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3 mars 2016 4 03 /03 /mars /2016 19:37
En recherche d’un Clausewitz pour la lecture (1)

 

 

Comment agir pour la cause de la lecture, pour celle du livre (deux notions différentes qui se recoupent), à part en tenant un blog, en étant journaliste culturel, en ouvrant une librairie, tenant une maison d’éditions ou bien en enseignant le français (ces quatre dernières activités n’étant pas données à tout le monde) ?

 

Je fais partie de ceux qui redoutent les effets , non pas de la disparition du livre, qui n’est pas un danger immédiat, mais de la perte de sa place centrale dans la culture et dans la ville, qui livre l’âme humaine à une fragmentation peu propice à aménager du commun.

 

Je m'inquiete du bon vieux codex, oui. En premier lieu parce que je me sens marginalisé dans un monde qui délaisse de plus en plus ma passion vitale, mais aussi pour des motifs multiples, évoqués par les auteurs qu’on va rencontrer chemin faisant. Il n’est pas vrai que la lecture s’effondre dans un pays comme le nôtre. Cependant on constate que l’immense massification de l’éducation n’a pas été suivie d’une augmentation de la lecture. On lit autant qu’avant semble t-il, en tout cas des livres. Pour un public censé être plus éduqué. Mais on ne lit pas que des livres, on lit ailleurs, ce qui n’est pas décompté. Cependant lire un livre plutôt que de zapper sur des dépêches n’est pas neutre.

 

On constate aussi l’évaporation des grands lecteurs, qui lisent plus de 20 ouvrages par an. Surtout chez les hommes. Et surtout chez les hommes à haut niveau de qualification. Le roman s’en tire grâce aux femmes. A niveau socioéducatif équivalent, chaque génération lit moins que la précédente. Mais on ne peut s’en étonner au regard de la diversité des pratiques culturelles disponibles. La question est : jusqu’à où le livre reculera ? Et qui lira ? Ce qui n’est pas sans impact sur notre capacité à vivre dans un monde commun.

 

Après avoir lu (voir articles précédents), « Lire dans la gueule du loup » d’Hélène Merlin Kejman, qui rappelle le rôle d’ « objet transitionnel » du livre, nous permettant de nous relier au monde sans trop de dégât, et qui appelle l’enseignement à revenir au « référentiel », c’est-à-dire à l’objet de la narration, j’ai eu envie de voir ce qui se disait sur la question de la défense de la lecture, de consulter les rapports nombreux, sur le sujet, mais aussi de fouiller dans les essais qui s’écrivent à ce propos.

 

Je n’espérais pas tomber sur un « Clausewitz du livre », livré de pied en cap en habit de bataille, mais me disais qu’il serait temps de lui donner vie. Nous aurions besoin d’une stratégie radicale de défense du livre et de la lecture. Qui ne s’en tienne pas seulement à des guérillas corporatistes sans doute honorables mais insuffisantes.

 

Je vous propose donc un parcours parmi d’autres dans ce qui se dit sur le sujet, après ma fouille récente, qui a commencé par une lecture exploratoire d’un numéro de la revue « le débat » consacrée au sujet, datant d’il y a déjà quelques années.

 

OU L'ON LIT que la lecture rend le monde habitable aux humains (Michèle Petit)

 

Dans cette même famille d’idées qui voit la lecture comme espace transitionnel indispensable ; l’anthropologue Michèle Petit a écrit un essai joliment rédigé, intitulé « Lire le monde, expériences de transmission culturelle aujourd’hui ».

 

Elle nous livre ce qu’elle a retenu de nombreuses observations d’activités autour du livre dans le monde, notamment en Amérique latine auprès d’adolescents perdus. C’est un livre optimiste sur la puissance de la lecture, et stoïcien car il se concentre sur ce que l’on peut faire, soi-même. Ce plaidoyer pour la lecture, pour sa transmission, considère que l’important n’est même pas de créer des lecteurs mais au moins de permettre de passer par cette expérience. En arendtienne, l’auteure insiste sur la question de la transmission humaine :

 

« je te présente le monde que d’autres m’ont passé et que je me suis approprié ».

 

Cette transmission permet de bénéficier des modalités inventées par l’humanité pour dompter ce monde étrange et froid. Nous ne sommes pas seuls. D’autres ont affronté les mêmes situations que nous.

 

L’auteure défend donc différentes initiatives qu’elle a pu observer, de la visite de Versailles avec des gamins d’Argenteuil où l’on partait de l’inimitié entre le Roi et Fouquet pour entraîner l’engouement, à un projet espagnol de visite de lieux d’où l’on devra ensuite ressortir des mots pour autrui. C’est que les mots, pour Mme Petit, rendent « le monde habitable », en donnant « de la profondeur » aux lieux. Le monde peut être habité quand on bénéficie d’histoires, de symbolique, facilitant sa rencontre avec lui. Sinon c’est le sentiment de chaos qui prédomine. Elle s’indigne donc du processus de transformation des bibliothèques, ces « conservatoires du sens », en vecteurs de flux d’information.

 

Mais un souci pour propager la lecture est qu’elle est appréhendée comme moyen de rentabilité scolaire. Cela donne des discours bien-pensants mais contre productifs et absurdes comme « il faut désirer lire ». On invoque le « plaisir » mais cette invocation ne rebute-t-elle pas celui qui ne l’a pas ressenti, justement ? Alors la parole des lecteurs est indispensable, car ce sont eux qui peuvent dire au mieux en quoi la lecture leur est nécessité existentielle. Ils insistent toujours sur le spatial, c’est « un lieu à moi », « une chambre à soi » disait Woolf. La lecture a ceci de magique qu’elle est un « abrégé du monde, prêt à restituer des espaces plus vastes ». Habitat et transports humains.

