour la mystique. Ce sont deux voies possibles vers le Tout. C'est à un regard nouveau sur les anciennes sagesses, qui effleuraient les vérités de la science, comme la magie, que l'on nous invite. La littérature elle-même a pressenti ces dimensions du monde, et notamment les mille et une nuits enchâssées, fréquemment évoquées dans les historiettes du livre.

 

Borgès était infiniment moderne et politiquement conservateur. Son pessimisme s'exprime par l'humour, qui vise notamment les érudits et leurs vanités.

 

Le doute saisit cette littérature. On ne sait plus si le monde crée la littérature ou si c'est le contraire. Ainsi une des nouvelles voit des créateurs clandestins inventer un véritable cosmos alternatif, à cohérence poétique, où par exemple il n'existe pas de substantif mais seulement des associations d'idées, et où tout est fugace. Jusqu'à se demander si ce cosmos lui-même n'est pas une chimère. Mais peu à peu ce monde s'impose à la place du nôtre, sans qu'on sache où est le réel. L'idée même du réel devient problématique, constat que l'on doit aussi bien à la science qu'à la psychanalyse, que Borgès connaît.

 

Dès 1940 Borgès anticipe, et c'est la force de la littérature, les développements de la science physique. La théorie du "multivers" par exemple, inspire la nouvelle où un roman, qui semble devenir la réalité, est un jardin aux sentiers qui bifurquent, où nous pouvons vivre une infinité de possibilités. La nôtre n'en est qu'une. Dans une autre nouvelle, on instaure à Babylone une loterie des destins qui devient de plus en plus précise.

 

La modernité de Borgès est si radicale qu'il est difficile de concevoir la crédibilité du roman classique après cette expérience. Tout comme la peinture réaliste devient problématique après l'impressionnisme. C'est une littérature de vertige, d'angoisse, qualifiée de fantastique alors qu'en réalité elle essaie de s'aligner sur les paradigmes de son temps. Une littérature ludique aussi, fort heureusement.

 

Si Borgès campe au sommet de la modernité, il ne réside pas sur le versant de l'absurde où l'on trouve Kafka et Beckett. Sa vision ne le pousse pas à plonger dans les affres de l'aphasie et de l'obscurité. Il essaie d'adapter la littérature mais de la sauver. Les écrivains de l'absurde assument une volonté de définitif.

 

Après les fictions de Borgès, d'autres courants s'empareront de cette idée de la toute puissance du langage, comme le nouveau roman. Ou comme l'oeuvre de Marguerite Duras, qui porte sur l'écriture elle-même.  La science fiction on l'a dit, prendra la relève de Borgès.  Reste une question légitime : les modernes ont-ils achevé le grandiose en art, en tirant les conclusions qui s'imposaient ?

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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