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14 janvier 2016 4 14 /01 /janvier /2016 23:14
Bowie, auteur aussi

Les années 80 ont été mon socle, ma référence. Après une année passe vite. Après on vieillit, on cesse de grandir. A ce titre, avec la mort de David Bowie un peu de moi s'évapore aussi. L'homme aux mille visages était aussi un auteur, et c'est de cela que je veux parler ici, puisque tous les autres aspects de ce monument de la pop ont été salués partout.

Dans le texte, donc.

Avec trois chansons : "the man who sold the world", "starman", "ashes to ashes".

The Man Who Sold The World (L'homme Qui A Vendu Le Monde)

We passed upon the stair
Nous passions sur les escaliers
We spoke of was and when
Nous parlions de quand et d'où
Although I wasn't there
Bien que je n'étais pas là-bas
He said I was his friend
Il disait que j'étais son ami
Which came as some surprise
Ce qui vint comme une surprise
I spoke into his eyes
Je lui parlais droit dans les yeux
I thought you died alone
Je pensais que tu étais mort seul
A long long time ago
Il y a très très longtemps

Oh no, not me
Oh non, pas moi
I never lost control
Je n'ai jamais perdu le contrôle
You're face to face
Tu es face à face
With the man who sold the world
Avec l'homme qui a vendu le monde

I laughed and shook his hand
Je riais et serrais sa main,
And made my way back home
Et reprenais le chemin de chez moi
I searched for form and land
Je cherchais au loin une forme et une terre,
For years and years I roamed
Pendant des années et des années j'errais
I gazed a gazely stare at all the millions here
Je contemplais d'un regard fixe tous les millions ici
We must have died along
J'ai dû mourir seul
A long long time ago
Il y a très très longtemps

Who knows ? not me
Qui sait ? Pas moi
We never lost control
Je n'ai jamais perdu le contrôle
You're face to face
Tu es face à face
With the man who sold the world
Avec l'homme qui a vendu le monde

​Il n'y a nulle raison, je l'ai compris des surréalistes, de craindre les textes opaques, bien au contraire. Je considère avec Barthes que les textes appartiennent aux lecteurs et beaucoup de poètes et d'auteurs de chansons l'entendent ainsi. Si comprendre c'est simplement comprendre ce que l'on projette, et bien pourquoi pas ? En tout cas ce texte me parle énormément. Dès son titre qui m'évoque le "Solde" de Rimbaud et son fameux " A vendre ! " qui le scande. Ce titre m'a secoué dès que je l'ai entendu, et j'ai su qu'il désignait une chose considérable.

L'homme qui vendit le monde. Ce double- là je le connais. C'est un traître. Qui est -il ? Il est pour moi - et qui sait pour Bowie ? - ce Moi qui a accepté de sortir de la magie enfantine. De l'enchantement initial. Des verts paradis. Celui qui a passé la porte de l'école. Celui qui peut-être même avant, a accepté de venir au langage. Il a brisé l'entente totale avec le monde. Il l'a vendu. Il a accepté l'aliénation. Mais il faut bien se réconcilier avec ce monde là, sinon la folie guette. Le double de passage risque d'être un double maladif. C'est ce que Bowie semble faire dans ce texte. Il apaise sa relation à cet Homme là. Il regarde en face cet homme là, sans colère ni peur.

Je songe à Kurt Cobain qui chanta cette chanson et qui lui ne se réconcilia pas vraiment avec l'homme qui vendit le monde, malgré la tentative de sublimer cet arrachement, malgré la seringue, que l'on a pu interpréter comme l'équivalent adulte de "l'objet transitionnel" qui justement est pour l'enfant une manière de passer par les soins de l'Homme qui vend le monde. C'est peut-être aussi le père, celui qui vend le monde. Le père, la Loi, le tiers qui ouvre. C'est Moi c'est celui qui m'a fait devenir Moi et ce n'est plus Moi, ce qui ressort de la chanson où l'on ne sait pas vraiment qui a son tour de parole.

