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20 février 2016 6 20 /02 /février /2016 12:48
Jubilation juchéenne, Envoyée spéciale, Jean Echenoz

Avec "Envoyée spéciale", Jean Echenoz s'amuse, et nous amuse énormément, se plaçant dans la tradition de l'absurde qui honore sa maison d'éditions, "minuit". Il illustre aussi son amour du principe romanesque, et ce n'est pas fortuit s'il utilise le procédé d'omniscience poussée à bout qui fut inauguré par Diderot dans "jacques le fataliste", où l'auteur, comme Brecht en son théâtre intègre une distanciation radicale qui nous introduit sans cesse dans son laboratoire. 


Nous sommes à l'époque de la dite transparence, souvent perverse et fallacieuse, et ici l'auteur réhabilite une vieille filière de la transparence, qui a été supplantée par l'impudeur. Il s'agit d'intégrer le making-off au film lui-même.  Nous le regardons procéder, oublier parfois de courts instant qu'il s'agit de fiction, comme si les personnages avaient pu évoluer sans sa plume : l'effet hallucinogene du roman, qui comme l'amour est une forme de folie socialement acceptable. Ces alternances entre le romanesque le plus o
rthodoxe et l'approche moderne de la distanciation sont une façon élégante et cohérente d'assumer un romanesque contemporain, synthèse de l'appétence classique et des conclusions incontournables de la littérature du 20 eme siècle.


Echenoz, comme Diderot, revient aux sou
rces de ce qui l'a passionné dans le roman : la liberté. La possibilité de créer de toutes pièces tout ce que l'on veut dans le monde, de le saboter et de tout faire s'effondrer, de sauver qui l'on veut, de tuer un personnage qui nous ennuie, de créer autant de sentiers possibles tant que c'est crédible et lisible, d'être un joueur de legos insatiable,  d'user de cet arbitraire jouissif qui est à portée du romancier pour notre plus gand plaisir, d'autant plus que nous nous régalons de la connivence directe avec l'auteur qui s'adresse directement à nous, en avançant dans son travail.


C'est drôle de bout en bout.

Un roman d'espionnage escamoté, où des barbouzes très moyennement compétents essaient de monter, par désoeuvrement semble t-il, une opération foireuse de déstabilisation de la Corée du nord, en utilisant une chanteuse de variété oubliée, mais adorée au pays du juché. Dans ce fiasco, l'auteur s'amuse en se moquant de toute cette capacité de manipulation qui nous dépasse, en la ridiculisant et la démystifiant, car au fond ce ne sont que des gens banals qui l'animent. Eux aussi ont des préoccupations telle qu'allumer un barbecue.


L'humour est evidemment une façon de supporter le pire, à savoir l'atrocité, en l'occurence celle de méthodes des
barbouzes, et celles d'une dictature sanguinaire. La violence de notre époque. La fiction peut t
ransformer en sourire l'angoisse terrible qui nous saisit devant ces horreurs et le... fatalisme... Qui nous asphyxie.


Durant tout le roman, si drôle, j'ai songé certes à "Notre agent à la havane" de Graham Greene, mais surtout à Jean Patrick Manchette, en particulier à "Ô Dingos, ö châteaux" qui met aux prises des malf
rats avec une anonyme. Je ne sais pas si l'auteur a voulu rendre hommage à Manchette, si ça lui a traversé l'esprit, mais la familiarité est frappante. La même littérature désenchantée, ironique, vengeresse. Mais souriante. 


La littérature et son amour sont avant tout jubilatoires. C'est la part de feu que Prométhée à pu tout de même voler aux dieux. C'est cela que rappelle "Envoyée spéciale". C'est bien cela qui fonde la force de l'écrivain, et permettra sa survie.

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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commentaires

enncina 04/03/2016 21:09

Vous avez songé à Jean-Patrick Manchette. Jean Echenoz a souvent cité cet auteur comme l'une de ses influences. Manchette parle également d'Echenoz dans ses Chroniques publiées chez Rivages. Selon Arnaud Viviant, il y aurait une citation de Morgue Pleine dans Envoyée Spéciale (ce n'est pas la première fois que Jean Echenoz cite Manchette pour lui rendre hommage). L'avez-vous repérée?

jérôme Bonnemaison 05/03/2016 00:27

non, mais oui j'ai songé a manchette, a o dingos o chateaux notamment

La louve spéciale 20/02/2016 15:58

Quel magnifique article, cela faisait longtemps ! Bel aveu, enfin ! Merci. Le Vrai triomphe toujours, dans le romanesque absurde, du poly vraisemblable qui ne fait rien d'autre que distordre des multivers de fausseté grotesque ! Cruelle ironie n'est ce pas ? Le romancier romancé en somme !

jérôme Bonnemaison 23/02/2016 18:59

oui, je suis d'accord, encore faut il etre sur de soi

Le sentiment océanique 23/02/2016 15:59

"Ce qui n'est pas entièrement vrai est tout à fait faux"
Robert Sabatier

jérôme Bonnemaison 20/02/2016 19:32

Il y a des strates dans le vrai, chacun est disposé de s'en arrêter à celle qui lui convient

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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