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4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 21:39
Qui délivre, qui tue ? de la réalité et de la fiction - "L'imposteur" - Javier Cercas

Ce n'est pas un roman. Mais il s'agit d'une vie vécue comme folle tentative de se muter en roman, avec toutes ses implications.

 

Avec "L'imposteur" Javier Cercas supasse à mon goût le sublime "anatomie d'un instant", déjà un roman réel à entrées multiples, symphonique. Une bibliothèque complexe qui retrouve son unité dans l'effet de vérité qui se construit au fur et à mesure du récit.

 

Un grand livre - c'en est un selon moi- éblouit de vérité et inévitablement de sincérité. Celle de l'oeuvre d'art authentique. Il n'y a pas de grand livre de poseur, de démagogue, il me semble. Même s'il y a des génies qui savent "répondre à la demande", tel un Dumas avec montecristo.  Et Cercas écrit de grands livres car il ne triche pas. Il se risque. Il danse parfois au bord de ses propres abîmes. Si le personnage central du livre essaie de se sauver par la fiction, Cercas est de ceux qui comme Icare se risquent au devant de la lumière. Pourtant il sait, et son personnage lui démontre, qu'Icare est damné.

 
 
Peut-on être un grand écrivain sans au moins affronter ses démons ? C'est- à dire en refoulant, en renforçant sans cesse ses résistances ? C'est une question que je me pose. Il me semble en fait que non. Sans doute certains écrivains sont-ils de grands névrosés, mais ils doivent leur réussite littéraire, je crois, au fait d'avoir su baisser les armes. Mais je n'en suis pas certain. C'est une bonne question que je poserai au Docteur Freud si je le croise en enfer à une séance de dédicace de ses mémoires posthumes.
 
Les talents qui n'éclosent pas alors qu'on les sent latents sont sans doute corsetés par les mêmes filets qui empêchent de "guérir". Ecrire ne guérit sans doute pas. Ecrire est peut-être un symptôme qu'on avance. Cercas avance. On le sent.
 
 

A travers un scandale sidérant, Cercas, en lointain héritier du "de sang foid" de Truman Capote avec lequel il dialogue éthiquement, ressent qu'une leçon immense est perceptible. Que le scandale vient trouer les paravents de la vie sociale, comme Capote pensait sans doute que le fait diver​s éclairait la nature humaine, ou la violence profonde de son pays.

 

 

Il essaie ainsi de comprendre un homme. Comprendre ne signifie pas justifier, ce qui est un thème fort du récit, même si - et c'est ce qui est passionnant aussi -, la réflexion, évolutive, navigue entre l'analyse et la morale, inévitablement. Cercas a même pensé que son travail pourrait être saisi comme un moyen de rédemption.

 

 

 
Comme d'autres auteurs contemporains tirant des conclusions convaincantes de l'histoire des formes littéraires, tels Carrère - cité- ou Binet, l'écrivain catalan réalise un méta cit maniaque et toutefois capable d'auto-dérision. Mais qui resplendit aussi par ses qualités philosophiques et politiques. Ce texte qui est indéniablement une étape dans une auto analyse est encore une réflexion bienvenue sur la différence essentielle entre la mémoire et l'Histoire, un plaidoyer pour cette dernière.
 
Sur ce récit d'un ibère conscient de lui-même, et de sa place dans la culture, l'ombre de Quichotte s'avance, omniprésente. On sort de ce livre plein d'interrogations éthiques et psychologiques, et tant mieux. En tout cas, le lecteur pourra dire à l'auteur, inquiet : "non, toi tu n'es pas du tout un imposteur, tu mets tes pas dans ceux de Cervantès". Le personnage central du livre, quand à lui, met ses pas dans ceux du chevalier à la triste figure. En moins sympathique sans doute.
 
 
 
Venons-en à l'objet. Il y a quelques années on découvre qu'Enric Marco, président de l'association des déportés espagnols, figure de la grande vague mémorielle qui se répandit en Europe, et singulièrement en Espagne, n'avait jamais été déporté mais avait été travailleur volontaire en allemagne. Comme Georges Marchais, qui au moins n'a pas prétendu être un héros de la résistance. Cercas comprend que ce scandale est une excroissance choquante qui parle... de nous. De nous, et de l'Espagne.  De nous, et de la gauche. Des besoins mythologiques d'une certaine gauche, que l'imposteur a su exploiter.
 