 

Appréhender le monde, mais aussi « amadouer » autrui, telle est l’utilité, s’il en faut une, de la lecture. La lecture permet de jouer son rôle d’animal politique en domptant l’étrangeté de l’altérité humaine. Elle cultive ainsi possiblement la faculté d’empathie. Psychiquement, en relançant la narration, on combat simplement son contraire, la dépression. La lecture nomme aussi cette terreur, l’absence, et permet ainsi de la surmonter. Et par son unité elle lutte contre une autre terreur, celle de la décomposition, ou du morcellement de soi.

 

Michèle Petit qui connaît bien les favelas considère ainsi que « les ressources culturelles sont vitales tout autant que l’eau ».

 

C’est donc un essai enthousiaste, mais qui par sa modestie, consistant à saluer ce qui se fait et doit être continué, ne nous aide pas beaucoup pour penser une contre-offensive de la lecture en ce monde. D’autant plus qu’il ne propose pas d’analyse utile des savoirs faires des passeurs mais se cible sur leur célébration.

 

OU L'ON LIT que le livre est menacé par le fétichisme de la marchandise (Dominique Mazuet)

 

Beaucoup moins modeste est le pamphlet situationniste-marxisant de Dominique Mazuet, « critique de la raison numérique, illustrée par l’exemple du commerce du livre en France et des phénomènes qu’on y a observés » (titre à l’ancienne, évoquant la nostalgie des affrontements des lumières).

 

Nous avons ici un pamphlet intéressant, dans ce qu’il utilise le concept marxiste de « fétichisme de la marchandise » pour analyser les difficultés des librairies et critiquer le prédateur Amazon. Mais il y a un décalage entre la grandiloquence à la Guy Debord et les propositions. La montagne théorique, parfois gâchée par des jeux de mots vaseux, accouche d’une souris programmatique.

 

Mazuet se réjouit de l’échec relatif du livre numérique malgré les efforts croisés de l’industrie et de l’Etat, parfois aidés d’idiots utiles, pour détruire la librairie. Mais le souci n’est pas vraiment le livre numérique, qui à son avis ne décollera pas, mais la destruction de la librairie et de la chaîne du livre.

 

L’offensive de la numérisation du livre et de la livraison de livres se fonde sur un mythe, celui de la gratuité, permettant la liberté d’accès. Le capitalisme a complètement renversé les valeurs et s’appuie désormais sur le slogan « jouir sans entraves ».

 

Mais il n’y a pas de gratuité, il y a du moins cher pour le producteur. On rejoint ici le concept de fétichisme de la marchandise chez Marx. Rappelons que celui-ci dit qu’une marchandise n’est pas un objet, mais le fruit d’un rapport social. Ainsi les baskets que vous portez parviennent à vous faire oublier qu’elles sont l’expression d’un rapport social qui vous lie parfois à l’esclavage. Le fétichisme est une manière de masquer les contradictions sociales. Le ralliement à la « nouvelle religion numérique », encouragée par les Etats, qui ont ainsi détruit des librairies et des emplois, est un moyen de laisser croire qu’on s’attaque aux contradictions d’un système de rapports de forces alors qu’on change sa forme. A l’école est réservée la promotion dès le plus jeune âge de la nouvelle religion.

 

La numérisation qui substitue le contenu au savoir, déqualifie. Elle remplace le bibliothécaire par le médiateur. Elle enrôle le consommateur, censé désirer ces changements, mais « les nouvelles pratiques culturelles » ne sont que le nom hypocrite des débouchés nécessaires aux nouveaux produits.

 

Il n’y a pas d’acte gratuit dans l’économie. Ceci est un rappel important, alors qu’on voit une certaine gauche, coupée de ses sources essentielles, réclamer « la gratuité » (des transports par exemple), comme si la valeur ne provenait pas du travail. La gratuité n’est qu’une forme refoulée d’échange marchand.

 

Amazon réalise des profits, exerce une activité lucrative. La facilité d’accès masque le fait que l’on a supprimé les intermédiaires. Il faut huit fois moins de monde pour vendre un livre par amazon que pour une librairie. C’est donc l’élimination du travail qui est en question. Et ce qui est gratuit, comme les frais de port (ce qui scandalise tous les libraires, même monsieur gallimard), n’est qu’une facette du moins cher, et donc de l’élimination du « coût des autres ».

 

Or, ces autres transmettaient. En supprimant les intermédiaires, on installe le marché en coordinateur entre les gens, et donc c’est lui qui détermine les « pratiques culturelles ».

 

Mais le livre numérique stagne en France, moins aux Etats-Unis. Et les librairies meurent mais résistent en France, grâce au prix unique du livre, cependant contourné par les opérations gratuité de la livraison. Il reste que les prix ne pouvant faire l’objet d’une concurrence, la qualité du service permet aux libraires de ne pas disparaitre en quelques mois, comme ce fut le cas pour les disquaires.

 

Comment résister ? C’est là où malheureusement le livre déçoit, car il réfléchit seulement à l’aune du libraire. Et non dans le cadre de la défense de la lecture. Ainsi il faut se mutualiser pour concurrencer amazon sur les délais de livraison en un jour, et l’Etat doit compenser les charges foncières des libraires. Oui, d’accord. Mais cela suffira-t-il à répandre et à reproduire la passion de la lecture qui trouve son libraire ?

 

........................................  Nous continuerons de chercher.

 

(la suite de la recherche d’un Clausewitz du livre dans un prochain article)

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Le Livre
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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