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14 novembre 2015 6 14 /11 /novembre /2015 15:01
Paris 13.11. 2015 : le sens contre le sang

127 parisiens, au moment où je rédige, sont tombés sous les balles du fanatisme, produit direct de la vie que nous menons en ce monde. Il ne sort pas du ciel même s'il s'y réfère.

 

Nous pleurons, mais nous devons penser. Notre force est plus que jamais de penser. Ces faits sont politiques, et ils se pensent. Ne sombrons pas dans la pensée du "placard visuel" des réseaux sociaux.

 

Je suis de ceux qui pensent que le fanatisme politico religieux est certes le produit des tumultes économiques, sociaux, martiaux du monde, mais que cette forme, s'engouffrant dans l'échec des pensées révolutionnaires sécularisées, n'est pas fortuite culturellement. Ce que Malraux percevait avec sa prédiction de siècle religieux.

 

Nietzsche nous avait promis avec lucidité le nihilisme, l'absence de sens. C'est le nihilisme marchand qui dévaste les âmes depuis des décennies. Sa seule perspective est celle, rectiligne, du rayon du supermarché, ce qui ne peut canaliser la fureur humaine et sa soif océanique de sens, en plus de fabriquer une immense frustation qui explose au yeux du monde.

 

A ce nihilisme matérialiste au sens vulgaire du terme répond un autre nihilisme, avec un sens différent du mot : celui que Nietzsche haïssait plus que tout. Il le qualifiait comme le refus de la vie et il en voyait la manifestation la plus probante dans la religion, dans cette tendance qu'elle manifeste à opposer la vie, dégradante, à la vérité céleste, celle que l'on promet aux martyres ceinturés d'explosifs. La haine de la vie. La haine du corps aussi. Ces corps qu'on assassine. La haine de la sexualité, et ainsi des femmes. Cette pulsion de mort qu'il traque sans cesse. Voici deux faces du nihilisme qui se défient.

 

La société du spectacle se déchire. Le pays qui est en guerre depuis 2001 saisit qu'il s'agit de réalité. Il faut 14 ans pour que le Président parle d'acte de guerre, mais sans même rappeler que nos soldats sont en opération, ce que nous ne ne voulons pas voir. Le pays est un acteur géopolitique majeur, il a une armée qui se projette, et nous sommes parmi les premiers vendeurs d'armes. Nous payons des impôts qui font la guerre depuis des années, mais nous le refoulons, en le fondant dans le spectacle permanent.

 

Le tragique, chassé de toutes les manières de notre culture de l'infantilisme ludique, y refait surface de la manière la plus violente et effrayante. Que produira cette conscience revenue du tragique du monde ? Une culture qui semble promise à émerger des vapeurs opiomanes du crédit consommation donnera t-elle de nouveaux fruits ou choisira t-elle la fuite en avant ?

 

Mais venons en aux livres, puisqu'il s'agit de cela dans ce blog.

C'est au nom d'un livre, qu'on dit parole de Dieu, sans intermédiaire, que ces crimes de masse ont été commis. Ne l'oublions pas. Le livre en lui-même ne suffit pas à civiliser. Un livre peut paradoxalement être utilisé pour annihiler la pensée.

 

Ceux qui lisent ont déjà un peu vécu sous forme homéopathique, comme ce "for-da" dont parle Freud - l'enfant qui jette son jouet attaché à une ficelle et le ramène - ce type de périodes. Ils l'ont approché en lisant Irène Nemirovski ou Tereska Torres. Ils ont lu pire, et en lisant ont rencontré un peu de cette souffrance et de ce déchainement violent. C'est ainsi sans doute qu'eux, les plus fragiles en temps de paix, ne sont pas forcément les plus labiles en temps de terreur. Dans "glamorama" de Bret Easton Ellis, en 1999, le lien direct entre le consumérisme et le débouché de la terreur est exposé. Il en est de même dans "plateforme" de Michel Houellebecq.

 

Ainsi de Milena Jesenka, dévorée d'angoisse avant guerre, résistante effarante dès que l'ennemi est là, y compris dans son camp. Ainsi Camus, résistant émérite, mais tordu d'angoisse dans sa chambre plusieurs jours après son prix nobel.

 

La culture est un symptôme fréquent de peu de don pour la vie, mais elle prépare au pire aussi, et elle est l'unique solution pour sortir ce monde de cette pente qui malheureusement incline plus au bas- empire qu'à la renaissance, pour le moment.

 

Ce qui se vit est un problème de sens. Une culture cohérente, l'islamisme radical, est parvenue à établir une forme d'hégémonie du sens dans certaines populations. Il faut affronter avec des armes ses forces, mais ce qui la vaincra c'est le sens.

 

C'est donc le récit.

 

C'est donc la capacité du langage à saisir le monde et à formuler de la pensée et de l'esperance.

 

Je dis parfois dans ce blog que lire ne sert à rien, et que c'est cela qui le rend indispensable. C'est cette absence même d'utilitarisme qui fait qu'aujourd'hui la culture est ce qui peut s'opposer à la barbarie, en venant la combattre sur le domaine du sens, qu'elle veut monopoliser.

 

... Ou bien le monde s'effondrera sous le poids de crises convergentes que nous ne nous sommes pas décidés à maîtriser, attendant comme tant de générations précédentes, que le temps décide à notre place.

 

A cet égard ceux qui nous ont convaincu de la "fin de l'Histoire", et donc de taire les récits ont une immense responsabilité dans le désastre culturel où prospère le jihadisme. Il est temps de considérer à nouveau que l'Histoire est faite par les hommes, même si les hommes sont faits par l'Histoire.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Inclassable
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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