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7 novembre 2015 6 07 /11 /novembre /2015 15:52
L'enfer c'est pas les autres (" d'autres vies que la mienne" - Emmanuel Carrère)

L'oeuvre d'Emmanuel Carrère, dont on trouvera plusieurs approches dans ce blog, est en définitive le récit d'une longue lutte, patiente, stylo à la main, contre le mal être, que dans " D'autres vies que la mienne" il décrit comme un renard qui lui dévore le ventre, image qu'il a rencontrée.. empaillée chez un psychanalyste réputé.

 

L'issue qu'a constamment recherchée cet homme attachant, un de nos meilleurs écrivains à mon sens, est de se décentrer radicalement, d'où sa plongée dans l'évangile, dont il sort athée mais convaincu de la convergence des sagesses autour de cette notion de dépassement de l'égoïsme, qui ne peut qu'être auto destructeur (lire le sublime  "Le Royaume", apogée de ce processus). Mais tous les écrits de Carrère témoignent de ce projet, littéraire autant que thérapeutique : sortir de la gangue étouffante du rapport de soi à soi, échapper au narcissisme et à ses tortures incessantes, profiter de l'admiration du courage d'autrui, apprendre de ce courage.  Apprendre aussi de la curiosité de l'altérité, comme dans l'"adversaire", "Limonov", ou encore la biographie de philippe K Dick. Ce qui est encore échapper au processus d'auto destruction que connaît tout dépressif.

 

On dit souvent aux dépressifs, "mais prends sur toi !". Ceux qui disent cela ne saisissent rien de la dépression  qui consiste justement à tout prendre sur soi, à ne pas être dans la capacité de vivre autrement. Enormément de gens qui souffrent parviennent à donner le change. Non pas parce qu'ils trichent mais parce que leur présence au travail notamment, leur capacité, pour parler comme un phénoménologue, à "être pour soi", c'est à dire à se sentir conscience dans le monde, conscience d'un objet qu'ils contribuent à façonner, les sauve quelque peu de leur combat avec leur ennemi intérieur, qu'ils connaissent parfois, qui se cache souvent. Le dépressif se dévore.

 

" D'autres vies que la mienne" est ce qu'on appelle aujourd'hui une autofiction, drôle de terme, qui semble signifier "fiction de soi". Il s'agit en fait de parler de soi, sans tricher. L'auteur, qui dans ses livres assume toujours une grande sincérité et ne joue pas, nous raconte les rencontres décisives d'une année particulièrement dramatique, non pour lui, mais pour certains de ses proches, conjoncturels ou durables. En fréquentant le terrible malheur des autres, par le hasard de la vie, il a pu se libérer un peu de ses tourments. Commencer.

 

Deux évènements se sont succédé dans sa vie. Le fait d'avoir vécu le tsunami qui ravagea l'asie du sud Est, d'y avoir réchappé sans le moindre bobo, mais d'y avoir fréquenté des individus lourdement frappés, dont un couple français qui a perdu sa petite fille. Et puis la mort de sa belle soeur, mère de trois jeunes enfants, d'un cancer, dont la disparition lui donnera l'occasion de faire la connaissance approfondie de deux hommes : le veuf, dessinateur de BD, et un ancien collègue de la décédée, magistrat handicapé. Le livre est le récit de ces drames, et celui de ces vies brisées, des relations qu'ils avaient nouées. La méditation de leurs leçons. Evidemment, en signant ce livre, qui est en lui-même un acte d'amour et d'amitié, Carrère donne. Et en cela déjà il se sent mieux, moins rongé par son fauve intime. Il apprend à vivre autrement. Il vit aussi ce que beaucoup connaissent : dans l'adversité tout autour, l'essentiel se consolide.

 

L'auteur dit sa stupéfaction, et nous ressentons la nôtre, face à la violence de certains évènements, qu'il faut pourtant vivre, et que l'on vit, la plupart du temps. Oui, les gens survivent, et c'est étonnant et admirable. Que peut-on faire pour eux, à ce moment où l'amour parfois réclame que l'on souhaite prendre la place de celui qui souffre ? On peut sans doute être là, quoi qu'il en soit. Ce n'est rien et à travers les histoires narrées on voit que c'est immense. Car par l'amour ou la haine, par l'indifférence bâtie ou le déni, on est finalement que par les autres. Chacun le sait, sans avoir lu Lévinas.

 

Ce livre est aussi un hommage, rare dans la littérature - merci -, au travail de "sombres" fonctionnaires, qui démontrera à ceux qui pensent que la politique est cette chose que l'on agite à la télévision, qu'elle se niche tout à fait ailleurs. Dans les plis de la société. Ici dans un tribunal d'instance, à Vienne, où l'acharnement de deux magistrats boiteux change la vie de milliers de personnes accablées par les usuriers.

 

C'est aussi l'occasion de revenir sur la question de la maladie. Carrère est un sceptique, souvent. Il l'est encore une fois. La maladie est elle la forme donnée à notre malaise ? Ou faut-il abandonner ces explications psychiques ? Ou doit-on ne pas opposer les deux dimensions ? Les récits de vie qu'il nous propose donneront matière à belle réflexion à ce sujet qui a bien occupé une Susan Sontag lorsqu'elle fut frappée par ce long cancer qui eut raison d'elle.

 

Moins souffrir, on nous le répète depuis l'antiquité, et Carrère l'observe, c'est aussi accepter. Simplement accepter. Ne pas résister pour rien à l'acceptation.

 

Je ne peux pas haïr ma maladie car elle est moi nous dit un personnage, qui parvient ainsi à survivre. Mais Carrère n'est pas de ces vendeurs de sagesse low cost qui hantent nos écrans et le papier glacé. Il en est parfaitement conscient : il ne suffit pas de philosopher pour aller bien. Et il ne croit pas, en tant que lecteur je le suis tout à fait, à une quelconque égalité des chances face au bonheur. Cette pseudo aptitude au bonheur qui serait partagée universellement est cruelle,  car elle culpabilise. Elle a quelque chose de sadique même. Elle pousse l'avantage des heureux, qui comme les capitalistes protestants de Max Weber croient prouver leur prédestination par le mérite d'avoir obtenu le bonheur.

 

Lorsque notre personnalité se forme, lorsque nous passons du réel du paradis enfantin à l'air froid de la vie, puis lorsque nous subissons la rupture de l'individuation et de l'entrée dans le langage, ça se passe plus ou moins bien, pour telle ou telle raison. Ensuite il sera compliqué de rompre l'abonnement avec le malheur, et l'on pourra pour certains compter sur un rapport à la vie spontanément positif. C'est ainsi. Il y a des damnés et des choyés. Cela n'empêche pas de chercher à aller mieux. Et en tentant, en réussissant à ses dires, Emmanuel Carrère donne aussi de l'espoir à ses lecteurs. Je ne parierais pas sur une sur représentation du bonheur chez les lecteurs. Donc Carrère parle à qui de droit.

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Récit
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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