Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 15:06
Du clair- obscur surgissent les monstres, "Des monstres et prodiges", Ambroise Paré- paru dans la Quinzaine Littéraire

Il est étrange et plaisant de lire un ouvrage éclos dans un autre paradigme que celui qui encadre globalement notre époque. Le paradigmes des paradigmes, l'"episteme" selon Foucault. On y goûte ce détonnant mélange d'antipode et de voisinage, puisque venue du passé transcendé, cet héritage nous précède. Il en est ainsi avec " Des monstres et prodiges" de l'honorable chirurgien des souverains du siècle des guerres de religion que fut Ambroise Paré. Il écrit longtemps avant Darwin, quand la biologie s'en réfère encore d'autorité aux textes antiques, parce qu'un grand nom "a dit ".

 

Ce praticien admirable - il inventa par exemple les ligatures de vaisseaux sanguins, apaisant bien des blessés de guerre - est un homme culturellement ancré dans son époque, nullement avant-gardiste, et dont les écrits ont valeur documentaire sur la Renaissance tardive. C'est en lisant Paré qu'on comprend aussi, par contraste, le génie pionnier de Montaigne, définitivement passé dans l'ère du séculier.

 

Ambroise Paré, gloire de son temps, nous propose un cabinet de curiosités que le plus galvaudé de nos forains jugerait dépassé, dont certaines sont d'ailleurs collectionnées par ses soins. Une litanie de monstres et prodiges. Et il illustre par là un moment particulier de la science : elle se réveille et se risque vers l'indépendance, le systématisme et la découverte de lois naturelles, l'expérimentation, car Colomb a conduit à s'y résoudre : l'humain peut et doit investir le monde. Mais cette science, qui gonfle le torse, et Paré affirme la noblesse de la médecine, n'est pas encore émancipée de la pensée religieuse qui l'enchâsse solidement. Elle n'est pas affranchie de l'enchantement qui filtre le regard médiéval.

 

Lire Paré, prolifique auteur autant qu'amputeur sur les champs de bataille, c'est entrer avec délice et dépaysement dans ce clair-obscur d'une Renaissance française, indécise, hésitante devant les soubresauts que la Réforme a déclenchés, ravageant le pays pendant des décennies. De ce clair- obscur, pour reprendre la fameuse phrase de Gramsci à propos des crises, surgissent les monstres. Ils sont, et Paré le confirme, des annonciateurs du malheur, et la France d'alors, stupéfaite par une Saint-Barthélemy, aime se doter de signaux d'alarme.

 

L'auteur a une difficulté à définir le monstre. C'est nous dit-il un phénomène "contre le cours de la nature". Mais en même temps, rien n'échappe à Dieu. Aussi, le monstre est partie de la création, même si le démon y a sa part. Paré justifie ainsi sa fascination pour le monstrueux. En définitive, le livre se développe peu à peu comme une exposition des prouesses de la nature, où le médecin, au départ soucieux de classer et d'expliquer, en vient à sortir ses gravures de plus en plus vite, comme enivré de ses trouvailles, à l'instar d'un enfant qui veut partager ses émerveillements devant le monde. Il en vient d'ailleurs à nous montrer une girafe, un crocodile, une autruche, un caméléon.

 

D'où vient le monstre ? C'est ici qu'on saisit où en est le savoir, en pleine transition pré- galiléenne. Le monstre peut manifester gloire ou colère de Dieu, acte du démon. Mais il peut aussi surgir du prosaïque : la chute d'une femme enceinte, "les maladies héréditaires", ou l'étroitesse du bassin de la parturiente. Quant à la surabondance ou au manque de semence, on les emprunte aux Anciens. Même la somatisation a sa place, puisque le monstre peut provenir de l'imagination, et il en est ainsi avec un enfant-grenouille, joliment illustré (et drôle), né monstrueux car on rencontra un batracien pendant la conception. Le Médecin s'avance, mais point trop, il ménage l'inquisiteur.

