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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 00:49
Inextinguible liberté - "La nuit du bûcher ", Sandor Marai -Article paru dans la Quinzaine littéraire

Giordano Bruno, alchimiste, philosophe prolixe, génial précurseur, européen cosmopolite et interlocuteur des souverains, est un des personnages les plus fascinants de la Renaissance. Celui qui, pas plus que des centaines de milliers de réprimés n'a été réhabilité par Rome, est certainement, avec Paracelse, la figure inspirante du crépusculaire "l'Oeuvre au noir" de Marguerite Yourcenar. Au passage, notons que les temps de Renaissance ont tendance à se vivre comme des plongées dans l'obscurité. Cela nous laisse des éspérances. Sandor Marai fait de Bruno une grenade dégoupillée au milieu de son roman "La nuit du bûcher". L'irruption incendiaire de la liberté.

 

Nous sommes en 1600 de notre ère. Un jeune inquisiteur espagnol effectue une sorte de stage de "benchmarking" à Rome pour nourrir la répression espagnole des méthodes raffinées des collègues italiens. Il a l'occasion d'assister aux dernières heures de Giordano Bruno. Sa vie en sera bouleversée et il le confesse en une longue lettre. Bruno le frappe directement à l'inconscient, et c'est comme si le fanatisme se désintégrait d'un coup. Les psychologues spécialistes de l'emprise sectaire expliquent aujourd'hui que l'on peut en délivrer les victimes en empruntant les mêmes portes psychiques que celles empruntées par le pervers dominant. C'est ce qui arrive au jeune inquisiteur. Il est frappé au plus profond de son âme, non par un discours rationnel - Bruno ne dit pas mot - mais par la sensation de la liberté dont il éprouve la puissance dans le comportement de l'hérétique. Et si le divin se logeait justement ici, dans l'irréductibilité de l'intellectuel ?

 

Le roman du hongrois est sans nul doute une parabole de la répression derrière le mur de Berlin. La mécanique de l'Inquisition, ciselée jusqu'à s'affirmer comme un art, fut le modèle des totalitarismes modernes. Le "Saint-Office" traque la liberté, mais le souci est qu'elle renaît sans cesse. On doit la débusquer, jusqu'à douter de soi-même, voir dans le zèle une forme d'hérésie, se résoudre à la guerre préventive paranoïaque, c'est-à-dire le génocide. Staline demande "la liquidation des Koulaks en tant que classe", comme un des inquisiteurs du roman qui imagine de grands camps de regroupement de suspects, où l'on ne fera pas de détail. Pour les uns, Dieu reconnaîtra les siens ; pour les autres la nécessité historique sera juge.

 

Le totalitarisme est machine qui s'emballe. Elle n'incorpore aucun frein-moteur. Elle ne se heurte qu'à un rapport de forces. Et un inquisiteur le dit : les trêves tactiques sont possibles, mais elles ne remettent pas en cause le projet qui attend de meilleures opportunités.

 

Pourtant, s'il gagne contre les individus, le totalitarisme, comme le montre la destinée de notre jeune inquisiteur d'Avila, ne peut sans doute pas vaincre l'humanité. A moins, ce qu'a sans doute compris Hitler dans sa démence meurtrière, de l'exterminer par étapes dans une guerre éternelle où chaque génocide conduit à un autre génocide (lire à ce propos les pages des "bienveillantes" de Jonathan Littell où sont décrits les projets à long terme des nazis). Le Reich de mille ans c'est fondamentalement l'irruption de Thanatos dans l'Histoire. Le cri des franquistes, "viva la muerte", était un aveu. Repris en écho par les djihadistes.

 

Mais l'insupportable liberté d'autrui est insécable de l'humanité en tant que vouloir- vivre. A quelques années de distance du supplice de Giordano Bruno, Spinoza définit la liberté comme une actualisation permanente du désir de se perpétuer dans son être. La liberté n'est pas une idée, une valeur qu'on réfute et extirpe de la culture, c'est l'expression de la pulsion fondamentale de vie qui s'incarne.

