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2 avril 2016 6 02 /04 /avril /2016 11:13
Graine de bourreau - Didier Epelbaum, « Des hommes vraiment ordinaires ? – les bourreaux génocidaires », paru dans la Quinzaine littéraire

Elle est souvent citée cette fulgurance d’Hannah Arendt : « le mal n’est jamais radical, seul le bien est radical ». Elle est indissociable de sa théorie de «la banalité du mal ». Le criminel de papier c’est celui qui a renoncé à penser et se vit comme courroie de transmission dotée de rationalité instrumentale. Le criminel de papier n’est pas radical comme le Juste, sans concession, tel Nelson Mandela. C’est plutôt un « mister nothing ». Mais Arendt s’est penchée sur les criminels de bureau. C’est Christopher Browning, dans son célèbre « Des hommes ordinaires » qui appliquera cette notion de banalité aux hommes d’exécution, à travers l’étude d’une troupe allemande chargée des liquidations à l’Est. Ceux qui tiennent la machette ou le fusil.

 

Pour Didier Epelbaum, qui se concentre lui aussi sur celui qui en bout de ligne, on a surenchéri sur ce thème de la banalité du bourreau, au risque de dédouaner les tueurs, ou plutôt de les dé singulariser (concept moins moral, plus heuristique), victimes de techniques d’embrigadement et de « circonstances exceptionnelles ». Or dit Epelbaum, prudent et respectueux des théories qu’il critique, il est essentiel de séparer les victimes des bourreaux, même s’il existe une « zone grise » (exemple de certains kapos ou de rwandais qui ont à la fois protégé des tutsis et participé au massacre).

 

En revenant sur le génocide des arméniens, la Shoah, le Cambodge de Pol Pot, le Rwanda du Hutu Power, et à travers des exemples en ex Yougoslavie, Didier Epelbaum, qui ne cache pas son souhait de se rassurer si possible sur l’humanité (sincérité de l’Historien qui n’en est pas moins un individu), conteste la théorie du bourreau vu comme une « page blanche » dont les manipulateurs réécrivent le contenu. Ces réflexions peuvent s’appliquer aussi à ce qui se passe en Syrie et en Irak.

 

C’est bien au terme d’un processus de sélection, articulé au dressage certes, que le bourreau devient bourreau. On ne saurait donc les qualifier d’hommes ordinaires. Nous ne pouvons pas tous devenir des bourreaux. Ni d’ailleurs des Archanges de la Justice.

 

Un génocide est toujours dirigé par une « élite » génocidaire. Celle-ci n’a rien de banale. Hitler ne l’est pas. Les chefs génocidaires deviennent ce qu’ils sont au terme d’une vaste préparation idéologique. Les chefs hutus ont mûri leur projet dans l’influence de la société coloniale, très tôt. Au « sommet de la pyramide », on trouve plutôt de l’ « extraordinaire ». Les génocides ont été pilotés par des cercles restreints, à la tête de ce qu’Epelbaum nomme une « cidocratie », c’est-à dire un système ad hoc tourné vers le projet génocidaire, reposant sur une idéologie fanatisée. La direction des Jeunes Turcs, à l’origine du génocide arménien, est un groupe d’une quarantaine de membres. Au Cambodge, neuf personnes ont autorité absolue.

 

De 300 à 400 000 personnes ont directement participé à l’extermination des juifs européens. Au Cambodge, on évalue les génocidaires à 150 000 personnes. Mais ces chiffres sont sujets à caution.

 

Les mentors s’appuient sur des « viviers génocidaires », seconde strate très marquée idéologiquement. Là aussi, on ne trouve pas des hommes « ordinaires », comme le montrent les portraits. Ces chefs créent des troupes de choc. Leur première caractéristique est la masculinité, sauf cas minoritaires.

 

Les bourreaux sont-ils nombreux ? En valeur absolue il me semble que oui, mais Epelbaum parle en pourcentage de la population, et relativise cet aspect massif. Il souligne que pour tuer des civils, nul n’est besoin de masses de tueurs. C’est une clé importante, car s’il suffit de peu d’assassins, alors on peut s’appuyer sur les volontaires.

