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13 janvier 2016 3 13 /01 /janvier /2016 19:10
Palmyre, c’est fini

Paul Veyne considère dans son petit essai d’adieu sur « Palmyre, l’irremplaçable trésor » que les troupes de Daesh détruisent les ruines antiques, non pas par haine particulière du paganisme, mais parce que l’occident admire l’art antique. C’est une interprétation politique qui s’entend, mais elle ne m’a pas convaincu.

 

Il me semble surtout que ces gens, dont le slogan est – en prend on la dimension ? – est « nous aimons la mort autant que vous aimez la vie », écho funeste du « viva la muerte » des phalangistes espagnols d’antan, détestent tout ce qui n’est pas conforme à ce plein qui vient combler leur vide : tout ce qui vit en dehors de cette version aboutie, totalitaire, non négociable ni amendable, non ouverte à quelque doute, de la vie définie comme obéissance totale à un Dieu et l’interprétation la plus rigide de ce qui est censé être sa « lettre ». Tout ce qui est Autre.

 

Et la culture vit, voilà ce qui était insupportable à Palmyre, en plus du fait que toute occasion leur est bonne à saisir pour démolir. L’art et l’architecture antiques vivent, en fécondant c’est cela qui justifie l’énergie et les munitions dépensées par ces fanatiques à tout détruire. La beauté, aussi, leur est manifestement insupportable, à partir du moment où elle se partage. On ne peut pas voiler des ruines, alors on les détruit. D’une certaine manière, le soin pris par ces gens à démolir est preuve de la valeur de la culture. Leur haine provoque en écho ce petit message rassurant ; la culture n’est pas morte, n’est pas neutre, n’est pas impuissante. Ce que l’on s’acharne à détruire n’est pas indolore. Les Historiens doivent se sentir non pas déprimés mais raffermis par ces destructions, car elles sont un aveu de ce qui dérange celui qui par folie totalitaire veut faire table rase. L’Histoire en particulier. La liberté de l’Histoire.

 

Il est vrai que la lointaine Palmyre, qui se pensait à son apogée du troisième siècle comme au cœur de l’Empire – notre mondialisation n’est pas la première- incarnait tout ce que les fascistes islamisés détestent et que l’Empereur Hadrien dans ses faux mémoires si véridiques écrits par Mme Yourcenar, allait chercher aux confins de l’Empire pour s’enivrer. Palmyre, Paul Veyne l’explique élégamment de son style classique, c’est l’inédit d’un mélange, aux limites du monde romain, tout près du puissant Perse, teinté fortement de culture arabe (nomade). C’est ce qui imprègne le site antique, avant que Palmyre ne décline. Palmyre c’est aussi un système politique complexe, pragmatique et fondé sur l’équilibre et le pluralisme, les tribus y trouvant leur compte.

 

Rome meurt, Palmyre décline. L’islam vient. Il ne s’est pas préoccupé de fouiller partout pour tout détruire du passé. Ces gens qui se réclament du moyen- âge ne connaissent même pas leur moyen-âge. Savent-ils que la civilisation qu’ils disent défendre n’a pas eu besoin de Renaissance parce qu’elle n’a pas sombré dans l’obscurantisme, justement ?

 

Palmyre n’est pas tout à fait morte. Il reste des Paul Veyne.

 

De Palmyre en Syrie, et c’est ce qui la condamna, surgit le rêve d’une femme, Zénobie, qui voulut conquérir tout l’Empire au Troisième siècle et fut stoppée par Aurélien. Une femme. Les djihadistes le savaient-ils ? On ne sait pas. Je ne crois pas que ça les intéresse plus que cela, leur détestation doit être instinctive et à ce titre assez sûre. Redécouverte à l’époque de l’archéologie naissante, activité contemporaine, elle fut conservée dans son écrin. Mais la haine dans sa version post-moderne aura eu raison d’elle alors que tant de siècles l’ont laissée tranquille, sous le sable.

 

La haine de la beauté, cette maladie du nihilisme au sens nietzschéen, la haine du passé trop vivant pour être acceptable, la haine totale. La forme que prend la pulsion de mort dans l’Histoire. Comment penser qu’elle puisse être indifférente à cette cité bigarrée, cité de caravaniers et de marchands, étape fondamentale sur la route de la Soie, totalement ignorante de l’intolérance religieuse, des dizaines de divinités peuplant les œuvres d’art que l’on y a retrouvées. A Palmyre il y avait un culte officiel comme dans l’Empire, mais c’était juste l’officiel, il n’était pas obligatoire comme il n’est pas obligatoire d’aller en costume du dimanche au défilé du 14 juillet, et tout Dieu était légitime à partir du moment où il était le dieu de quelqu’un. Il ne prétendait pas à grand-chose, d’ailleurs, le dieu. Il comblait les déserts d’ignorance de l’humanité et lui servait d’anxiolytique. Heureusement il reste de Palmyre ce qui a été importé par le pillage muséal occidental. Ironie de l’Histoire.

 
Se tourner vers ces siècles là, confrontés eux aussi à une forme de mondialisation et de cohabitation de croyances luxuriantes, est plus nécessaire que jamais. C'est pourquoi on doit sans doute aborder avec le plus grand sérieux la pérennité des "humanités" dans nos écoles et nos universités.
 
 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Histoire
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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