 
 
Alors il part à la rencontre de ce personnage, plutôt sympathique, qui n'a jamais été très nocif ,  qui entame avec l'auteur une relation où il tente encore la manipulation évidemment. Sans doute, en devenant le centre d'un tel livre, il aura encore réussi un peu à satisfaire son envie d'être au premier plan. Mais en même temps ce livre, par l'effet de vérité qu'il apporte, et en caractérisant d'abord Marco comme le contraire de ce qu'il prétend, à savoir un homme qui est toujours dans le troupeau, doit le frapper en plein coeur. Cercas l'avait averti. Il s'agissait de comprendre. Ensuite, mon pote... Tu peux toujours te servir de cette compréhension pour ta rédemption, mais on ne te la donnera pas.
 
 
 
Cet imposteur brillant, jusqu'à nous donner le vertige - presque jusqu'au grotesque - et à un moment on se demande et l'auteur aussi si cette démarche d'intérêt pour lui n'est pas totalement absurde...  a réussi parce qu'on était disposé à l'écouter et à le croire et qu'il comprenait ce qu'il devait faire pour y parvenir. On va alors remonter le temps.  Ce scandale n'est que l'aboutissement d'une tentative commencée bien plus tôt : transformer, parvenue à la cinquantaine, une vie réelle, banale, moutonnière, ni indigne ni héroïque, en vie illustre.
 
 
 
Avant d'incarner le déporté qui lutte pour la mémoire, Marco aura été dirigeant  numéro un de la CNT renaissante après la mort de franco ! En deux ans à peine... Alors qu'il n'a jamais participé à la résistance anti franquiste ni milité de sa vie ! Il aura aussi réussi à devenir la figure centrale de l'association espagnole des parents d'elèves, sans escroquerie cette fois-ci. Cercas explore les méthodes, les motifs de ce menteur de génie.
 
 
Il dissèque ainsi les liens entre la réalité et la fiction, et nous propose une réflexion ouverte, sincère toujours, sur l'éthique. Car ce monsieu nous parait véritablement dégoûtant, alors qu'il n'a jamais vraiment fait de mal tangible à quiconque.
 
 
 
Pourquoi ressentons-nous comme immorale cette vie transformée en fiction alors qu'un romancier n'est pas immoral ? C'est un grand thème du livre. Un livre qui parle de littérature, de comment elle se fabrique, mais aussi de sa nature même, différente de celle du mensonge. Un livre qui s'interroge sur les fondements d'une morale possible, car le cas de Marco n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît, et un point de vue qui se défend mais que l'auteur conteste, à raison il me semble, est que ce mensonge a été un mal pour un bien. Le fait est que Marco a permis à la mémoire de la déportation d'effectuer de grands progrès.
 
 
 
"L'imposteur", à travers le cas limite, explosif, de cette figure incroyable qu'est Marco, est une brillante introduction à la question qui agite la psychologie contemporaine, celle du narcissisme, qui si l'on en croit un auteur comme Lasch est le moule même de l'être humain contemporain. Le narcissisme, qui consiste ici non pas à s'admirer, mais bien à recréer une image de toutes pièces parce que sa propre image est insupportable à vivre, est d'une importance capitale dans une société de l'image et de la phraséologie sommaire. Ce livre nous permet de toucher la puissance des pulsions narcissiques pour réussir dans une société.  C'est de cela qu'il s'agit, car avant tout Marco est un grand blessé narcissique d'enfance. Il y a plusieurs voies vers le narcissisme, et le sien est celui de l'orphelin. 
 
 
 
 
Ce n'est pas un hasard si la politique sera son domaine de prédilection. Et la gauche en particulier.  Ce récit nous montre comment les idées peuvent être le reflet  du désir, Comment elles peuvent répondre à des besoins dissimulés, aussi bien du côté du locuteur que du récepteur tout disposé à entendre des fables. Souvent dans ces pages toutefois, Cercas a pris soin de nous relater des rencontres avec d'autres trempes. Avec des hommes qui disent "Non". En mettant l'imposture à nu, jusqu'à l'os, peut-être, Cercas leur rend aussi hommage.
 
 
 
 
Au final la question essentielle qui taraude l'auteur est peut-être : la littérature est-elle une imposture ? Et donc fatalement l'auteur. On peut conclure que non.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Récit
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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