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6 mars 2016 7 06 /03 /mars /2016 12:08
" J'en cherche encore le titre", Fabian Deldingé

C'est un roman français qui essaie d'actualiser le romantique au temps du numérique.

 

Fabian Deldingé, écrivain qui se dit lui-même raté sur sa quatrième de couverture, s'auto édite et s'auto critique, se préface et se post face, fort de "voir le verre à moitié plein après l'avoir bu jusqu'a vomir".

 

Dans ce roman romanumérisque dont il cherche encore le titre, intitulé "j'en cherche encore le titre", il évoque une passion qui finit misérablement, comme un bolide dans un feu rouge de chemin vicinal. Lamentable et tragique en même temps. C'est un roman nostalgique de Musset, mais conscient de l'impossibilité incacceptable de Musset. Fabien Deldingé cumule les rôles de narrateur et de personnage du roman.

 

Fabian "gît sa vie" comme le dit Pessoa, anesthésié par un mécanisme interne qui lui dit "évite de vivre" et qui de ce fait l'empêche de vivre, comme une prophétie physiologique auto réalisatrice. Il erre sur la toile numérique et se gorge de syntaxe afin de maximiser son anésthésie et rencontre une femme. Au départ il n'a aucune idée en tête et puis il commence à se délecter de la multiplication des ellipses dans la discussion ; peu à peu il sent que le fluide poisseux qui coule dans ses veines se dilue sous l'influence d'un onguent mystérieux, alchimique, puisque c'est du sens et non plus du sang qui coule dans ses veines en perfusion puissante.

 

Il devient hautement dépendant de cette figure féminine, et découvre que l'amour platonicien est possible, à sa place de déclencheur. Il ne la voit pas, il ne fait que la pressentir, sachant juste qu'elle n'est "pas laide", et pourtant son corps en est affecté, jamais il n'a autant senti l'unicité du corps et de l'esprit. Sa vie se réorganise autour de cette passion qui devient comme la colonne vertébrale qui lui manquait pour mettre un pied devant l'autre. Il commence à subir ce double mouvement de torture et de félicité qui caractérise l'histoire d'amour naissante.

 

Au regard des longs échanges retranscrits dans ce roman fleuve, le sentiment semble réciproque. Va ainsi se poser, ce qui dans le film "Her" ne se pose qu'avec une tierce personne interposée, la question de l'étape physique. Est-elle une chute comme le prétendaient les cathares, contempteurs de la chair ? Une apogée ? Est-elle inévitable, inéluctable, son absence signerait-elle la mort de l'amour ? C'est indécidable. Deldingé auteur et acteur de l'intrigue sait que seule la rencontre incarnée en décidera. Elle survient après des hésitations et le remugle de remords. Mais ce qui est inscrit dans la réalité humaine s'exprime finalement, la recherche éperdue de la fusion comme retour à "la chose", doit passer par le corps pour éclater dans l'esprit, et c'est l'esprit qui en rend tellement important et inégalable l'aspect physique.

 

La passion se développe, cherche sa voie, devient évidence des évidences, vérités des vérités, elle sent qu'elle est phœnix mais a peur d'éclater sa chrysalide. La passion est une chose, la vie en est une autre. La vie impose des responsabilités. Et un combat pour la survie. La passion elle-même n'est-elle pas condamnée si elle se réalise pleinement à travers les songes qu'elle éveille ? Les fruits doivent être consommés ou ils risquent d'être abîmés, même si jamais la soif de les manger ne sera étanchée - la soif, oui, pas la faim -.

 

Alors comme souvent dans les narrations, la figure du mal arrive. Au moment opportun. A Faust il faut un Lucifer. O bien est-ce la noire figure de la mort ? Cette sombre silhouette profite de l'épuisement de Deldingé pour le corrompre et l'envoyer à la dérive. Mais Deldingé n'en a cure, il repousse cette figure du mal, mais il est trop tard. Le démon corrupteur a gardé trace, sanglante, numérique, émotionnelle, peu importe, de la corruption de l'âme. Et par goût de la destruction pour elle-même, va chanter sans cesse le témoignage, tel un troubadour pervers. La raison raisonnante peut être le visage du mal. Le trouble obsessionnel aussi, ou n'importe quel symptôme parlant.