Continuons.

"Starman (Homme Des Étoiles)"

Didn't know what time it was, the lights were low
Je ne savais pas l'heure qu'il était, les lumières étaient faibles
I leaned back on my radio
Je me suis penché sur ma radio
Some cat was layin' down some rock 'n' roll 'lotta soul, he said
Un mec cool allait nous passer un rock très soul, qu'il disait
Then the loud sound did seem to fade
Et le son bruyant s'est comme évanoui
Came back like a slow voice on a wave of phase
Il est devenu une voix lente sur une ondulation de phase
That weren't no DJ that was hazy cosmic jive !
Ce n'était pas le DJ, c'était le nébuleux swing cosmique !

There's a Starman waiting into the sky
Il y a un homme des étoiles qui attend dans le ciel
He'd like to come and meet us
Il aimerai bien venir nous rencontrer
But he thinks he'd blow our minds.
Mais il pense qu'il nous ferait perdre l'esprit.
There's a Starman waiting in the sky
Il y a un homme des étoiles qui attend dans le ciel
He's told us not to blow it
Il nous a dit de ne pas tout foutre en l'air
'Cause he knows it's all worthwile
Parce qu' il sait que ça vaut le coup
He told me :
Il m'a dit :
Let the children lose it
Laissez les enfants le perdre
Let the children use it
Laissez les enfants l'utiliser
Let all the children boogie
Laissez tous les enfants swinger

I had to phone someone so I picked on you
Il fallait que j'appelle quelqu'un et c'est tombé sur toi
Hey, that's far out so you heard him too !
Hé, c'est un sacré plan, alors tu l'as entendu aussi !
Switch on the TV we may pick him up on channel two
Allume la TV nous pouvons le capter sur la chaine deux
Look out your window I can see his light
Regarde par ta fenêtre, je peux voir sa lumière
If we can sparkle he may land tonight
Si nous pouvons briller, il peut débarquer ce soir
Don't tell your poppa or he'll get us locked up in fright
N'en parle pas à ton papa ou il nous fera enfermer, de peur

There's a Starman waiting into the sky
Il y a un homme des étoiles qui attend dans le ciel
He'd like to come and meet us
Il aimerait bien venir nous rencontrer
But he thinks he'd blow our minds.
Mais il pense qu'il nous ferait perdre l'esprit.
There's a Starman waiting in the sky
Il y a un homme des étoiles qui attend dans le ciel
He's told us not to blow it
Il nous a dit de ne pas tout foutre en l'air
'Cause he knows it's all worthwile
Parce qu' il sait que ça vaut le coup
He told me :
Il m'a dit :
Let the children lose it
Laissez les enfants le perdre
Let the children use it
Laissez les enfants l'utiliser
Let all the children boogie
Laissez tous les enfants swinger

"Starman", et pourtant Bowie était jeune- semble écrite à la fin d'une psychanalyse. Bowie accepte ses projections, ses imagos qui sont ces figures archétypales, comme peut l'être celle de "la femme" pour une drag queen. Ses pulsions narcissiques le conduisent à s'imaginer comme un chanteur omnipotent qui fait danser le monde, ou plutôt il est son Moïse. Ici il s'assume comme chanteur fantasmant sur son identité et sa portée cosmique, conscient de ces doubles qu'il produit, dans la gaieté. Ses avatars se multiplient.

Il ne produit pas, lui, un ami imaginaire qui donnerait des ordres, produirait de la loi, comme ce qui nous pourrit l'existence aujourd'hui, comme la religion. Non, sa projection illusoire est assumée comme telle, et l'artiste assume l'imaginaire débordant qui l'habite, pourrait s'il n'y avait pas l'art le mener à la démence, et engage chacun à en faire de même, lucidement, ce qui épargne la folie. A user de l'homme des étoiles comme d'un moyen de liberté, parfaitement compris comme issu de notre propre psyché.