 

Pour ceux qui auront lu à grand profit l'essai de Silvia Federici, Caliban et la sorcière, où elle étudie la grande chasse aux sorcières qui accompagne la naissance du capitalisme à cette époque, indissociable d'une discipline de fer et de feu sur les femmes, les écrits d'Ambroise Paré feront office de document édifiant. Les femmes sont souvent pointées comme responsables des dérapages de la nature, elles créent des monstres en concevant "pendant leurs fleurs", elles sont citées abondamment quand on parle de sorcellerie, elles ont facheuse tendance à vagabonder et à se faire passer pour monstres afin d'échapper au travail. Un chapitre s'intitule ainsi "d'une grosse garce de Normandie, qui feignait avoir un serpent dans le ventre"... Un serpent, cela tombe à pic... Ambroise Paré est un misogyne violent de son temps, qui proclame que si la femme peut se transformer en homme, jamais la réciproque n'est constatable, "parce que nature tend toujours à ce qui est le plus parfait".

 

Paré relate nombre de procès et ici on se souvient de Foucault et de son grand renfermement, car le coupable est celui qui mendie pour ne pas travailler, se déguisant en bossu ou en "ladre". Le Médecin de ce temps est auxiliaire de police. Paré parle du côté du pouvoir.

 

Tout le propos oscille entre l'avenir de la raison et le passé de l'enchanté. Les deux se mêlent. Par exemple quand l'auteur exprime sa grande sévérité envers les pseudos médecins qui prétendent que les démons peuvent engendrer des naissances humaines. Il le les attaque pas sur le fait de mêler le diable à la médecine, mais sur le fait que les démons étant des esprits ils n'ont pas de semence. Le rationnel et l'empirisme s'expriment ainsi à l'intérieur même d'une gangue qui éclatera avec Galilée, mais Paré en est un annonciateur parmi tant d'autres lorsqu'il affirme que l'on doit "rejeter toutes telles sotteries et s'ârrêter à ce qui est nature". Le superbe livre La possession de Loudun, de Michel de Certeaux, qui évoque des évènements un peu postérieurs à Paré, met en scène le même type de schizo médecine.

 

Mais parcourir cet ouvrage c'est aussi prendre plaisir devant la naïveté attendrissante de ces pionniers de notre science, et en particulier ces nombreux dessins aux légendes devenues d'un comique surréaliste : " Figure d'un monstre fort hideux, ayant les mains et les pieds de boeuf et autres choses fort monstreuses". On trouvera un "monstre-chien à tête de volaille", un "enfant demi-chien", un "demi-homme et demi-pourceau"... Les barrières des espèces sont alègrement sautées, car elles n'existent pas encore. Les règles de l'empirisme n'ont pas été posées. Aussi parfois l'auteur nous affirme qu'il l'a vu de ses yeux, parfois il cite simplement un témoignage d'un ami, ou un texte d'autorité, et puis il n'hésite pas à user des formes impersonnelles : "on a vu un homme, en cette ville de Paris, du ventre duquel sortait une autre tête".

 

Ambroise Paré voulait-il "faire le buzz" ? Sans doute. Mais cette vocation pour l'étrange semble tellement passionnée qu'elle est signifiante. Paré semble en appeler à l'avenir de la science : elle a tellement à explorer, et d''ailleurs il y a ces prodiges du Nouveau Monde, ou ce ciel où l'on pourrait s'aventurer. Il semble enfin se passionner pour la vie, pour l'imagination infinie de la nature. Paré s'est consacré à soigner des blessés sur des champs de bataille, il a inventé des extracteurs de balle, des prothèses. Nous touchons là sans doute à la vocation initiale du médecin, émouvante. Il est du côté de la vie. Et nous, qu'y voyons-nous en ces monstres ? Sans doute la même chose que l'on aime regarder, toujours chez les forains, dans les miroirs déformants. C'est à dire : nous. Soumis au glissement, à la métaphore. Un autre nous que nous qui dit des choses sur nous ? Monstre moi qui je suis.

 

rôme Bonnemaison

Partager cet article

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Histoire
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com
  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
  • Contact

Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


ete2010-035.jpg

 

 

D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

Recherche