 

Mais ici Deldingé doute, et réécrit son roman sans cesse, il devient indéchiffrable et le lecteur que je suis ne le suit plus qu'avec difficulté, comme un conducteur perdu dans la campagne sans phares. Ce n'est pas ce qui s'est passé, non, se dit l'auteur à chaque rédaction, et les ouvriers typographes s'arrachent les peaux sur leurs machines encalminées. En réalité, Deldingé a trop exigé, ou bien sa douce ? Ou bien était-elle rendue folle par les dilemmes qui déchiraient le sol ? Deldingé ne sait plus. Il ne comprend plus, il biffe, griffonne. Il a envie de jeter le manuscrit et de sauter par dessus le balcon. Béhémot n'est pas là pour l'envoyer dans les airs comme dans Boulgakhov.

 

Les sentiments peuvent se figurer comme un cercle d'acier. La haine est séparée de l'amour comme les continents le sont au nord de l'hémisphère. Des détroits glacés d'une glace que l'on nomme tristesse, crépusculaires et périlleux permettent de vaquer de part et d'autre. Une bataille sanglante s'y déroule, faite d'offensives et de retraites, de trêves rompues, de faux accords de paix, de négociation d'unification transcendante qui terminent en massacres. Deldingé écrit le livre mais il est happé en tant que personnage par cette intrigue qui dégénère en torrent de violence. Il perd son omniscience. Il ne pourra plus combattre dans les détroits, ni chroniquer. Il est perdu. Son fantôme erre, dit-on, car il n'est pas tout à fait mort. Son traitement de texte est éteint, et à la question posée à son éditeur sur une suite, il n'y a nulle réponse apportée.

 

C'est alors que le livre s'achève, alors qu'il n'a jamais été écrit, que Deldingé n'existe pas, ni sa douce. Ou bien était-ce la réalité ? Ou sa symbolisation ? On ne le saura pas car on ne pourra pas retrouver Deldingé, et il semble que si l'on consent à dire que les choses n'ont pas eu lieu, alors c'est qu'elles n'ont pas eu lieu. Ce qui est un paradoxe, car une fiction, elle, et un fiction, et on ne peut lui retirer son caractère de fiction, sauf évidemment, dans des dystopies telles que Farheineit de Bradbury.

 

Le vrai est un moment du faux, le faux un moment du vrai. La fiction est plus réelle que le vrai si cela est souhaité, et la fiction n'est pas le faux. Même s'il y a, comme ici de fausses fictions.

 

C'est ainsi la critique d'un livre qui n'existe pas qui s'achève, mais aucun livre n'existe, phénoménologiquement, autrement que par sa dimension d'objet. Le contenu en est indécicable et il appartient autant à l'auteur qu'aux lecteurs. Umberto Eco, qui vient de nous quitter, et on lira ces lignes de blog comme un hommage, aussi, à sa mémoire, disait d'ailleurs qu'il suffit de créer une cosmologie pour qu'y vivent des personnages. Si l'envie leur en prend.

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Inclassable
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commentaires

Mononoké 07/03/2016 17:16

ça y est cher ! vous effleurez là votre centre de gravité, proche de celui d'un personnage décrit dans les Métamorphoses. Cette histoire est donc vraie. Je prie pour que l'écriture, (la vôtre peut-être) soulage cette souffrance qu'est cette passion, celle qui laisse des traces indélébiles et dont vous cherchez sans doute les raisons et ses multiples versions à travers vos lectures. Un titre peut-être : "Quand l'Amour est un leurre". (car ce n'est pas toujours vrai, selon la définition de chacun). Oseriez-vous "Lettre à Echo" comme un clin d’œil à Umberto ? Amicalement

jérôme Bonnemaison 23/03/2016 20:48

j'ai pas pigé Mais ca n'a pas l'air sympa vu la comparaison au perso de kafka en question

Un personnage de fiction 06/03/2016 21:18

Et pourquoi pas "Cantique des quantiques amoureux" ?
Pour le titre.

jérôme Bonnemaison 06/03/2016 21:24

les "ondes gravitationnelles", cette chose invisible qui était juste une équation depuis cent ans, ca existe

on le sait, maintenant.

On n'échappe pas à la gravité
c'est beau !

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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