Nous voyons ici tout ce qui nous sépare malheureusement des années 70. Une chanson qui semble écrite pour justifier les centaines de pages obscures de "l'anti Œdipe" de Deleuze et Guattari, qui célèbrent la créativité schizophrénique des "machines désirantes" que nous sommes, face aux pulsions fascisantes. Mais cette liberté de l'imaginaire effraie. On préfère l'étouffer, l'encaserner.

Ashes To Ashes
(Poussière Tu Redeviendras Poussière)

Do you remember a guy that's been
Te souviens-tu d'un type qui apparaissait
In such an early song ?
Dans une chanson si ancienne ?
I've heard a rumour from Ground Control
J'ai entendu une rumeur de Ground Control
Oh no, don't say it's true
Oh non ne me dis pas que c'est vrai
They got a message from the action man :
Ils ont un message de l'Action Man
I'm happy, hope you're happy too
Je suis heureux, j'espère que vous l'êtes aussi
I've loved all I've needed to love
J'ai aimé tout ce que j'avais besoin d'aimer
Sordid details following
Des détails sordides suivront

The shrieking of nothing is killing
Le hurlement du néant ne tue
Just pictures of jap girls in synthesis
Que des photos de synthèse de japonaises
And I ain't got no money and I ain't got no hair
Et je n'ai pas d'argent ni de cheveux
But I'm hoping to kick but the planet is glowing
Mais j'espère me relancer, mais la planète est embrasée


Ashes to ashes, funk to funky
De la cendre à la cendre, du flip à l'extase
We know Major Tom's a junkie
On sait que le Major Tom est un junkie
Strung out in heaven's high
Abruti dans les hauteurs paradisiaques
Hitting an all-time low
A plein-temps dans le creux.

Time and again I tell myself
De temps à autre je me dis que
I'll stay clean tonight
Je resterai sobre ce soir
But the little green wheels are following me
Mais les petites roues vertes me suivent
Oh no, not again
Oh non, pas encore
I'm stuck with a valuable friend
Je suis coincé avec un ami de valeur
I'm happy, hope you're happy too
Je suis heureux, j'espère que vous l'êtes aussi
One flash of light but no smoking pistol
Un flash de lumière mais pas de pistolet fumant.

I've never done good things
Je n'ai jamais rien fait de bien
I've never done bad things
Je n'ai jamais rien fait de mal
I've never did anything out of the blue
Je n'ai jamais rien fait de spécial
I want an axe to break the ice
Je veux un pic pour briser la glace
Wanna come down right now
Je veux redescendre tout de suite.

My mother said to get things done
Ma maman disait que pour bien faire
You'd better not mess with Major Tom, ...
Tu ferais mieux de ne pas fréquenter le Major Tom

"Ashes to ashes" montre la continuité de l'œuvre de Bowie, et sa capacité à se penser un artiste en son temps, puisqu'elle est un écho direct à une chanson écrite une décennie auparavant, "space oddity". Ainsi elle est une contribution aux obsèques des seventies. Les hippies se sont dispersés ou ont sombré dans la drogue. Ils n'ont pas fait grand chose semble t-il, et il n'y a rien non plus à leur reprocher. Du saut dans l'espace que reste t-il ? De la fatigue, et de la résignation. Un désenchantement qui s'exprimera aussi dans la sublime "modern love" . Dans la musique, l'âge d'or du rock a fini en feu d'artifice furibard punk, comme un court circuit, et le disco -let's dance- et la new wave -ici- semblent des gueules de bois mélancolico - dansantes. Et puis toujours, l'enfantin. Qui était là dans les deux chansons précédentes.

Bowie, ou le côté lumineux du dandysme, ou l'intelligence d'un faux superficiel parce que conscient de ce qu'est l'art moderne, qui ne peut être que léger, même dans la gravité. Bowie, ou le pop art porté à son incandescence et infusé dans les profondeurs de la culture populaire. Les contenus n'y sont pas pour rien.

Merci Monsieur Bowie. Ce qu'on fait dans sa vie résonne dans l'éternité et les espaces infinis.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Inclassable
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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