 

Il a été maintes fois constaté que pendant la Shoah des soldats reculaient devant le travail de massacre. On les remplaçait et on ne les sanctionnait pas. C’était admis comme un travail pénible. Aussi ceux qui l’effectuaient étaient surtout les volontaires, oscillant entre le sadisme et l’indifférence à la tâche. En réalité il n’y avait pas grand risque pour un soldat ou un SS allemand à demander une réaffectation. Les officiers étaient compréhensifs. Dans d’autres contextes ce fut différent, comme au Cambodge où l’absence de zèle coûtait la vie. Mais les massacreurs créent toujours leur pointe avancée.

 

Les bourreaux sont jeunes. C’est une constante. Parfois très jeunes. Ils sont sélectionnés sur leur aptitude à la violence qu’on teste très vite en leur donnant des armes. La capacité à exercer la violence doit aller de pair avec la faculté d’obéissance absolue et l’esprit de sacrifice. Le génocide avance par une sorte d’auto-sélection. Le viol est une composante essentielle du génocide, dans sa dimension de « purification ethnique ». Ce n’est pas un « à côté » du génocide mais un outil de destruction de la communauté visée. Le goût du viol est-il si ordinaire ?

 

Les bourreaux sont cependant différents dans leur absence de banalité. Ils sont parfois sélectionnés, dans la SS, comme élite. Au Cambodge on place des illettrés à des postes de commandement. Les projets génocidaires ont aussi eu usage des tueurs qu’on exfiltra de prison : ce fut le cas en Turquie, au Rwanda.

 

Le massacre est planifié. Même dans le cas du Rwanda, Epelbaum ne croit pas à un génocide populaire spontané. Si les hutus ont été fortement mobilisés, magnétisés par la promesse des terres et des biens des tutsis, beaucoup se sont contentés de « boucler » les territoires, sans tuer. Les massacreurs étaient là aussi, volontaires.

 

Psychologiquement les différents procès montrent des points communs entre les tueurs, qui ne relèvent pas de psychoses – mais manifestent une incapacité à l’empathie, et même à ressentir la souffrance, y compris la sienne. Ils ont une propension au simplisme (« nous et les autres »), dénotent par leur absence de remords, et instaurent des clivages de personnalité. Le tueur d’enfants cruel est possiblement un excellent papa. Un point clé est la mono appartenance. Le danger réside dans l’identité exclusive, clôturée.

 

Si les bourreaux étaient ordinaires, alors pourquoi les « justes » sont-ils si nombreux ? Car ils le sont. Si une partie conséquente des juifs d’Europe a survécu c’est grâce à la solidarité des peuples, par exemple en Pologne, pourtant caractérisé comme le pays antisémite par excellence. L’empathie a même conduit des antisémites à protéger des juifs (J’ai souvenir de ce film, « le vieil homme et l’enfant », avec Michel Simon). Et si les gens bienveillants étaient finalement plus ordinaires que les bourreaux ? Le peuple arménien a pu échapper à l’extermination totale en trouvant refuge dans d’autres communautés.

 

Au terme de ce livre qui s’interroge beaucoup devant le mystère de la violence extrême, inimaginable, comme le cannibalisme au Cambodge, on se dit que l’humain porte en lui un éventail inouï. Hitler et Martin Luther King sont de la même époque. Chaque être humain est sans doute d’une grande plasticité. Mais nous ne sommes pas égaux devant la cruauté. Beaucoup savent au fond d’eux, sans aucune espèce de doute, qu’ils ne pourraient simplement pas commettre certaines exactions en restant vivant. Le talent sinistre des génocideurs est de dénicher les personnalités aptes à glisser dans leur projet, et à utiliser les leviers pour les radicaliser. A ces compétences odieuses la civilisation doit opposer le désir, tout autant possible, d’éduquer des humains tournés vers la vie, la beauté, la solidarité. Cette lutte est indécise. Car au sein même des phases génocidaires les plus intenses, les exemples montrent que la bienveillance survit. Elle est donc indestructible.

 

In fine, on en revient à un souci de définition du sujet posé. Qu’est-ce qu’un homme ordinaire ? L’humain, en tout cas, cet être conscient de lui-même, capable de massacrer ses semblables au nom d’ « idées » ou de besoins secondaires, n’a rien de banal. Aucun de nous, sans doute, n’est ordinaire. Ni les saints, ni les bourreaux, ni le Monsieur William de Léo Ferré, employé modèle qui un jour se détourne de sa route pour son malheur. C’est la condition humaine qui nous rend, dans un sens non normatif « extraordinaires ». Indécis, paradoxaux. Imprévisibles.

 

Jérôme Bonnemaison

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Histoire
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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