 

Le jeune soldat de Dieu ibérique ne remet pas en question l'Inquisition d'un point de vue moral. Il ne cède pas sur sa foi. Mais il comprend au contact de l'entêtement serein de la liberté que la guerre est vaine et en tire les conclusions.

 

Nous mettons le doigt sur une grande contradiction interne au catholicisme. D'un côté, il affirme que Dieu a donné la liberté à la créature, responsable de ses fautes. Ceci aide le croyant à accepter les horreurs du monde réel, sans incriminer Dieu. Il en découle à notre époque, que la foi ne peut procéder que de la liberté de croyance. Mais en même temps, le catholicisme est monothéisme et vision ordonnée de la création. Si Dieu il y a, il est souverain. La légitimité de la parole de Dieu reste supérieure. Le monothéisme ne peut qu'être magnétisé, malgré tous ses efforts de réactualisation, par le fantasme du règne total de Dieu. Les manifestations contre le mariage pour tous en France procédaient de cette verve là.

 

Le roman dialectique de Marai, riche de méditation historique, est à la fois angoissant et rassurant. La tyrannie est portée à ses extrêmes limites, cela semble inévitable, et la liberté paraît dotée d'une capacité de survie inépuisable, car présente en chacun de nous, éternellement tant que vie dure.

 

L'Inquisition, organisée, bureaucratisée, préfigure la police politique dont les aspects psychologiques seront développés dans "le zéro et l'infini" d'Arthur Koestler qui évoque la répression soviétique. On y trouve déjà le doute qui agite l'inquisiteur lui-même, chacun étant suspect, la nécessité de travailler jusqu'au bout à l'abjuration du condamné. Des processus qu'illustrera magnifiquement un Arthur London. Suis-je coupable ? C'est une question qui concerne aussi bien l'innocent engeôlé que son tortionnaire. Les dissidents survivront à l'URSS. Les scientifiques à l'Inquisition.

 

Cependant, si le monde soviétique s'écroule, l'Eglise démontre une résilience à toute épreuve. Sans doute d'abord parce que l'Eglise n'a pas en responsabilité le destin économique de nations. Mais il est toutefois frappant de constater la plasticité de l'Eglise catholique, qui est parvenue à faire oublier, à se laver des siècles d'atrocités.

 

L'Eglise, oui, a échappé au jugement de l'Histoire. Cependant, elle fut aussi la dupe de ses propres ennemis. Jouant son va- tout au moment des découvertes de Colomb et de Copernic, de Bruno qui prétend que l'univers est infini et que la terre n'est qu'un grain en son sein, l'Eglise va en même temps traquer les "sorcelleries", c'est-à-dire faire place nette pour cette raison raisonnante qui la menace, en éliminant tout ce qui subiste des superstitions, de la magie médiévale qui jouait son rôle social. Elle aura été la dupe de la raison calculatrice qui s'installe à la Renaissance, de la société de marché qui plus tard la marginalisera. Le souci de l'Eglise de s'allier avec les classes dominantes, pour se protéger, signera sa retraite historique. Mais l'Eglise est là, profondément transformée, s'adaptant à tous les défis, de Darwin à la conquête de l'Espace. Cela en dit long sur elle et sur cette religion. Sur sa capacité à traiter les soucis par le silence, aussi, qui est au coeur de sa culture.

 

Concédons qu'il y a roman moins riche que cette oeuvre élégamment écrite, sans boursouflure, et au départ modeste, de Sandor Marai.

 

jérôme bonnemaison

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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commentaires

Yannick 20/01/2016 21:58

Thug lif
Pomponio Uciglio

Baillet Gilles 18/01/2016 11:16

Bonne année !!! La force de l'Eglise est double: elle est à la fois l'incarnation du Christianisme porteur de valeurs lumineuses et l'Institution-superstructure garante de l'ordre social. Ces deux visages s'affrontent à plusieurs moments de l'histoire (Cf: Jean Huss que tu as longuement évoqué dans l'un de tes articles précédents) mais demeurent car, il est difficile de ne pas croire en l'existence de Dieu. C'est tout simplement le moyen qu'ont beaucoup d'hommes pour affronter les angoisses de la vie.

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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