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23 mars 2016 3 23 /03 /mars /2016 23:25
Edouard, travaille.... " Histoire de la violence", Edouard Louis

Je suis embêté, un peu. J'ai une sympathie non négociable pour Edouard Louis. Je suis comme lui un transfuge social - moins radical, certes, dans la distance franchie -, je connais comme lui la littérature et la sociologie des transfuges, j'ai lu Eribon, son ami Didier dans le livre dont on va parler -, j'ai lu Bourdieu et j'adhère, j'ai lu Ernaux et j'aime, je serais sans doute d'accord avec lui sur à peu près tout, je suis de cette famille, mais je suis obligé de le constater ; " Histoire de la violence", titre piqué à un film terrifiant de Cronenberg, n'est pas un grand récit. On allait voir ce qu'on allait voir, d'après l'arsenal commercial déployé. J'ai lu. Et j'ai lu un roman qui a son intérêt mais il faudra à Edouard Louis beaucoup de chemin pour donner le meilleur qu'il a sans doute en lui.

 

Pourquoi "Histoire de la violence" ? Je ne sais pas trop... Parce que c'est attractif. Mais le lien entre cette violence là, et la violence secrét​ée par la​  société, on ne le rencontre pas dans le récit, malgré le titre.  C'est sans doute ce que je m'imaginais trouver. Nulle archéologie de la violence du violent non plus. Mais un récit, oui, d'une scène de violence particulière, de ses dimensions subjectives, avant, pendant, après. C'est sincère, c'est radical, c'est une vérité sur du papier. Mais ce n'est pas que cela, la littérature. Ce n'est pas que la crudité du témoignage, ce n'est pas que son honnêteté. Ca ne suffit pas à produire un grand livre.

 

C'est une histoire de cette violence là, plutôt qu'une histoire de la violence. On apprend, oui, que les policiers sont racistes, généralement. Ce n'est pas un scoop si l'on s'en tient aux statistiques et à nos vécus.

 
Ce qu'on nous a vendu c'est le récit d'un viol, évidemment. Le choc. Le voyeurisme. C'est bien cela qu'on nous a vendu. De l'obscénité. Entendons nous bien : ce n'est pas le récit qui est obscène, ce n'est pas le fait qu'on fasse littérature de cette expérience. Non. L'écrivain a tous les droits en matière de sujet, et rien n'est plus légitime que de faire littérature de ses expériences et de son intimité. Mais le dispositif commercial qui "frappe" en nous parlant du "choc" du nouveau roman d'Eddy Bellegueule, lui, est obscène. La hauteur de l'oeuvre est désormais à la hauteur de ce qu'elle dévoile de difficile, d'intime. Le plus impudique est le grand écrivain. Je ne suis pas d'accord. Pas une fesse, de mémoire, dans "le rivage des syrtes".
 
 Je ne reproche pas à Edouard Louis de s'y conformer. Je ferais de même. L'essentiel pour lui est d'écrire et d'être lu. Il n'y a rien à dire à ce sujet. Ce sont les marchands et leurs complices qui sont attristants. Car ce roman ne justifiait pas ce tapage.

 

Edouard Louis a été violé par un amant de circonstance et il est passé tout près d'être tué, par strangulation ou coup de feu, d'après lui, parce qu'il n'a pas laissé le concerné partir avec les objets volés dans son appartement. Les juges trancheront, je ne suis pas juge, je m'en fiche, je suis lecteur. Je me fiche de savoir ce qui est vrai ou ne l'est pas.

 

Il nous raconte cette infernale violence et c'est poignant, oui. Quand il expose ce que son corps rejette, quand il décrit nerveusement le fracas du trauma. Quand il témoigne des ondes du trauma. Quand il parle de cette difficulté à parler de l'agression, ce qui est la revivre. Quand il parle, renvoyant sans le dire à la théorie freudienne, de ce rapport ambigu que le traumatisé entretient avec cette bête qui s'est installée en lui, mais qui est SA bête.

 

Dans le même temps il continue sa réflexion sur sa trajectoire de transfuge, car face au violeur il est, lui, un transfuge, son rapport à la parole n'est pas le même que celui de reda, le coupable. Il y avait sans doute plus à dire, là. Est-ce que reda a voulu être violent avec un petit bourgeois qui a des livres entassés dans son appartement ? On ne sait pas on passe au bord. Et l'auteur non plus, sans doute. Mais pourquoi alors ce titre généalogique ?

 

Dans cette expérience extrême le jeune écrivain a encore éprouvé l'aliénation du transfuge social, puisqu'il hésite sans cesse à utiliser ses ressources anciennes, pour dédramatiser le vol, ou à se positionner comme le nouvel Edouard Louis. C'est un aspect intéressant du livre, qui est traité par la voix de la soeur et qui nous ramène à la situation du transfuge dans sa famille populaire du nord qu'il a quittée pour le paris des lettres et de la possibilité de vivre son homosexualité sans finir pendu dans un bois..

 

Ce qui me gêne, c'est le choix de narration, surtout. Le récit est bâti sur une alternance entre deux voix qui racontent la même histoire. Edouard parle. Et la sœur d'Edouard parle de ce qui s'est passé, à son mari. On constate au passage la transformation du langage qu'a opéré le transfuge social, et le propos de la sœur ne censure pas les fautes de grammaire, les conditionnels inappropriés en l'occurrence. C'est une manière de signifier encore la béance au sein de la famille, la béance avec cette sœur qui est pourtant si proche, si présente, si siamoise.

 

Mais cette alternance ne fait pas grand sens pour le lecteur, si elle a l'air de faire sens pour le frère. Elle ne nous apporte qu'un manque de fluidité. Et puis il y a ce langage oral, dépourvu de ponctuation, censé coller au réel, qui semble une obligation du cahier des charges de l'écrivain français contemporain.

 

Pourquoi donc ? Est-ce toujours adapté ? Est-ce adapté à un récit écrit avec du recul ? Je n'en ai pas eu l'impression à vrai dire et cela m'a paru quelque peu artificiel, destiné à souligner la crudité, la souffrance immense à laquelle on veut bien croire, le sentiment d'urgence à écrire pour donner forme à l'expérience qui peut dévorer. Mais c'est un procédé, ça sent le procédé.

 
Je ne saurais que défendre Edouard Louis et tout ce qu'il essaie. Mais j'espère, comme lecteur, qu'il donnera plus, en grandissant.

 

 
 
 

 

 
 
 
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Récit
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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